retour à l'entrée du site   table des matières de l'histoire de la littérature romaine de Paul Albert

 

 

 Albert, Paul (1827-1880)
Histoire de la littérature romaine. Tome premier / par Paul Albert,...
388 p.
C. Delagrave, 1871.

LIVRE DEUXIÈME

CHAPITRE PREMIER

LE SEPTIÈME SIÈCLE.

Tableau de la société romaine au septième siècle. Religion, philosophie, éducation, moeurs.

Les grands événements qui s'accomplissent dans la première moitié du septième siècle, soit à l'extérieur, soit à Rome même, n'ont laissé qu'une faible empreinte sur la littérature. J'ai dit qu'elle était envisagée par les Romains comme une occupation oiseuse, un amusement de désoeuvrés ou un métier peu considéré. Il y eut, il est vrai, à la fin de la période précédente, une réaction contre le préjugé national, Térence en est la preuve ; mais pendant plus de cinquante ans encore, les citoyens mêlés au gouvernement de la chose publique et aux orages des partis, abandonnèrent aux oisifs ou aux indifférents la gloire d'auteur.
Les grands noms de cette époque, Scipion Émilien, les Gracques, Marius, Sylla, n'ont rien ou presque rien écrit. Ceux qui occupent le second rang, comme les Mucius Scévola, les Tubéron, sont des jurisconsultes. Tous cependant cultivèrent l'éloquence et furent de grands orateurs. Que ne donnerait-on pas pour posséder les discours des Gracques et ceux de leurs adversaires ? La vie publique, si orageuse à cette époque, absorbait toute l'activité de ces hommes. Le loisir (otium) n'existait pas pour eux ; si orné que fût leur esprit, on voit bien qu'ils ne cultivaient pas les lettres pour elles-mêmes : tout ce qu'ils apprenaient, tout ce qu'ils savaient était d'avance consacré au service de la chose publique. Le littérateur proprement dit n'existait pas encore. C'est avec Lucrèce, Catulle et jusqu'à un certain point Salluste, qu'il commence. Cicéron domine et remplit la seconde moitié de ce siècle ; c'est à la fois un homme d'action et un écrivain : il revendique hautement cette double gloire, et il ne se dissimule pas qu'il y a un certain courage à le faire. Le vieux préjugé romain n'était pas encore anéanti ; et plus d'une fois Cicéron entendit murmurer à son oreille l'épithète méprisante de Graeculus.
Il y eut cependant des poètes et des prosateurs avant Cicéron et avant Lucrèce. De leurs oeuvres il ne nous reste que des fragments plus ou moins importants. Voyons dans quel milieu se produisirent ces oeuvres dont nous essayerons de reconstituer le véritable caractère.
Après la ruine de Carthage, de Corinthe et de Numance, la domination de Rome sur le monde est accomplie. Un des résultats les plus considérables de la conquête, c'est la fusion universelle qu'elle amène. L'Italie, la Grèce, et l'Orient entrent en communications étroites et journalières. En même temps que l'esprit italien se répand dans le monde par les colonies, les prétures, les proconsulats, la grande cité reçoit dans son sein les représentants de tous les pays, de toutes les civilisations. L'esclavage, qui prend alors un développement inouï (01), introduit à Rome, dans l'Italie, dans la Sicile, une immense population, composée d'éléments étrangers, qui, se mêlant aux classes inférieures de la société et agissant même sur ses maîtres, exerce une prodigieuse influence sur les moeurs, les idées, les usages des vainqueurs. L'élégance, la grâce, l'esprit, étaient le privilège de ces Grecs d'Asie, si fins, si habiles à tout, corrompus et corrupteurs. Il se fait un échange incessant entre les peuples : l'hellénisme, plus délicat et plus raffiné, pénètre plus rapidement à Rome, d'abord dans les hautes classes de la société, jalouses de se distinguer du peuple par des manières et un ton plus relevés, puis dans les classes inférieures. Le pontife Publius Crassus dans sa préture d'Asie, rend ses arrêts en grec, et dans les divers dialectes de l'idiome grec. Presque tous les Romains de haute naissance eussent pu en faire autant. Mais ce qui est plus digne de remarque, c'est la transformation que subissent à leur tour tous les Grecs qui restent en communication un peu suivie avec les principaux Romains de ce temps. Polybe et Panaetius en sont un exemple bien curieux. Clitomaque, le Carthaginois, qui fut disciple et successeur de Carnéade, avait un commerce épistolaire régulier avec les principaux personnages politiques de ce temps ; il leur dédie ses ouvrages. On sait avec quelle animosité le vieux Caton poursuivait les Grecs ; de son temps en effet les Grecs de Rome n'étaient guère ou que des ambassadeurs beaux parleurs, ou des bannis, ou des charlatans qui exploitaient l'ignorance et les vices grossiers des Romains : on les écoutait, on se servait d'eux, on les chassait de temps en temps, on les méprisait toujours. Il n'en est plus ainsi. Panaetius et Polybe sont estimés, recherchés ; le poète Archias d'Antioche est patronné par Marius et défendu plus tard par Cicéron comme vrai citoyen Romain. Si l'on rapproche de ces faits les grands événements de cette époque, les réformes des Gracques, les guerres serviles, la guerre sociale ; si surtout l'on se souvient que la classe moyenne, la bourgeoisie, c'est-à-dire l'élément romain par excellence, disparaissait, que les affranchis, les Italiens et bientôt après les Gaulois, les Espagnols, tous les peuples allaient être appelés à remplir les vides occasionnés par les guerres, l'abandon de l'agriculture, la ruine de la petite propriété, l'usure et la spoliation, on reconnaît que le vieil esprit romain, exclusif et étroit, est entamé, que les peuples, en se rapprochant, en se pratiquant, voient s'effacer peu à peu les traits les plus accentués du caractère national, et qu'une sorte de cosmopolitisme se prépare. Les productions littéraires les plus essentiellement romaines de cette époque portent déjà l'empreinte de la révolution qui se fait.
La révolution se manifesta d'abord, ainsi que cela arrive d'ordinaire, dans les choses de la religion. J'ai montré comment dans la période précédente Ennius et les traducteurs des modèles grecs avaient habitué peu à peu les esprits à une sorte de réflexion et de scepticisme ; mais, à vrai dire, l'evhémérisme ne porta pas une atteinte bien sérieuse à des dieux qui n'avaient pas d'histoire. L'importation des cultes étrangers venus d'Orient eut une influence bien plus grave. Introduits à Rome dès le siècle précédent, ils s'y développèrent avec une rare énergie. En vain le sénat porta la hache sur les temples d'Isis et de Sérapis ; il fallut les relever. En vain les mystères des Bacchanales furent interdits et punis ; ils persistèrent. Ce qui attira le plus vivement les Romains vers les religions orientales, ce fut cette soif de connaître l'avenir qui est une des maladies les plus incurables de l'esprit humain. Devins, astrologues, charlatans de la Chaldée, mathématiciens, diseurs de bonne aventure, tout un monde étrange, mystérieux, repoussant s'agitait dans les bas-fonds de la ville. Les croyances superstitieuses que ces étrangers entretenaient parmi la masse du peuple, et dont ils vivaient, étaient partagées par les personnages les plus considérables de la république. Une prophétesse syrienne, nommée Martha, osa bien proposer au sénat de lui révéler les moyens de vaincre les Cimbres. Le sénat refusa de l'entendre et la fit chasser, mais Marius la recueillit dans sa maison, et la mena avec lui à l'armée. On sait combien les sortilèges, les sorcelleries et enchantements de tout genre jouèrent un rôle considérable dans les guerres serviles avec Eunus et Spartacus, et en Espagne avec Sertorius. Il est bien certain que l'incrédulité religieuse favorisa les développements inouïs que prit la superstition à cette époque. Les Orientaux ont toujours excellé dans l'art des prestiges ; l'Orient est la patrie du merveilleux : là, point d'incrédules, car il n'y a point de réflexion ; l'âme est toute tendue de désir vers les choses surnaturelles. La plupart des astrologues, devins, enchanteurs venus de l'Orient, exerçaient de bonne foi une industrie lucrative, et en se faisant payer ; se faisaient croire et croyaient eux-mêmes. J'ai parlé de Marius ; Sylla le surpassait encore en superstition ; le sénat lui-même avait plus d'une fois recours à l'art des devins. Le monde du surnaturel a reçu droit de cité à Rome ; les sombres et bizarres pratiques de la divination étrusque pâlissent et s'effacent devant les imposantes révélations des sorciers d'Orient.
Par une inconséquence qui ne doit pas nous étonner, la même époque qui vit ce débordement de superstitions étrangères, vit aussi l'institution définitive de la religion d'État. Montesquieu et les philosophes du dix-huitième siècle pensaient que toute religion est une sage invention des politiques pour contenir le peuple et le diriger ; opinion excessive, en ce qu'elle n'admet pas la sincérité primitive du sentiment religieux. Les religions deviennent un moyen de gouvernement ; mais telles elles ne sont point à leur naissance. Il y a bien des dupes en ce monde ; il y en avait davantage autrefois. C'est vers la fin du sixième siècle et pendant le septième que la religion romaine se transforme en institution purement politique. On comprend de quelle importance il était pour le sénat de rompre les comices, de dissoudre les assemblées du peuple, quand il prévoyait qu'une loi funeste à l'État allait être votée, que des hommes dangereux ou incapables allaient être nommés aux plus hautes fonctions de la république. Les auspices qu'il avait en son pouvoir revenaient, suivant les circonstances, favorables ou défavorables. Dès la fin du sixième siècle, Fabius le Cunctateur, qui était augure, disait : Ce qui est utile à la république se fait toujours sous de bons auspices, ce qui lui est nuisible, sous de mauvais, ou plutôt contre les auspices (02). Delà l'importance considérable de ces fonctions d'augure. Avec quel naïf orgueil Cicéron se pare de ce titre ! Etre augure, c'était être initié aux secrets de l'État. On sait comment, dans les orages des guerres civiles, les deux partis tiraient à eux les choses et les ministres de la religion, afin de donner à leurs actes, à défaut de la légalité, la sanction divine. Les nombreuses confidences de Cicéron, tout son traité de Divinatione ne laissent aucun doute à ce sujet. Enfin Scévola et, après lui Varron, réduisirent en une formule l'opinion de tous les esprits éclairés sur la religion : "Il y a trois sortes de théologie, l'une mythique, c'est l'oeuvre des poètes ; l'autre naturelle, c'est l'oeuvre des philosophes ; la troisième, politique, c'est l'oeuvre de l'État." - Ne nous étonnons donc pas de ne trouver dans les poètes qui suivront, j'entends les plus grands, Horace et Virgile, que des images languissantes de la Divinité. Il n'y a chez eux ni cet enthousiasme de la beauté, de la grandeur, de la force, qui a fait éclore le monde divin homérique, ni la foi naïve qui échauffe l'âme ; tout l'effort de leur génie ne réussira qu'à nous présenter de pâles copies des dieux de la Grèce. Les dieux romains n'ont à vrai dire jamais eu une personnalité poétique.
Cette ruine de la religion nationale a bien des causes une des plus efficaces, ce fut l'introduction de la philosophie à Rome. Je ne crois pas qu'il faille attacher une importance bien grande à l'ambassade des trois philosophes grecs, Diogène le Stoïcien, Critolaüs le Péripatéticien, et Carnéade l'Académicien, qui vinrent demander au sénat la remise d'une amende de cinq cents talents à laquelle avait été condamnée Athènes (599). Je ne sais non plus s'il faut croire la fameuse histoire des deux discours prononcés par Carnéade, l'un pour la justice, l'autre contre la justice. Lactance est le seul auteur qui rapporte ce fait. Carnéade avait à ce qu'il semble trop d'esprit, pour se hasarder à de telles pasquinades devant un tel auditoire. Est-il vraisemblable qu'il eût employé en présence de ces Romains si fiers, si scrupuleux, ce raisonnement bizarre en faveur de l'injustice... "C'est par l'injustice que vous avez conquis la plus grande partie du monde : donc l'injustice est bonne." L'an 599, les Romains instruits, et ils étaient nombreux, n'avaient pas besoin d'entendre trois ambassadeurs grecs pour avoir une idée de la philosophie. Ils avaient des livres grecs ; ils avaient Polybe et ses compagnons de captivité. La plèbe n'avait peut-être jamais vu de philosophes, elle en vit et en entendit pour la première fois : voilà à quoi se borna l'influence immédiate des ambassadeurs.
Quoi qu'il en soit, lorsque la philosophie grecque pénétra chez les Romains, elle était depuis longtemps déjà en décadence. Non seulement depuis cent cinquante ans aucun grand système n'avait apparu, mais les chefs des anciennes écoles n'avaient pas même conservé l'intelligence exacte et complète des doctrines qu'ils étaient censés représenter. Les héritiers de Platon et d'Aristote étaient écrasés par ces grands noms et incapables d'exposer dans leur ensemble des systèmes dont ils ne pouvaient embrasser toutes les parties. Cette faiblesse même, loin de nuire à la philosophie grecque auprès des Romains, lui servit de recommandation. Les spéculations métaphysiques les eussent rebutés : la science, pour leur plaire, devait être simple, accessible à tous, et surtout avoir une tendance pratique. Aussi trois écoles seulement, en dehors de l'évhémérisme, firent-elles fortune à Rome, celle d'Épicure, celle de Zénon, celle d'Arcésilas et de Carnéade. Cette dernière n'était autre chose, comme on sait, qu'un scepticisme de sens commun, merveilleusement fait pour des hommes à demi cultivés qui aiment à exercer leur esprit, sans trop en tendre les ressorts, et se contentent de demi-vérités. L'épicurisme, plus scientifique, plus fortement lié dans les diverses parties qui le constituent, ruinait par sa base la religion. Les dieux d'Épicure relégués dans les intermondes, n'ayant point créé ni arrangé l'univers, ne s'occupant en rien ni de sa conservation, ni du mouvement des choses humaines, n'existent pas. Le sage, l'homme habile et prudent qui cherche ici bas le souverain bien, c'est-à-dire le bonheur, imitera, autant qu'il sera en lui, la Divinité. Il ne se mêlera point aux orages des affaires publiques, où les meilleurs sont souvent, victimes des pires ; il ne se mariera point, car le ménage, les enfants sont des sources de tribulations incessantes ; il vivra pour lui-même, vertueux, je le veux bien, à la condition de réduire la vertu aux sages calculs d'un égoïsme raffiné. Pendant la première moitié du septième siècle, cette philosophie si contraire au caractère essentiel du Romain, ne fit que peu de prosélytes. Les grandes catastrophes des guerres civiles, les proscriptions, les spoliations, l'incertitude où l'on vivait, le droit de la force tendant à prévaloir chaque jour davantage sur la légalité, la lassitude, le dégoût, l'abaissement des âmes, suites ordinaires des calamités publiques, propagèrent parmi les Romains cette triste doctrine. Nous la retrouverons plus tard, non plus à ses débuts, mais triomphante.
Le stoïcisme avait un tout autre caractère. D'abord il ne détruisait pas la croyance aux dieux nationaux ; au contraire, il s'y adaptait assez exactement. Les dieux romains, j'ai déjà eu occasion de le montrer, étaient de pures allégories, non des êtres vivants, ayant une histoire, une physionomie distincte. Or, le stoïcisme admettait tous les dieux, avec leurs noms et leurs attributions distinctes. Il les considérait comme des modifications de la substance universelle, ou, si l'on veut, comme des émanations du dieu premier. "Ce dieu, dit Sénèque, a autant de noms, qu'il prodigue de bienfaits. C'est Bacchus, Hercule, Mercure. " Une telle, doctrine ruinait dans sa base le polythéisme hellénique, dont l'anthropomorphisme est le principe, mais elle n'avait rien d'hostile à la religion abstraite des Romains. Ajoutons que la morale du stoïcisme primitif, que cette tension du ressort de l'activité humaine, celte rigidité inflexible, tout cela était fait pour plaire à des hommes qui ne comprenaient pas encore qu'on pût donner pour but à la vie le repos, et pour nourriture à l'âme, l'indifférence. Enfin les subtilités mêmes de la casuistique stoïcienne ne déplaisaient pas à ces jurisconsultes éminents, les Tubéron, les Scévola, appelés chaque jour à débattre les plus délicates questions du droit.
Mais ce qui contribua puissamment à accréditer la philosophie stoïcienne à Rome, ce fut le caractère même de son introducteur. Panaetius vécut longtemps à Rome et se concilia, par l'élévation de ses sentiments, la bienveillance et l'estime des personnages les plus considérables de ce temps. Scipion l'Africain l'avait recueilli dans sa maison, et l'emmenait avec lui dans ses expéditions guerrières. Panaetius est le prince des stoïciens, dit Cicéron : tel il n'eût point paru aux yeux des Grecs ; mais le milieu dans lequel il vécut le transforma ; il devint à demi Romain. Les Grecs sont toujours enclins à accorder davantage à la philosophie contemplative. Panaetius se sépara sur ce point de ses compatriotes : de là la faveur dont il jouit parmi les Romains, peu faits pour la spéculation pure, et toujours tendus vers l'action. Cicéron le loue fort d'avoir peu goûté les subtilités épineuses de la dialectique (spinae disserendi) et l'inflexible rigidité des opinions (acerbitas sententiarum) ; par là encore, il est Romain. Il alla même jusqu'à ne pas accepter le fameux aphorisme : "La douleur n'est pas un mal." Il s'abstint du moins de le développer dans la consolation qu'il adressa à Tubéron. C'est le grand instructeur des Romains de ce temps. Pour eux il écrit une histoire critique des principaux systèmes philosophiques (
PerÜ aßr®sevn), Enfin il condense la substance d'un stoïcisme pratique, c'est-à-dire tout romain, dans son traité du Devoir (PerÜ kay®kontow) que traduisit plus tard Cicéron. Ainsi s'opérait cette fusion d'idées et d'opinions qui est un des traits les plus remarquables de cette époque. On a généralement pris trop au pied de la lettre le vers d'Horace : Graecia capta ferum victorem cepit. Les deux peuples exercèrent l'un sur l'autre une influence salutaire : les Grecs se relâchèrent quelque peu de leur exclusivisme littéraire et philosophique ; les Romains renoncèrent à leurs sots préjugés contre les lettres, les sciences et les arts ; mais ils ne voulurent point y voir un simple amusement de l'esprit : l'idée toujours présente de la patrie et des devoirs qu'elle impose, ce besoin invincible de rapporter toutes choses à une fin déterminée, modifièrent singulièrement le fond même des oeuvres grecques. C'est justement dans cette transformation que réside l'originalité du génie romain. On ne peut nier, je crois, que Panaetius n'ait subi l'influence de ces idées si étrangères à la Grèce d'alors. On en peut dire autant de Polybe, qui n'est ni un conteur ni un philosophe, mais un pragmatique, comme on disait alors, un esprit positif, comme nous dirions aujourd'hui. Jusqu'où alla cette influence de l'esprit romain sur l'esprit grec, il est difficile de le déterminer, mais elle existe. Les Grecs éprouvèrent une véritable admiration pour l'édifice imposant de la grandeur romaine ; plusieurs d'entre eux s'attachèrent étroitement aux personnages les plus considérables de cette époque ; et cet attachement allait jusqu'au fanatisme. Tel fut Blossius de Cume, philosophe stoïcien, ami et conseiller de Tibérius Gracchus. Interrogé par les consuls, après la mort de son ami, il répondit "qu'il avait exécuté tout ce que Tibérius lui avait commandé." "Eh quoi ! dit Scipion Nasica, s'il t'avait commandé de mettre le feu au Capitole ?" "Je l'eusse fait," répondit-il.
La même fusion s'opère dans l'instruction de la jeunesse. Nous ne sommes plus au temps où le sénat, sur la proposition de Caton, expulse les philosophes et les rhéteurs étrangers, coupables d'enseigner des choses nouvelles, contraires à la coutume et aux usages des ancêtres (03) (An. U. 593). On ne peut bannir par un décret public les hommes qu'on admet dans son intimité. La vieille encyclopédie de Caton, cet arsenal de toute la science jugée nécessaire à un Romain, ne suffit plus à la génération nouvelle ; elle n'a que du dédain pour ces manuels grossiers. Le cercle des connaissances indispensables à tout honnête homme s'est singulièrement étendu : des maîtres romains commencent l'éducation du jeune citoyen : le litterator lui apprend à lire, à écrire, à compter ; le grammairien lui enseigne les principes de la langue nationale ; il étudie le droit à l'école des jurisconsultes les plus éminents, et en assistant lui-même aux consultations des parties, aux procès, aux plaidoiries ; en même temps il se forme à la connaissance des affaires publiques, de l'art militaire, de l'administration : voilà l'enseignement purement national. Combien il est différent de cette partie de l'éducation que les Grecs appelaient
Mousik®, et qui comprenait l'étude de tous les arts, y compris la danse, le chant et la musique ! Saltare in vitiis ponitur, dit Cornélius Népos. Le Romain ne consentit jamais à s'abaisser jusqu'à cultiver des arts exercés par des baladins et des jongleurs. Un Néron seul put concevoir une si étrange fantaisie. Quant à la gymnastique, elle durait toute la vie. Marius, âgé de plus de soixante ans, s'exerçait encore à la course, au saut, au jet du disque en plein champ de Mars. Mais ces exercices avaient pour but de maintenir le corps sain et dispos, non de donner de la grâce à la personne. On y formait de vigoureux soldats, on eût rougi de songer à la gloire des athlètes. L'éducation nationale est complétée par l'éducation à la grecque. Le grammairien enseigne à ses élèves les deux langues à la fois : vers la fin du sixième siècle, l'étranger Cratès de Malles fait un cours public de critique littéraire sur l'Iliade et l'Odyssée. Sort exemple enhardit les Romains ; on essaye de commenter devant un auditoire les anciens poètes de Rome, Naevius et Ennius, plus tard Lucilius. L'érudition commence ; son premier représentant sera Elius Lanuvinus Stilo, prédécesseur du docte Varron. Mais combien cet enseignement timide, hésitant, sans base assurée, pâlit auprès de celui des rhéteurs, des grammairiens, des philosophes de la Grèce ! La bibliothèque apportée par Paul Émile livre aux Romains avides tous les trésors de la science, de l'esprit, de l'éloquence des Grecs. Des maîtres, comme Panaetius, des amis comme Polybe, sont là pour diriger et faciliter les lectures de ces jeunes gens si curieux de s'instruire. La langue grecque leur devient aussi familière que l'idiome national ; ils se plaisent à écrire en grec, ils déclament en grec ; ils sèment de mots grecs et leur prose et leurs vers. Auprès des enfants de Paul Emile "on voit non seulement des maîtres de grammaire, de rhétorique et de dialectique, mais aussi des peintres, des imagiers, des piqueurs et dompteurs de chevaux et des veneurs grecs. " Le vieux Paul Émile lui-même assiste aux leçons de ses fils. Dans son voyage à travers la Grèce, il avait admiré en connaisseur les chefs-d'oeuvre qu'il avait sous les yeux, et déclaré que le Jupiter Olympien de Phidias était réellement le Zeus homérique. Mais ne nous imaginons pas trouver à Rome de fins appréciateurs des oeuvres du pinceau ou du ciseau des grands artistes grecs. Il ne faut pas sur ce point juger les Romains d'après leurs paroles, ni même d'après leurs actes ; à les entendre, ils n'avaient que du mépris pour ces fragiles merveilles qui avaient demandé tant de travail et de génie. Cicéron lui-même n'affecte-t-il pas plus d'ignorance sur ce sujet qu'il n'en avait réellement ? Ne soyons pas dupes de ces petites hypocrisies. Les Romains aimaient les beaux tableaux, les belles statues, les bronzes précieux ; mais ils étaient incapables de les bien goûter. Ils en faisaient la décoration des temples, des basiliques, des villas ; c'étaient des meubles comme d'autres, qui ornaient agréablement. Ils n'aimaient point les statues d'une nudité parfaite ; ils faisaient adapter aux membres éclatants d'un Apollon une cuirasse ou une saie. Il n'y avait pour eux rien de plus beau qu'un guerrier. Le mot naïf de Mummius les peint tout entiers. Il menace les ouvriers chargés de transporter les splendides oeuvres d'art de Corinthe à Rome, de les faire réparer à leurs frais, s'ils ont la maladresse d'en briser quelqu'une. N'est-ce pas lui qui ordonnait aux musiciens grecs de jouer tous à la fois et chacun un air différent ? Cent ans plus tard Agrippa propose de vendre tous les tableaux, toutes les statues qui ornent la ville ; proposition digne du plus grand des citoyens, dit niaisement Pline. Ainsi, à l'époque où nous sommes parvenus, l'esprit grec et l'esprit romain, mis en présence depuis près d'un siècle, se pénètrent l'un l'autre. Les Grecs sont les instructeurs ; mais l'élève n'apprendra que ce qu'il veut, et comme il veut. Il fait au superflu sa part ; mais il n'entend pas lui sacrifier le sérieux et l'utile. Il n'y eut guère de plus grand et de meilleur citoyen que ce Scipion Émilien, élevé trop curieusement à la grecque, dit Plutarque : il sut concilier le loisir et les affaires (otium, negotium), cultiver et charmer son esprit sans l'amollir, se faire grec, sans cesser de demeurer romain. C'est par là sans doute qu'il resta aux yeux de Cicéron comme le type achevé sur lequel chacun devait essayer de se régler. N'est-ce pas, en effet, comprendre excellemment la vie que de ne sacrifier ni le positif à l'idéal, ni l'idéal au positif ? Voilà ce qui frappait d'admiration des Grecs de ce temps-là. N'ayant plus de patrie, et se consolant aisément de n'être plus citoyens en restant artistes, ils éprouvaient un respect involontaire à la vue de ces hommes qui avaient cessé d'être des barbares, sans cesser d'être Romains, qui recherchaient et aimaient les choses de l'esprit sans s'y absorber exclusivement, et qui savaient concilier les douceurs du loisir et les sérieux devoirs de la vie publique. Caton leur avait déjà présenté, cette image de l'homme complet. Un jour qu'il leur fit "une soudaine et brève harangue", ils s'écrièrent : «Que le parler ne sortait aux Grecs que des lèvres, et aux Romains du coeur.»
Il n'est pas de mon sujet de présenter ici un tableau complet des moeurs de la première moitié du septième siècle. Je me borne à une esquisse générale et fort rapide. Les Romains ont effraye le monde du spectacle de leurs vices grandioses. Au moment où le christianisme parut, Rome était devenue l'immense foyer où s'était concentrée la corruption de tout le monde antique. L'Italie, la Grèce, l'Orient, apportaient chaque jour leur contingent de turpitudes au centre universel. La corruption y était profonde, intense, infiniment variée, se renouvelant et s'étendant sans cesse avec ce mouvement incessant qui faisait affluer au coeur de l'empire les religions, les usages, les moeurs, la langue, les dissolutions et les misères du monde entier. Au commencement du septième siècle, cette centralisation commence. Plus de peuples à subjuguer, si ce n'est les Gaulois à l'Occident, les Parthes à l'Orient. La race des ingénus est détruite aux trois quarts. Ce sont les étrangers et les affranchis qui vont recruter les légions romaines. Une immense population, pauvre, affamée, se précipite sur Rome pour y vivre des distributions de blé, pour y exercer une foule d'industries équivoques qui accélèrent les progrès de la corruption. La vieille noblesse romaine, jalouse conservatrice des droits et des traditions de la cité, voit s'élever à ses côtés, et la menacer dans son influence, une aristocratie toute nouvelle, l'aristocratie d'argent, les chevaliers. Ce sont les chevaliers qui exploitent le monde conquis, ils représentent l'État dans ses contrats avec les provinces et les peuples alliés ; ils perçoivent les impôts, les tributs, les redevances. La ruine des derniers petits propriétaires de l'Italie est bientôt suivie de la spoliation effrénée des peuples. Des réclamations s'élèvent. Les provinces ont des patrons au sénat, parmi ces nobles de vieille souche, qui sauront les défendre. Ils ne le peuvent. Les chevaliers prévaricateurs sont les juges des procès en prévarication. Ils s'acquittent eux-mêmes. Plus tard on leur enlève les jugements ; ils achètent les juges. Un million ou deux, qu'est-ce que cela pour des hommes qui savent en tirer dix ou douze par an d'une seule province ? Voilà le principe et la source féconde de la corruption, mot vague, et qu'il faut préciser. La conquête et l'exploitation de la conquête : voilà ce qui ruina les vieilles moeurs. Il était à peu près impossible qu'il en fût autrement. Les Romains des premières années du septième siècle sont des parvenus. Les voilà tout à coup riches, puissants, environnés de flatteurs, exposés à toutes les tentations, en état de satisfaire tous les caprices, d'épuiser les plaisirs de toutes les civilisations, la grecque, l'asiatique, l'orientale. Quoi d'étonnant qu'ils n'aient pu résister ? L'austérité des anciennes moeurs avait pour fondement et pour gardienne la pauvreté : peut-on continuer à vivre en Fabricius, lorsqu'on est plus riche qu'un roi ?
Toutes les conséquences de cette grande révolution ne se développèrent pas immédiatement ; mais elles commencent à se manifester. Dès l'année 605, L. Calpurnius Pison porte sa fameuse loi contre les prévarications des gouverneurs de province (de pecuniis repetendis). C'est au nom de cette loi que, quatre-vingts ans plus tard, Cicéron attaqua Verrès.
L'insolence et la cruauté des magistrats romains s'étaient exercées d'abord en Italie, dans les villes des alliés, comme Préneste, Ferentum, Teanum. Ils faisaient saisir et battre de verges les magistrats des cités, tantôt parce qu'ils étaient mécontents des vivres qui leur avaient été apportés, tantôt parce qu'ils n'avaient pas trouvé les bains publics assez propres. Ici, la femme d'un consul exige qu'on lui livre les bains ; elle ne les trouve pas convenables, le questeur de Teanum est attaché à un poteau et battu de verges. Ailleurs, un jeune Romain porté dans une litière est rencontré par un bouvier de Venusium. « Est-ce que vous portez un mort ? » dit le rustre. Les porteurs détachent les bâtons de la litière et le frappent jusqu'à ce qu'il expire. Un Q. Flamininus, pour faire plaisir à un jeune garçon qu'il aimait, et qui n'avait jamais vu mourir, fait trancher la tête à un Gaulois en sa présence : - voilà les moeurs publiques.
A l'intérieur, les antiques rapports de client à patron sont tout à fait modifiés. Le patron exploite ses clients. La loi Cincia défend fend de recevoir des présents ; mais le peuple est déjà devenu le tributaire des nobles (vectigalis et stipendiaria plebes esse coeperat). Il est vrai que les nobles à leur tour payent le peuple : ils lui achètent ses suffrages ; c'est la principale ressource de la plèbe. Les innombrables lois sur la brigue (de ambitu) se succèdent, et, toujours impuissantes, ne servent qu'à constater le mal et ses progrès. Tel est l'esprit public à Rome. Si l'on interroge la vie privée, on voit déjà éclos les germes de cette effrayante corruption dont les Verrines, les Catilinaires et quelques autres plaidoyers de Cicéron nous traceront de si éloquentes peintures. La famille, c'est-à-dire, d'après la constitution primitive de Rome, l'État lui-même formé de la réunion de ces associations légales d'où sortait l'ingénu, le citoyen est attaqué dans sa base par le développement menaçant du célibat. Les moeurs grecques et orientales, les esclaves des deux sexes, charmants, corrompus, dociles, suppriment la vie de famille. Un censeur invite les citoyens à se marier, voici en quels termes : "Si nous pouvions vivre sans épouse, Romains, nous nous affranchirions tous de cet ennui : mais puisque la nature l'a voulu, puisque, si l'on ne peut vivre agréablement avec les femmes, sans elles on ne petit vivre du tout, pensons plutôt au salut de l'État qu'à un plaisir de peu de durée." Ainsi contractées, les unions étaient bientôt rompues. La répudiation et le divorce, à peu près inconnus au siècle précédent (04), se multiplient et deviennent l'issue ordinaire de presque tous les mariages. La femme que sa dot affranchit n'est réellement plus dans la main de son mari, comme le voulait l'ancienne législation. Émancipée, toujours sûre de trouver un autre époux, tant qu'elle sera riche, elle s'abandonne à toutes les fantaisies de ces unions passagères qui sont la ruine de la famille. Cent ans plus lard, Auguste, par ses lois, par l'attrait des honneurs et des récompenses publiques, par les sermons en vers qu'il commande aux poètes célibataires en l'honneur du mariage et des anciennes moeurs, essayera en vain de reconstituer la noble et féconde association des époux. On ne se mariera plus, suivant la forte expression de Plutarque, pour avoir des héritiers, mais pour avoir des héritages. Cependant la pureté des anciennes moeurs se conservait encore dans les villes du Latium, dans la province, et parmi quelques grandes familles qui avaient bien voulu emprunter à la Grèce sa civilisation et ses arts, mais non ses vices. Tels étaient Scipion et ses amis, à Rome même ; et nous verrons bientôt naître hors de Rome presque tous les hommes qui dans la politique, la guerre, les lettres seront la gloire de leur temps.
Parlerai-je des progrès du luxe à celle époque ? Un grand nombre de lois somptuaires essayent en vain d'en arrêter les débordements ; la rigoureuse censure de Caton avait été impuissante, les lois qui interdisaient de consacrer à un festin plus que telle ou telle somme, d'avoir plus de tant de livres d'argenterie, sont violées et abrogées par le mépris qu'on en fait chaque jour. Le luxe, chose utile, nécessaire dans nos sociétés modernes où l'industrie et le commerce ont une place si considérable, était un véritable fléau, une source permanente de corruption chez un peuple qui ne s'enrichissait que par la conquête, la spoliation, les exactions de tout genre. Ces beaux meubles, ces beaux esclaves qui coûtaient jusqu'à 400,000 sesterces, ces bronzes, ces statues, on les payait avec l'argent extorqué aux provinces. Les jeux splendides donnés au peuple pour obtenir ses suffrages et par suite une préture, un proconsulat, c'étaient les provinces qui en faisaient les frais. Ainsi tout s'enchaîne. Les basses classes de la société sont dépravées par l'oisiveté ; il n'y a plus de petits propriétaires, partant plus de travail : il faut nourrir cette multitude, la faire voter, l'amuser. De là les distributions de blé, les jeux, les brigues. De là la nécessité de dépenses énormes pour les hommes qui veulent jouer un rôle dans l'État. C'est la conquête et l'administration des provinces qui fourniront l'argent nécessaire.

 

CHAPITRE II

Lucilius. Le théâtre au septième siècle. - Tragédies d'imitation. Tragédies nationales. - Pacuvius. - Attius.- Comédie nationale. Les Atellanes.

I. LUCILIUS

Voilà le milieu dans lequel vécut et se forma un poète que les Romains de tous les temps ont célébré : et admiré. Quelques-uns même n'hésitaient pas à le préférer à tous les autres. Horace, si impitoyable pour les écrivains du sixième siècle, si dédaigneux envers Naevius, Ennius et Plaute, n'ose qu'avec réserve attaquer cette gloire incontestée. Des protestations s'élèvent contre le premier jugement qu'il en porte. On trouve fort mauvais qu'Horace blâme le style parfois bourbeux, les longueurs, les négligences de Lucilius ; Horace est forcé d'expliquer ce qu'il a voulu dire, de faire à l'éloge une part plus grande, de déclarer "qu'il n'oserait jamais enlever au front du vieux poète la couronne que tant de gloire y avait attachée." Tout l'art, toute la douceur, tout le génie des écrivains du siècle d'Auguste, ne réussirent jamais à faire descendre de son piédestal la statue de Lucilius : de lui volontiers tout Romain eût dit : "Il est des hommes à qui l'on succède, mais qu'on ne remplace jamais."
Les titres de cette grande renommée sont à peu près perdus pour nous. Des trente livres de satires qu'avait composés Lucilius, il ne nous reste que quelques fragments cités par les érudits et les grammairiens. L'ensemble de l'oeuvre nous échappe complètement, malgré les conjectures plus ou moins ingénieuses des éditeurs pour en distribuer et en relier les unes aux autres les diverses parties : nous ne pouvons apprécier le mouvement, la verve, l'élan du poète, c'est-à-dire les premières qualités que l'on cherche dans la satire. De plus, les personnages sur qui Lucilius se précipitait "le glaive à la main" (c'est ainsi que parle Juvénal) nous sont inconnus, et deux vers de Lucilius ne peuvent être acceptés comme une peinture suffisante. Nous devons croire, puisque Quintilien l'a dit, qu'il régnait dans ses satires une grande liberté, beaucoup de mordant et de sel ; mais nous ne comprenons guère pourquoi Quintilien le loue particulièrement de sa merveilleuse érudition. Ce n'est guère le premier mérite que l'on admire dans un poète satirique. Essayons cependant de reconstituer dans ses parties essentielles l'oeuvre mutilée.
Voyons d'abord quel fut le personnage. - Ce n'est pas un Romain de Rome. Il est né dans la colonie latine de Suessa, en 606, un an après la mort de Caton. Il appartient donc à cette génération qui succède aux âpres et opiniâtres lutteurs de la seconde guerre punique. Il n'a pas vu les désastres de la patrie ; il trouve Rome partout victorieuse, dominatrice déjà, ou n'ayant qu'à étendre le bras pour renverser les derniers ennemis qui restent debout, Numance, Corinthe, Carthage. Au dedans, l'intolérance de Caton contre les arts et les sciences de la Grèce n'est plus qu'un souvenir presque ridicule. On reconnaît enfin qu'un homme peut être un bon et utile citoyen, bien qu'il sache le grec et qu'il étudie les poètes et les philosophes. Lucilius est bien l'homme de ce temps ; il est profondément pénétré de l'esprit nouveau, de plus il vit dans le milieu même d'où cet esprit se répand comme d'un foyer dans toutes les classes éclairées de la société romaine. Il est admis dans la familiarité de Scipion, de Lélius, de L. Furius Philus, qui fut consul en 618, de Spurius Mummius, frère du vainqueur de Corinthe. Avec ces personnages illustres il assista au siège de Numance ; sans doute il entendit lire à Mummius ces épîtres en vers qu'il adressait du camp à ses amis de Rome, vif et élégant badinage qui cent ans après conservait encore tout son charme. Il connut aussi et pratiqua le jurisconsulte Rutilius Rufus, homme éminent par sa science et sa probité, stoïcien, disciple de Panaetius. Mais ces personnages distingués n'étaient pas, il importe de le rappeler, des admirateurs fanatiques et exclusifs de la civilisation grecque ; ils n'affectaient et n'avaient aucun dédain pour les moeurs nationales : citoyens dévoués, actifs, intelligents, ils savaient concilier les devoirs que la patrie leur imposait, avec la culture de l'esprit et les charmes du loisir : voilà le juste tempérament qui les distingue. Ils aiment les arts que Caton affectait de dédaigner ou de redouter, mais ils n'en font pas l'unique occupation de leur vie. Ils ne croient pas non plus qu'un Romain doive rompre avec la vieille tradition nationale ; l'antique discipline, qui était l'âme même de Rome, adoucie, non supprimée, par une culture intellectuelle plus large : voilà le milieu dans lequel avec un rare bon sens ils savent se fixer et se plaire. On ne comprendrait point Lucilius, si on ne le replaçait par la pensée dans la société de ces hommes de goût et de mesure, qui surent conserver au milieu des entraînements irréfléchis de la mode et des séductions de la civilisation hellénique, l'attitude, le caractère et les moeurs de Rome.
Lucilius appartenait à une noble famille, il était chevalier et fort riche. Quelques historiens font de lui un publicain, sans doute pour expliquer sa fortune, qui était considérable ; mais Lucilius déclare en propres termes qu'il ne veut pas cesser d'être Lucilius pour se taire publicain d'Asie (05). Il était d'ailleurs d'une santé fort délicate, et incapable de résister aux fatigues de la vie publique. Il traversa donc les terribles orages de cette époque, la révolution tentée par les Gracques, les commotions de la guerre sociale, sans se mêler aux affaires, sans même s'attacher à aucun parti. Il resta l'ami des citoyens les plus considérables, sans épouser leurs intérêts et leurs passions. M. Mommsen voit en Lucilius un Béranger romain, comparaison plus humoristique que solide : car Béranger était d'un parti. Il faut beaucoup d'esprit, de véritable indépendance et de droiture pour prendre et conserver une position aussi délicate. Dans des temps de luttes, les combattants ne sont guère disposés à la sympathie pour ceux qui, neutres la veille, peuvent être demain des ennemis déclarés. Il paraît que Lucilius sut faire accepter sa neutralité, disons mieux, son indépendance. Car rien ne serait plus faux que de voir en lui un indifférent, un épicurien à la façon de Lucrèce. S'il ne partage pas les ardentes passions de ses contemporains, s'il ne lutte pas pour le triomphe de tel ou tel parti, c'est qu'il veut conserver la franchise et le pur dévoilement du citoyen. Lui aussi a une cause à défendre, mais ce n'est ni celle du Sénat, ni celle des alliés, ni celle des plébéiens, c'est la cause des moeurs publiques. Ame honnête, sincère, ardente, excitée encore par les souffrances du corps, il ressent des indignations généreuses, des dédains, des afflictions profondes à la vue des désordres sans nombre et de tout genre qui s'étalent à la face du ciel. Ses relations étendues, la finesse de son esprit, lui permettent de tout voir, de tout comprendre, de tout exprimer ; de plus, avantage énorme, il ne fait pas un métier comme Ennius, Plaute et Térence ; il n'écrit point pour vivre, car il est riche. Il est le premier des Romains qui ose mépriser le préjugé qui interdit à un homme litre la profession de littérateur. C'est par là encore qu'il conserva sur Horace aux yeux des Romains une certaine supériorité. Tel est l'homme, voyons l'oeuvre.
Lucilius est le créateur de la satire littéraire, poème didactique et moral, que tous les peuples modernes ont emprunté aux Romains, et que les Grecs ne connaissaient pas. Horace salue dans Lucilius un inventeur, l'auteur d'un poème ignoré des Grecs (inventor Graiis intacti carminis auctor). Avant Lucilius, la satire était dramatique et bouffonne ; Ennius ne réussit point à lui donner une forme définitive ; après Lucilius le genre est constitué. Une seule modification sera apportée à son oeuvre. Par ressouvenir de la satire primitive, sorte de pot-pourri facétieux et licencieux, Lucilius ne s'astreignit pas à l'uniformité du mètre, il passait sans transition de l'hexamètre à l'iambe trimètre, et à d'autres rythmes. Peut-être la variété des sujets exigeait-elle ces changements ? peut-être faut-il regretter que la satire se soit condamnée à l'hexamètre, plus souple il est vrai, chez les Latins et les Grecs que chez les Français, mais cependant difficile à manier, et trop majestueux. Mais laissons l'extérieur de l'oeuvre de Lucilius ; voyons-en l'âme.
C'était un Romain, honnête homme, indépendant, d'un esprit cultivé, sans affectation de rigorisme, n'ayant rien d'un Caton morose, ou d'un déclamateur de profession. Si la comédie aristophanesque eût été tolérée à Rome, il semble qu'il eût été capable de la faire applaudir de ses contemporains. Il n'hésite pas à mettre les noms au bas des portraits ; il déchire, raille et loue des personnages vivants. Lui-même se met en scène, et rie s'épargne pas. On sait que sur ce point Horace l'imita. Quels étaient les vices, les turpitudes, les ridicules alors à la mode ? Lucilius semble en avoir recueilli une ample moisson. Le premier livre de ses satires est d'une haute et fière conception, tout épique. Il rassemble les dieux dans un conseil solennel : ils se sont émus du triste spectacle que présente alors la ville qu'ils ont élevée si haut, et, pour arrêter le débordement du mal, ils décident de faire un exemple dans la personne de Lupus. Voilà le frontispice de l'oeuvre. Les livres suivants seront, une galerie de portraits : les imitateurs, les amis de Lupus y figureront. On peut juger de l'intérêt de cette vaste composition pour les contemporains. Mais nous sommes réduits à de vagues indications sur l'ensemble et les détails. Prenons donc au hasard les vers les plus significatifs.
Voici le peuple romain au Forum. "- Mais aujourd'hui, du matin à la nuit, jour de fête et jour ouvrier, tous les jours et tout le jour, peuple et sénateurs s'agitent au Forum et n'en sortent point. Tous se livrent à une seule et même étude, à un seul art ; celui de tromper par d'adroites paroles, de combattre par la ruse, de faire assaut de flatteries, de se donner des airs d'honnête homme, de se tendre des pièges, comme si tous à tous étaient des ennemis." Peinture générale, un peu vague, de la vie publique ; mais supposez, après cette sorte d'entrée en matière, des portraits en pied des principaux types du temps, le relief au lieu de l'esquisse, la forte saillie bien accusée ; voilà dans les deux parties l'oeuvre du poëte : le général menant tout droit au particulier. Malheureusement fort peu de fragments nous aident à compléter cette ébauche de la vie publique des Romains. Je ne fais pas difficulté de croire que Lucilius avait été fort réservé sur ce point. Il voyait et flétrissait les vices des particuliers ; mais la patrie était respectée : c'était avant tout un bon citoyen. - Il a dit : "Lucilius présente au peuple ses salutations et ses vers faits de son mieux, et tout cela avec affection et sincérité. " Il a résumé aussi en ces deux vers toute l'histoire militaire de sa patrie : " Le peuple romain a été plus d'une fois vaincu par la force et surpassé en de nombreux combats, mais dans une guerre, jamais ; et tout est là."
Ut populus romanus victus vi et superatus praeliis
Saepe est multis, bello vero nunquam, in quo sunt omnia.
Tite-Live dira la même chose et moins bien :
Populus romanus, etsi nullo bello, multis tamen praeliis victus.
Peu d'allusions aux grands événements du temps ; cependant une critique amère contre la lenteur de la guerre d'Espagne, et un hémistiche terrible. - "Les légions servent pour de l'argent." Ajoutez un mot obscur sur la loi de Calpurnius Pison, contre les concussionnaires, c'est à peu près les seuls renseignements que nous offrent les fragments de Lucilius sur la vie publique des Romains. Il y a là, si je ne me trompe, un scrupule honorable, un respect de la patrie, qui est grande après tout aux yeux du monde. Quant aux individus, il n'est tenu à rien envers eux, et il le prouve. Lucilius vit de ses yeux les premières folies du luxe, les raffinements encore grossiers de la table, du mobilier, des vêtements, les premiers scandales de la débauche, l'acclimatation à Rome des vices empruntés à la Grèce et à l'Orient. J'ai dit comment tout cela s'était concentré à Rome, qui devenait le grand refuge de tous les étrangers, de toutes les industries équivoques, de toutes les vilenies du monde. La province était infiniment moins corrompue. Le respect des vieilles moeurs s'y conserve encore, avec un certain mépris pour le dévergondage de la capitale. Il ne faut pas oublier que Lucilius est un provincial ; il y a chez lui une certaine satisfaction à opposer aux vices de Rome, l'innocence des villes où se recrutaient alors les meilleurs et les plus distingués serviteurs de la patrie.
Je ne chercherai pas à présenter un tableau complet des moeurs de cette époque. Les satires de Lucilius, telles que nous les possédons, ne pourraient m'en fournir tous les traits, et les citations sont délicates. Les vices que Lucilius semble avoir flétris de préférence sont la débauche sous toutes ses formes, et elles étaient déjà alors singulièrement nombreuses et variées, et l'intempérance de la table. « Ce n'est pas vivre, dit-il quelque part, que de n'avoir pas d'appétit. » Tel gourmand d'alors reconnaît au goût la patrie des huîtres qu'on lui sert. Le type qu'il semble avoir reproduit avec le plus de complaisance, c'est celui de l'affranchi parvenu qui inonde de parfums sa tête hérissée (06), tranche du grand seigneur, mène grand train, étale le luxe de ses esclaves, de ses maîtresses, de ses festins. - C'étaient ces parvenus qui dans le Forum se permettaient d'assaillir de leurs clameurs Scipion Émilien. "Silence, leur crie-t-il, bâtards de l'Italie. Vous aurez beau faire, ceux que j'ai amenés garrottés à Rome ne me feront pas peur, tout déliés qu'ils sont maintenant. "C'étaient les ancêtres de Trimalcion.
Autant qu'il est permis d'en juger, les peintures de Lucilius étaient d'une singulière énergie, surtout celles des amours de ce temps-là. Lui-même se met plus d'une fois en scène, et il est aisé de voir que, s'il condamnait les excès inouïs de ses contemporains, il n'était pas lui-même un modèle de continence et de retenue. C'est ce qui donnait à ses satires un charme particulier : on y retrouvait non un censeur chagrin, mais un homme qui avait ses faiblesses, ses misères morales et les confessait ingénument. Liberté, franchise et sincérité : voilà ce qui semble avoir caractérisé l'oeuvre du satirique et l'avoir fait accepter.
Je signalerai un point qui n'a pas été assez remarqué jusqu'ici. Les contemporains de Lucilius copiaient avec fureur et parfois avec une gauche affectation les modes, les moeurs, les goûts de la Grèce : ils écrivaient volontiers en grec, émaillaient la conversation de mots grecs. On en trouvera un grand nombre intercalés dans les vers de Lucilius, soit qu'il ait lui aussi sacrifié au goût du jour, soit qu'il veuille railler les sottes affectations des grécomanes. L'intention des vers qui suivent n'est pas douteuse :
« Au lieu de rester romain, sabin, concitoyen de Pontius, de Trétannus, de ces centurions, de ces hommes illustres, les premiers de tous, et nos porte-étendards, tu as mieux aimé le faire appeler grec. En grec donc, puisque tu le préfères, je te salue, moi préteur à Athènes.
XaÝre, Titus. Et mes lecteurs, et ma suite, et ma cohorte te disent : XaÝre, Titus. Voilà pourquoi Titus Albutius est mon ennemi public, mon ennemi privé. » C'est encore contre le même Albutius que sont décochés ces deux vers : « Oui, ces mots (l¡jeiw) sont agréablement agencés ! On dirait les petits casiers d'une mosaïque, un assemblage de marqueterie. »
Et ailleurs. - Ne rhétorise (07) pas trop avec moi.
Ainsi Lucilius tournait en ridicule l'abus de l'hellénisme : il voulait que la langue nationale, le parler national, gardassent leur propre couleur ; il va même jusqu'à railler doucement certains élégants qui raffinent sur la langue. Voici deux vers à l'adresse de son ami Scipion Émilien : « Pour paraître plus agréable et plus savant que les autres, tu ne dis pas pertaesus, mais pertisus. » Ce qui n'empêchait lias Lucilius de faire à l'occasion le pédant, et d'étaler avec complaisance tout son savoir. Le livre IXe tout entier état consacré à l'orthographe et à la grammaire. Les fragments conservés sont plus longs que ceux des autres livres. On voit bien que ce sont les grammairiens qui les ont recueillis. Le caractère et la valeur des lettres, des étymologies, des définitions, par exemple la différence qu'il y a entre poesis et poema, fervere (2e) et fervere (3e), etc., C'est un savant de la veille qui fait montre de ses connaissances. Il est donc bien l'homme que j'ai dit, grec et romain à la fois, ennemi de tout excès, ni Caton, ni ce fol Albutius, tout grec.
Terminons cette étude par la traduction du fragment le plus considérable de Lucilius. C'est Lactance qui nous l'a conservé (08) pour le réfuter, cela va sans dire. On ne peut dire qu'il y ait réussi. Le poète essaye une définition de la vertu. Je ferai remarquer que sa définition est toute stoïcienne ; c'est comme le sommaire du traité de Cicéron sur les Devoirs. Nous retrouvons ici directe et vivante l'influence de Panoetius.
"La vertu, Albinus, c'est de savoir apprécier les soins et les affaires de la vie ; la vertu, pour l'homme, c'est de savoir ce que chaque chose renferme en soi : la vertu, pour l'homme, c'est de savoir ce qui est droit, utile, honnête, ce qui est bien, ce qui est mal, ce qui est dangereux, honteux, malhonnête. La vertu, c'est de savoir un terme et une fin au désir d'amasser ; la vertu, c'est de savoir apprécier ce que valent les richesses ; la vertu, c'est d'honorer ce qui mérite en effet de l'honneur ; c'est d'être l'ennemi public et privé des hommes mauvais, des moeurs mauvaises ; c'est d'être le défenseur des hommes de bien, des bonnes moeurs ; de les glorifier, de leur vouloir du bien, de vivre leur ami ; c'est de placer au premier rang les intérêts de la patrie, au second ceux de nos parents, au troisième et au dernier les nôtres. "
Il manquerait quelque chose à cette exposition si solide de la morale stoïcienne , si le poète n'avait ailleurs décoché son épigramme contre ce fameux sage qui seul est beau, riche, libre, roi ; Horace ajoute, bien portant... quand il n'a pas la pituite. Tel est le bon sens romain : il saisit avec ardeur et reproduit avec respect et conviction ce qui est vrai, grand, utile dans la doctrine stoïcienne, et, pour agrandir le cercle, dans l'hellénisme tout entier : quant à l'exagération, aux puérilités prétentieuses, aux vains jeux d'esprit, il s'en raille. Le disciple veut bien s'instruire, mais il n'apprendra et n'admirera que ce qui lui paraîtra bon et vrai. Lucilius est le premier en date de ces esprits cultivés et modérés, pleins de tact et de goût, qui s'arrêtent juste au point où le ridicule va commencer.
Parlerai-je de son style ? Il est, çà et là d'une fière venue, étincelant d'heureuses rencontres. "Quand je fais jaillir un vers de mes entrailles", dit-il (ego ubi quem ex praecordiis versum effero). Le plus souvent, c'est de la prose, forte, saine, un peu lourde. II faisait deux cents vers avant dîner, deux cents vers après, stans pede in uno, ce qui révolte fort le laborieux Horace. Ses vers coulaient parfois bourbeux, il est vrai ; mais ils coulaient, c'est-à-dire qu'un mouvement rapide de l'âme les emportait ; voilà ce que l'on admirait encore du temps d'Horace ; voilà ce qu'on chercherait vainement dans les satires plus jolies, plus élégantes, plus froides, de son successeur.

§ II. LA TRAGÉDIE ET LA COMÉDIE AU SEPTIÈME SIÈCLE.

Nous ne possédons pas une seule des nombreuses tragédies écrites par Livius Andronicus, Naevius, Ennius, Pacuvius, Attius et plusieurs autres ; nous n'en possédons pas même une seule scène : quelques définitions philosophiques sur le principe des choses, sur la Fortune, le récit d'un songe, une ou deux lamentations : voilà les faibles indice sur lesquels nous devons essayer de fonder un jugement. Chose difficile, impossible même : pourrions-nous nous flatter de connaître Corneille et Racine s'il n'avait survécu de leurs oeuvres que le récit de la mort d'Hippolyte ou celui du songe de Pauline ? Ces morceaux brillants permettent d'apprécier les qualités épiques ou descriptives du poète, non son génie dramatique. Il nous reste, il est vrai, les jugements portés par les anciens sur des oeuvres qu'ils connaissaient en entier, qu'ils avaient vu représenter. Mais, outre que nous ne pouvons contrôler ces jugements, il faut bien avouer qu'ils ne nous apprennent rien ou presque rien. Cicéron célèbre avec enthousiasme la Médée d'Ennius, l'Antiope de Pacuvius : "Il faudrait, dit-il, être ennemi du nom romain pour ne pas admirer de tels ouvrages." Nous voulons bien le croire : mais en quoi sont-ils admirables, voilà ce qu'il serait pour nous utile de savoir. Horace traite les vieux poètes tragiques avec plus de respect que les comiques : mais un vers lui suffit pour caractériser Pacuvius et Attius : l'un brille par sa science, l'autre par son élévation.
"Aufert. Pacuvius docti famam senis, Attius alti."
Enfin Quintilien admire en eux l'élévation des pensées, la gravité du style, la majesté des personnages ; du reste leurs écrits manquent d'élégance et de poli ; Cicéron va plus loin : il dit que Cécilius et Pacuvius écrivaient mal.
Cependant, si l'on en croit Cicéron, ces poètes jouirent de la plus grande faveur de leur vivant et jusqu'à la fin de la république. C'était même, parmi la foule grossière et ignorante, un enthousiasme qui se manifestait par des cris confus. Mais étaient-ce les tragédies elles-mêmes qui ravissaient la multitude ou le jeu consommé des acteurs, ou, ce qui est encore plus probable, les allusions aux événements et aux personnages contemporains ? Cicéron lui-même nous apprend que les acteurs ne se taisaient pas faute de commenter ainsi le texte et même d'intercaler des vers de circonstance. Ainsi l'acteur Diphilus a bien soin de désigner clairement Pompée à la multitude, eu prononçant ces vers : "C'est par notre misère que tu es grand" (Pompée s'appelait Magnus). Le comédien Esopus, si l'on en croit Cicéron, rappela éloquemment au souvenir du peuple Cicéron exilé, et lui appliqua ce vers du Brutus d'Attius :
« Tullius, qui libertatem civibus stabiliverat."
De même après la mort de César le peuple saisit avidement toutes les allusions à Brutus alors absent ; et en cela il lit preuve de grande perspicacité ; car la pièce représentée était Térée, et il y avait réellement fort peu d'analogie entre ce roi de Thrace et le dictateur Jules César. Mais qui ne sait combien l'esprit préoccupé d'une seule idée y rapporte facilement tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend ? Le meurtre de César, la fuite de Brutus et de ses amis, les funérailles dut dictateur, cette scène si dramatique du cadavre étalé sur la tribune aux Harangues, ces plaies encore fraîches montrées à la multitude en même temps qu'Antoine lisait le testament plein de legs pour le peuple : comment, au sortir de ces drames d'une si puissante réalité, ne pas découvrir même dans la tragédie de Térée des rapprochements quelconques avec tel ou tel de ces événements ? Et d'ailleurs les acteurs aidaient les spectateurs à en découvrir ; ils en créaient au besoin. Ce que l'on admirait donc, ce qui excitait les transports de la multitude, ce n'était pas le génie du poète tragique, ni l'oeuvre représentée, mais ce que l'imagination des spectateurs y ajoutait ou croyait y trouver. De tels applaudissements, loin de témoigner en faveur de la tragédie romaine, la condamnent. Elle était l'occasion, le prétexte de grandes émotions populaires. Elle n'en était pas la source. Ce que l'on saluait en elle avec transport, c'était ce qu'on y mettait, non ce qu'elle renfermait. Or le propre d'une oeuvre réellement forte et vraie est de désintéresser du présent l'âme du spectateur, de l'entraîner dans le monde imaginaire où le poète a placé l'action du drame, et de ne laisser en lui aucune autre pensée, aucune autre émotion. Il ne fut que trop évident trente ans plus tard que la tragédie latine n'avait pas en elle-même sa vitalité et son charme. Quand Auguste eut pacifié le théâtre comme l'éloquence et tout le reste, quand les allusions devinrent impossibles dans cette espèce de léthargie et d'indifférence à la chose publique devenue la chose d'un seul, la tragédie romaine tomba à plat. Réduite à n'être plus qu'une oeuvre d'art, les spectateurs s'en détournèrent avec dégoût. Ils retournèrent à leur véritable inclination, les jeux du cirque et les combats de l'arène. Tels ils étaient déjà d'ailleurs au temps même de Térence. Et c'est là à vrai dire une des causes principales de la faiblesse du théâtre tragique chez les Romains. Qu'était-ce que les souffrances imaginaires d'un Oreste ou d'un Télèphe auprès des sensations violentes d'un combat de bêtes ou de gladiateurs ? Les critiques se sont ingéniés à rechercher les causes de l'infériorité des Romains en ce genre, et ils en ont découvert un grand nombre : celle que je viens d'indiquer me semble capitale. Le génie d'un peuple se manifeste dans les divertissements qu'il préfère. Jamais les sanglantes scènes du cirque ne purent s'introduire à Athènes, chez un peuple qui comprenait et ressentait les pures jouissances des arts : les Romains n'en goûtèrent jamais d'autres. Tout spectacle qui n'était pas fait pour les yeux, qui s'adressait à l'intelligence et à la sensibilité dans ce qu'elle a de plus délicat, les ennuyait : ils préféraient un saltimbanque à Térence. Même avant la fin de la république, les mimes et les pantomimes remplacèrent en partie la comédie et la tragédie. Dès le début même des représentations dramatiques, dans la première chaleur de la nouveauté, ils manifestèrent leur prédilection pour la partie qui s'adressait plus directement aux sens. Livius Andronicus, qui jouait lui-même ses tragédies, s'étant brisé la voix, se fit remplacer dans cette partie de son rôle par un jeune esclave, et se borna à faire les gestes. Le public y attachait plus d'importance qu'aux paroles. Nous verrons cette prédilection se développer de plus en plus. Sous les empereurs les représentations dramatiques ne furent plus que des gesticulations et des danses.
Reconnaissons-le donc sans hésiter. Les Romains étaient incapables de goûter la tragédie : c'était un plaisir trop noble et trop délicat pour leurs fibres grossières. Qu'on se reporte à la naissance du poème dramatique en Grèce. Il apparaît au moment où la source des épopées naïves tarit, où la réflexion s'éveille, et, se détachant du monde extérieur, commence à sonder les profondeurs de la nature humaine. Tous les éléments, toutes les formes poétiques des âges antérieurs entrent dans la composition du poème dramatique ; il est à la fois épique et lyrique ; de plus il touche à l'éloquence qui commence à naître, et s'inspire déjà de la philosophie qui s'essaye : c'est comme la synthèse harmonieuse et vivante de toutes les facultés, de toutes les richesses de la race hellénique. Par-dessus tout il est éminemment et exclusivement national. Or de toutes les parties qui le composent, quelles sont celles que le poète romain trouvait autour de lui ? L'épopée et la poésie lyrique n'existent pas à Rome, ou du moins n'y ont aucune originalité ni aucun élan. Les légendes héroïques sont de création récente, et de plus c'est un dépôt sacré auquel cet être méprisé qu'on appelle un poète ne saurait toucher sans sacrilège : l'orgueil national ne tolérerait pas une telle profanation. Un historien, un vil esclave jouant sur la scène le rôle d'un Romulus ou d'un Brutus ! Enfin la philosophie est inconnue aux Romains. L'éloquence seule, ce genre vraiment national, jette son premier éclat. Voilà les éléments qui s'offrent au poète. Jamais peut-être oeuvre d'art ne fut conçue et exécutée dans des conditions plus défavorables. Ne nous faisons donc pas d'illusion sur les éloges décernés par un Cicéron à ces poètes tragiques du septième siècle : Cicéron n'est pas un juge bien compétent en fait de poésie. Pacuvius et Attius avaient été parfois des hommes éloquents, il n'en fallait pas davantage pour ravir le grand orateur.
Il ne semble pas en effet qu'ils aient été autre chose. Chacun d'eux a une physionomie distincte ; mais, dans ses parties essentielles, leur oeuvre est la même.
Pacuvius, neveu et compatriote d'Ennius, né à Brindes en 533 , vécut quatre-vingt-dix ans. Il fut d'abord peintre. Il vécut à Rome dans la société de Scipion et de ses amis, et retourna, déjà fort avancé en âge, mourir dans sa ville natale. C'était un homme fort instruit pour ce temps-là, ce qui veut dire sans doute qu'il aimait à l'aire étalage de ses connaissances. Il y a en effet dans les fragments de Pacuvius urne certaine pédanterie : l'auteur de la rhétorique à Hérennius en avait été frappé. J'y trouve aussi un certain abus des formes syllogistiques.
Lucilius se moque quelquefois de ses exordes embrouillés (contorto exordio), ce qui prouve que la forme oratoire avec tout son appareil didactique lui était chère : autre marque de pédanterie. Enfin les grammairiens ont recueilli dans Pacuvius un certain nombre de mots forgés par lui avec plus d'affectation que de bonheur, comme geminitudo, prolixitudo, vastitudo, qrandoevitas, concorditas, repandirostrum, incurvicervicum pecus, rudentisibilus, etc., ce qui fait penser à notre Ronsard, quand il croit ne devoir plus être français pour paraître plus docte.
Attius était de cinquante ans plus jeune que Pacuvius ; il naquit en 584, et vécut jusqu'en 670. Il put connaître à la fois Scipion et Cicéron. Il débuta dans la carrière dramatique soirs les auspices de Pacuvius, auquel il alla lire un jour sa tragédie d'Atrée. Pacuvius en trouva les vers grands et sonores, mais un peu durs et âpres. Attius s'en consola ; car les bons fruits naissent durs et deviennent doux, tandis que ceux qui sont doux en naissant, pourrissent. Il y avait une certaine fierté ; comme on le vit, dans le caractère d'Attius : ce que marque assez bien l'altus d'Horace. Si c'est bien d'Attius qu'il est question dans un passage de Valère Maxime, (lib. III, cap. VII), il eût porté dans les relations ordinaires de la vie une indépendance quelque peu ombrageuse. Il fut, dit-on, l'ami particulier du consul Décimus Brutus; et c'est peut-être ce qui le détermina à composer sa tragédie nationale Brutus. Tous les critiques de l'antiquité s'accordent à admirer dans Attius l'énergie et l'élévation : par là il agissait puissamment sur les âmes. Cicéron se plaît à le citer sans cesse. C'est un autre personnage que le docte Pacuvius ; et il semble qu'on puisse lui appliquer l'hémistiche d'Horace : "Spirat tragicum satis." Il y a en lui un certain souffle tragique. Attius est en effet le seul poète qui ait eu la fibre dramatique, autant qu'un Rornain pouvait l'avoir.
Pacuvius composa douze tragédies : nous avons du moins conservé les titres et quelques fragments de douze tragédies différentes dont il était l'auteur. Ces tragédies sont Antiopa (que Cicéron déclarait supérieure aux Grecs) - Armorurn Judicium - Atalanta - Chryses - Dulorestes - Hermonia - Iliona - Medus - Niptra - Pentheus - Periboea - Paulus.
Attius en composa un bien plus grand nombre. J'en trouve mentionnées jusqu'à quarante-six, dont voici les titres: - Achilles- - Myrmidones - Aegysthus - Clytemnestra, - Agamemnonidae - Erigona - Alcestes - Alcmaeo - Alphaesibaea - Amphytruo - Persidae - Andromeda Antenoridae - Deiphobus - Antigona - Armorum Judicium - Astyanax - Athamas - Atreus - Bacchae - Chrysippus - Diomedes - Epiqoni- - Eriphyla.- Epinausimache. -Eurysaces. -- Hellènes - Prometheus - Medea -- Menalippus - Meleager - Minos - Neoptolemus - Troades - Nyctegresia - Aenomaüs - Pelopidae - Philocteta - Phinidae - Phoenissae - Thebaïs - Tropaeum - Liberi - Telephus - Tereus - Decius - Brutus.
Ce qui frappe d'abord dans ce double catalogue, c'est l'incroyable disproportion qui existe entre le nombre des tragédies ayant des titres grecs, et celles qui ont des titres latins. Paulus, Decius, Brutus, trois tragédies en tout sur près de soixante, voilà la place que l'histoire nationale tenait sur le théâtre romain. Était-ce impuissance des poètes à composer d'inspiration, sans être soutenus par un modèle grec, une oeuvre originale ? Était-ce par un respect excessif de tout ce qui touchait à la patrie ? Était-ce par crainte de ne pas intéresser le public en lui présentant sur la scène des faits et des personnages qu'il connaissait déjà ? Toutes ces raisons peuvent être vraies : ce sont à peu près les mêmes qui ont donné à notre théâtre du dix-septième siècle sa forme et son esprit. Il ne vint pas une seule fois à la pensée de Corneille et de Racine de prendre dans l'histoire de leur pays le sujet d'une tragédie. Nous touchons ici le point délicat, la profonde et incurable intériorité des littératures d'imitation. Elles peuvent produire des oeuvres d'un art merveilleux : la vie intérieure leur manque. Elle leur manque, parce qu'il y a un divorce absolu entre la littérature et le milieu social. Chez de tels peuples, il faut être savant pour être poète : au dix-septième siècle il fallait connaître à fond Aristote et les auteurs grecs et latins à qui l'on empruntait le sujet d'une tragédie. Il est vrai que ce sujet antique, on le traitait à la moderne, qu'on dénaturait la physionomie des événements, le caractère et les moeurs des personnages, que l'élément national banni de la scène y rentrait à la dérobée, et s'imposait à une oeuvre qui lui était absolument étrangère, qu'on avait des héros antiques taillés sur le patron des brillants cavaliers du jour ; mais personne n'était choqué de ces fausses couleurs ; et des oeuvres admirables d'éloquence, de passion, de vérité morale sortaient de ce bizarre amalgame de deux mondes et de deux sociétés. Les poètes romains du septième siècle ne firent pas autre chose. La littérature et la vie réelle étaient deux mondes séparés : de même qu'on demandait à l'Afrique ses figues, au Pont-Euxin ses huîtres et ses sardines, à Tyr sa pourpre, c'est la Grèce qui avait la spécialité d'approvisionner le théâtre romain. Avec quel naïf orgueil Térence répète dans tous ses prologues : C'est une pièce entièrement grecque : est tota fabula graeca ! Ce qui veut dire : vous pouvez l'admirer de confiance ; elle vient du pays où l'on n'en fait que de bonnes.
Ce point bien établi, cette loi fatale de l'imitation bien constatée, voyons quels étaient les caractères de l'imitation ; nous essayerons ensuite de déterminer ce que pouvait être une tragédie nationale (09). Pacuvius et Attius connaissaient, outre les trente-deux tragédies d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide que nous possédons, toutes celles qui avaient été écrites par ces poètes et dont le nombre était considérable, plus celles de leurs contemporains et de leurs successeurs, c'est-à-dire la plus riche et la plus abondante matière qui pût, jamais être offerte à l'imitation. Le nombre des tragédies latines ne s'élève pas au-dessus de trois cents. Celui des tragédies grecques dépasse mille. Mais nous ne pouvons en douter, les poètes grecs ne se faisaient aucun scrupule de traiter un sujet tramé déjà par leurs prédécesseurs ou leurs contemporains ; ils ne cherchaient point la nouveauté de la matière ; il n'y en avait pas, à vrai dire, qui soit inconnue au public. Une seule tragédie, la Fleur d'Agathon, est de pure invention. Que firent les poètes latins ? Ils firent ce qu'avaient fait les comiques : ils empruntèrent à Eschyle le sujet, à Sophocle tel personnage nouveau, à Euripide telle tirade pathétique ; ils tirent un mélange plus ou moins heureux des traits les plus frappants choisis avec plus ou moins de discernement dans les poètes grecs. C'est là l'heureuse audace que leur attribue Horace (feliciter audet). Par ces ingénieuses combinaisons ils évitaient l'extrême simplicité de l'art grec, qui n'eût pu se faire agréer des Romains ; ils introduisaient dans leur oeuvre une agréable variété, donnaient plus de mouvement à l'action, plus d'imprévu aux situations, et produisaient en somme une tragédie originale. Au point de vue de l'art, il ne se peut rien imaginer de plus grossier qu'un tel procédé ; mais la première condition imposée au poète dramatique, c'est de plaire au public. Un calque fidèle de la tragédie grecque eût été inintelligible et inacceptable à des Romains du septième siècle. Plaute arrangeait pour eux Ménandre, Philémon et Diphile : le scrupuleux Térence lui-même réunissait en une deux comédies grecques. Il fallait avant tout intéresser et retenir un spectateur toujours disposé à quitter le théâtre pour les tréteaux, des baladins et les combats de bêtes ou d'hommes.
Pacuvius et Attius suivirent tout naturellement la loi de leur caractère dans l'assemblage des parties hétérogènes qui composaient leurs tragédies. Le docte Pacuvius imita de préférence Euripide. Il y a dans Euripide quelque pédanterie ; on voit qu'il a connu et admiré les princes de la sophistique, alors dais tout l'éclat de leur gloire. Il vit au sein de la plus orageuse des démocraties, parmi des hommes qu'il faut persuader et charmer pour les conduire. De là ces longs plaidoyers et ces discussions subtiles qui refroidissent l'action, mais ravissaient, les Grecs qui y retrouvaient l'écho des belles luttes oratoires de l'Agora. Disciple d'Anaxagore, et aussi de Socrate, il est le premier interprète d'une philosophe nouvelle, moins ambitieuse, mais plus humaine, et plus morale. Voilà ce qui séduisit surtout Pacuvius, et ce qu'il essaya de reproduire. On lit parmi les fragments de ses pièces deux passages, l'un sur le perpétuel mouvement des choses ; l'autre sur la fortune, cette aveugle dispensatrice des biens et des maux, qui sont évidemment empruntés à Euripide. Attius, moins philosophe, moins savant, ou moins désireux de le paraître, âme plus haute, caractère plus énergique, imita surtout Eschyle. Mais l'extrême simplicité des tragédies d'Eschyle, si dénuées d'incidents, de péripéties, d'imprévu, ne pouvait satisfaire un public romain. Attius combina donc dans son oeuvre l'inspiration forte et mâle du vieux poète, sa couleur pour ainsi dire avec le mouvement plus rapide de ses successeurs. Il est même fort probable, ainsi que l'a supposé ingénieusement M. Boissier, qu'Attius réunissait parfois dans une seule tragédie tous les événements relatifs à quelqu'une de ces antiques familles légendaires, comme les Pélopides, les Labdacides. Ainsi de la trilogie d'Eschyle Agamemnon, les Choéphores, les Euménides, il faisait une seule tragédie. Il s'efforçait d'ailleurs de mettre le plus souvent possible sous les yeux du spectateur les événements que le poète grec se bornait à exposer dans un récit : ainsi, dans Sophocle, le gardien du cadavre de Polynice vient raconter la pieuse désobéissance d'Antigone qui pendant la nuit est venue recouvrir d'un peu de terre le corps de son frère : Attius montrait Antigone surprise par le gardien. Il fallait de ces scènes vives et saisissantes pour des spectateurs déjà blasés sur ces histoires tragiques, et avides d'émotions nouvelles. Pacuvius lui-même, beaucoup plus froid, avait cependant représenté devant Thoas lui-même le généreux combat entre Oreste et Pylade qui s'écrient tous deux : Je suis Oreste ! tandis que Euripide s'était borné à une longue discussion entre les deux amis. C'est par ces qualités, à savoir, une remarquable énergie d'expressions, une fierté soutenue dans les caractères, et un mouvement plus rapide de l'action qu'Attius, le dernier venu des poètes tragiques romains, fut le plus admiré.
Le choeur, cette partie si importante de la tragédie grecque, et qui fut dans le principe toute la tragédie, tenait fort peu de place dans la tragédie latine. Les Romains n'ont pas le génie lyrique ; Cicéron, qui n'aurait pas trouvé le temps de lire les poètes lyriques grecs, quand même le nombre de ses années eût été doublé, n'eût point admiré Attius, si celui-ci eût donné une importance considérable à cette superfluité, le choeur. Il n'y avait pas de place réservée pour le choeur sur la scène romaine : l'orchestre était occupé parles sièges des sénateurs. Les poètes en usaient fort librement avec cette partie de l'oeuvre de leurs modèles. Ennius, dans son Iphigénie, remplace un choeur de jeunes filles par un choeur de soldats, maugréant sur les ennuis du service militaire. Ce qui tenait lieu de choeur aux Romains, c'était ce qu'ils appelaient cantica. Les cantica étaient des monologues d'un mètre plus rapide, que déclamaient, avec l'accompagnement de la flûte, les personnages principaux du drame. Étroitement unis à l'action, avantage que n'avait pas le choeur, ils résumaient sous une forme plus vive les traits de la situation présente et préparaient l'avenir. C'était un mélange de poésie et d'éloquence, et c'est par là qu'il réussissait auprès des Romains. L'éloquence faisait passer la poésie. C. Gracchus avait lui aussi un joueur de flûte placé derrière lui aux rostres. Le passage de l'Eurysacès d'Attius, que le comédien Esopus sut appliquer si heureusement à l'exil de Cicéron, était un canticum : c'est une éloquente péroraison. Attius était un orateur énergique. Aussi l'on s'étonnait, qu'il ne fût que poète, lui qui semblait si bien fait pour les luttes de la parole (10).
La tragédie latine était donc, selon toute vraisemblance, une oeuvre oratoire ; et c'est ce qui explique l'enthousiasme de Cicéron pour Pacuvius et Attius. Éloquence, philosophie, peinture de l'énergie morale : voilà à peu près tout ce que les Romains demandaient au théâtre. Les modèles grecs leur offraient tout cela, non dans un seul auteur, mais, je l'ai déjà dit, ils mettaient sans scrupule à contribution Eschyle, Sophocle et Euripide à la fois pour composer une seule tragédie. L'influence d'Euripide fut certainement la plus considérable ; et c'est par là que la tragédie latine compta de si ardents admirateurs au septième siècle. Quelque opinion que l'on ait du drame d'Euripide, on ne peut méconnaître qu'il fut, pour toute l'antiquité grecque et latine, le modèle par excellence, le grand initiateur. C'est un incrédule et un moraliste : voilà ce qui explique les fausses couleurs dont son oeuvre abonde ; il a rompu avec la vieille tradition héroïque et religieuse, et il a entrevu l'esprit nouveau qui va bientôt animer le monde hellénique. Il est placé entre ce qui n'est plus et ce qui sera ; forcé d'emprunter au passé la matière de ses poèmes, il en altère profondément le sens et la portée, et revendique pour la raison une part considérable dans des oeuvres de pure imagination et de naïve poésie. Le premier de tous les poètes antiques, il substitue le libre arbitre humain à la fantaisie du destin ou des dieux ; ce n'est pas Vénus qui cause les égarements de l'amour, c'est l'abandon volontaire de l'âme à sa passion. Vénus est jetée au-devant de la tragédie dans le prologue, hommage dérisoire à la croyance populaire, mais le drame se développe dans le coeur humain lui-même. Ces railleries contre des dieux cruels, injustes, impudiques, cette hardie protestation au nom du bon sens et de la morale, ces analyses subtiles, et ces dissertations ingénieuses et déplacées ; ce mélange de pathétique brûlant et de raisonnements oratoires ; et par-dessus tout cette glorification de la liberté humaine qui s'affirme, même quand elle abdique devant la passion : voilà ce qui frappa le plus les Romains dans le théâtre grec ; voilà ce qui fit leur éducation philosophique ; voilà ce que les poètes latins s'appliquèrent de préférence à reproduire. C'est par là que la tragédie latine, si faible qu'elle ait été au point de vue poétique, mérite cependant d'attirer l'attention. Elle est un fait social important. Térence d'un côté, Pacuvius et Attius de l'autre, ce n'est pas autre chose que Ménandre et Euripide, les deux grands novateurs, qui reçoivent le droit de cité à Rome.
Il est facile après cela de comprendre l'espèce d'indifférence qui accueillit les rares essais de tragédies nationales (fabula praetexta ou praetextata) (11). En supposant que le public romain pût s'intéresser à un drame dont le sujet était connu et fixé par l'histoire, et où le merveilleux ne pouvait naturellement qu'être froid et déplacé, comment le poète eût-il pu introduire dans une oeuvre de ce genre les opinions, le langage, l'esprit de la tragédie euripidéenne ? y eut-il jamais dans aucune famille romaine rien qui ressemble à l'horrible légende des Atrides, des Labdacides, des Alcmaeonides ? Si le drame est un combat, soit entre des individus, soit entre des intérêts et des passions, s'il est la peinture des incertitudes, des défaillances, des élans subits, des emportements, où trouver matière à tout cela dans l'histoire de Rome ? Le poète osera-t-il introduire dans son oeuvre ces éléments qui lui sont étrangers ? La gravité romaine, l'orgueil romain, ne sauraient s'accommoder de cette métamorphose. On veut bien devoir à la Grèce un divertissement ; mais on ne veut pas affubler de costumes grecs des personnages romains. L'histoire de Rome n'offrait qu'un seul sujet qui pût se passer à la rigueur de ces couleurs étrangères, sujet héroïque entre tous et que de bonne heure la légende avait embelli et poétisé, le drame de l'expulsion des Tarquins ; Lucrèce, Brutus, les deux Tarquins, tout ce que la vie privée avait de plus pur, indignement souillé par un tyran, tout ce que la vie publique avait de plus grand, l'amour de la liberté, l'horreur du crime et de la royauté : il était impossible que de tels souvenirs présentés sur la scène aux yeux des républicains du septième siècle, ne fissent pas éclater un véritable enthousiasme populaire. Aussi c'est la seule des tragédies nationales (il n'y en eut jamais que six en tout) qui ait eu un véritable succès. Attius en est l'auteur, elle a pour titre Brutus. Quant au Romulus de Naevius, au Paulus de Pacuvius, on ne sait absolument ce que c'était. Le dévouement de Décius inspira à Attius une autre tragédie : Aeneadae sive Decius. Quelle pouvait être l'action d'un drame de ce genre ? Des prodiges annonçaient le courroux des dieux : voilà du moins un effort pour donner place à la religion nationale dans une oeuvre toute nationale, puis le récit de la bataille, le dévouement de Décius, et probablement ses funérailles. La tragédie de Brutus renfermait un songe. Tarquin se voyait pendant son sommeil jeté à terre par un bélier. Les devins consultés voyaient dans ce bélier le stupide Brutus. Quelle place tenait dans le drame l'épisode de Lucrèce, on ne sait. Peut être Tite-Live, en refaisant en orateur l'antique légende, s'est-il inspiré d'Attius.

§ III. COMÉDIE NATIONALE.

Les essais de comédie nationale furent plus nombreux et plus heureux. S'il était difficile aux Romains de trouver dans leur histoire ou dans leur imagination des sujets de tragédies et les ressorts d'une action tragique, le génie comique ne leur manquait pas : les antiques satires, les vers fescennins et saturnins, les chants de triomphe en sont la preuve. Rien de plus franc que ce comique sorti du sol même de l'Italie. Un peuple plus artiste eût fait jaillir de ces dispositions naturelles toute une moisson de chefs-d'oeuvre nationaux ; mais l'intelligence et l'amour des beautés de la forme manquèrent toujours aux Romains. Ils purent dessiner à grands traits de vives et piquantes ébauches ; ils ne surent point composer un tableau achevé dans toutes ses parties. Il importe cependant de signaler l'existence et la popularité de la comédie nationale qui ne céda point la place, comme on se l'imagine à tort, à la comédie grecque de Plaute et de Térence. Les noms d'Afranius, d'Atta, de Dossenus, de Naevius et de Pomponius étaient et restèrent fort célèbres ; mais leurs oeuvres ne nous sont pas plus connues que celles de Pacuvius et d'Attius. Essayons de retrouver, d'après les fragments et les indications des auteurs, la physionomie véritable de la comédie nationale.
Elle offre d'abord une certaine variété. Si l'on s'en rapporte aux grammairiens, gens volontiers enclins aux divisions et aux classifications, la comédie nationale (fabula togata) comprenait la comédie trabeata, la comédie tabernaria, la comédie atellana, la comédie planipedia ou planipedaria. Ajoutons-y, si l'on veut, la tragi-comédie, appelée rhintonica, bien que le sujet en fût emprunté à la Grèce (12), et la comédie satyrica, qui a le même caractère. Dans la trabeata les personnages principaux appartenaient à l'ordre équestre : la trabée était le costume ordinaire de cet ordre ; c'étaient des comédies nobles. La tabernaria, de taberna, taverne, cabaret, représentait des personnages et des moeurs de basse condition. Les plus célèbres de ces comédies furent celles que l'on nomme fables Atellanes. Voici quelle en lut l'origine.
Dès que Livius Andronicus et Naevius eurent introduit à Rome la tragédie et la comédie grecques, il se produisit une protestation de l'esprit italique contre cette importation étrangère. La jeunesse romaine, pleine de mépris pour les pièces helléniques et pour les acteurs de condition servile qui les représentaient, opposa tréteaux à tréteaux. Elle emprunta aux Osques, peuple célèbre par son langage rude, ses moeurs grossières et sa bouffonnerie, un divertissement scénique analogue à l'antique satire. Les Osques en étaient les inventeurs, ils en furent bientôt les victimes. Ce furent en effet des personnages osques qui d'abord figurèrent seuls dans les fables Atellanes (d'Atella, capitale des Osques), véritables farces satiriques qui furent reçues avec le plus vif applaudissement et ne disparurent jamais du théâtre (13 ). Ces personnages devinrent de bonne heure des types, c'est-à-dire des portraits d'une vérité générale, qui pouvaient recevoir les modifications les plus diverses, sans perdre leur caractère originel. C'est la plus remarquable création du génie comique et bouffon de l'Italie ; aussi est-ce la seule qui ait survécu à la littérature romaine. On la retrouve encore aujourd'hui en Italie sous le nom de comedia dell'arte. Ses personnages fondamentaux étaient Naccus, bossu, chauve, grand nez recourbé, oreilles hautes et pointues, démarche vacillante, chutes fréquentes. Maccus est gourmand, poltron, sot. C'est l'Arlechino des Italiens modernes. Maccus est tantôt soldat, laboureur, marchand, et dans tous ces états il reste fidèle au caractère primitif. Il avait une grande analogie avec les faunes et les satyres, dieux italiques. Après lui venait Bucco (grosses joues), type du parasite vorace, flatteur, affectant la niaiserie. C'est à la fois Brighella et Polichinelle. Pappus, bonhomme avare, ambitieux, superstitieux, créé pour être dupe. C'est lui qui est le père des Cassandre, des Bartholo, des Pantalon. Il est célèbre surtout par ses infortunes conjugales. La vieille farce Atellane en faisait aussi un candidat aux honneurs publics d'Albe. Dossenus ou Dorsenus, ainsi nommé à cause de l'excessive proéminence d'une de ses épaules, charlatan fourbe, prédit l'avenir, dupe les paysans, leur donne au besoin des consultations de droit et de médecine. C'est le docteur de Bologne et noire Pathelin ; Bridoison en a conservé quelques trait. Ces personnages étaient les acteurs obligés de toute Atellane. Les comédiens imaginaient un scénario quelconque, les situations et les événements qu'il leur plaisait : dans ce cadre de convention, mobile et accidentel, se retrouvaient toujours ces quatre types de la sottise humaine. D'autres personnages se mêlaient à l'action ; ceux-là avaient une origine et un caractère religieux : c'étaient des êtres surnaturels tirés de la grossière mythologie des pâtres et des laboureurs du Latium, Manducus, rictus ouvert démesurément, dents horribles et claquantes, espèce d'ogre et de croque-mitaine dont on effrayait les petits enfants. Lamia, Mania, fées ogresses, avaient le même caractère. Horace parle d'enfants qu'on leur retirait du ventre. Quant à la composition des pièces, elle était abandonnée à l'imagination des acteurs. Ils la divisaient entre eux par scènes, et ces scènes, ils les remplissaient au caprice de l'improvisation et de la verve.
Quel était le caractère général des Atellanes ? Nous avons vu qu'elles étaient une sorte de protestation de l'esprit national contre le théâtre grec importé à Rome. Les acteurs des Atellanes étaient de jeunes Romains, de condition libre. Le divertissement populaire qu'ils avaient imaginé suivait immédiatement la représentation de la pièce imitée du grec : de là le mot d'exodium pour le désigner. Les acteurs portaient des masques, et ces masques représentaient souvent les traits de personnages vivants tournés en ridicule sur la scène. On laissait à ces acteurs de farces populaires la plus grande liberté ; eux-mêmes étaient fort jaloux de leurs privilèges, et n'eussent jamais permis à un histrion de profession de jouer en leur compagnie, polluere fabulas, dit Tite-Live. La loi qui déclarait les comédiens infâmes ne les atteignait pas : ils gardaient leur rang dans la curie et à l'armée : de plus ils n'étaient pas forcés d'ôter leurs masques sur la scène. Sous les empereurs, les farces Atellanes furent le refuge de la liberté bannie de tous lieux; et plus d'une allusion sanglante partie de ces tréteaux populaires vint frapper les Césars au milieu des rires de tout le peuple.
Pendant près de deux cents ans (de 460 à 650), les fables Atellanes ne furent pas autre chose que des farces improvisées avec des personnages et des caractères fixes (statae personae) : elles étaient alors l'amusement de la populace ; les élégants épris de la grâce attique les méprisaient fort. Au septième siècle seulement, elles subirent une transformation devenue nécessaire. Deux écrivains fort estimés des contemporains et de l'antiquité, Novius et Pomponius, donnèrent une forme plus régulière à l'Atellane, agrandirent le cadre du scénario primitif, ajoutèrent aux personnages convenus d'autres personnages, et écrivirent leurs comédies. L'Atellane devint un genre littéraire. On s'accorde généralement à regarder Pomponius comme l'auteur de cette innovation. On ne sait que fort peu de chose sur ce personnage : il florissait vers l'an 650, et il sut se faire applaudir. Si l'on en juge d'après les titres de ses pièces, il présentait aux spectateurs les personnages de l'Atellane primitive dans les conditions les plus diverses, en leur conservant leur caractère traditionnel. C'est ainsi que chez nous on voyait Pierrot tour à tour soldat, épicier, ministre, etc. Pomponius montrait Bucco adopté (Bucco adoptatus), Bucco vendu (Bucco auctoratus), Maccus, soldat, chevalier, jeune fille. On imagine les obscénités d'une telle transformation. Pomponius n'avait pas non plus sacrifié le merveilleux de l'antique Atellane : une de ses pièces porte le titre de Pytho qorgonius, sorte de croque-mitaine originaire du Latium. Enfin un grand nombre de comédies représentaient au vif les moeurs, les habitudes, les ridicules des provinces, de certaines industries et de certains métiers. On ne peut trop en regretter la perte. Ce que nous possédons de Novius offre les mêmes caractères. Il était contemporain de Pomponius. Il représentait dans ses Atellanes Maccus en exil, Maccus cabaretier, l'ogresse Mania, exerçant la médecine. Sylla, qui aimait beaucoup les farces Atellanes, en écrivit, dit-on, quelques unes.
Le Mime fit mépriser l'Atellane vers la fin de la république. La comédie nationale disparut du théâtre pendant près d'un siècle ; elle revint à la lumière sous Afranius.
Afranius est un des poètes les plus célèbres de cette période. Les critiques postérieurs le mettent sur la même ligne que Plaute et Térence ; il paraît même, si l'on en croit Horace, que des enthousiastes voyaient en lui un Ménandre. Tous sont d'accord sur un point, le seul important pour nous, c'est que Afranius fut un poète comique national (togatarum auctor) ; quelques-uns même lui attribuent une Atellane. Il n'emprunte donc pas le sujet de ses pièces à la Grèce. Le titre de Thaïs que porte une de ses comédies ne prouve rien, sinon qu'il y avait à Rome plus d'une courtisane de ce nom très vulgaire dans l'antiquité. De plus les comédies d'Afranius n'étaient ni des praetextatae, ni des trabeatae, mais des tabernariae, c'est-à-dire que le poète s'était appliqué à peindre les moeurs des gens de basse condition, et il semble y avoir excellé. Cicéron le qualifie de disertus, faible éloge à nos yeux pour un poète comique, mais le plus grand sans doute aux yeux de Cicéron. Velleius Parterculus déclare que Afranius soutient fort bien la comparaison avec les Grecs. Est-ce ironiquement que Horace le rapproche de Ménandre ? Il ajoute cependant que le public romain se presse au théâtre pour applaudir ces vieux poètes. Afranius était encore fort goûté du temps de Néron : Apulée le cite avec éloge. Ausone l'appelle facundus. On ne peut donc en douter, cet auteur de comédies populaires fut estimé de l'antiquité tout entière. Mais nous devons ajouter que la plupart des critiques lui reprochent l'extrême liberté de ses peintures. Ce ne fut pas son seul emprunt à la Grèce. Des détracteurs lui reprochaient d'avoir imité trop souvent Ménandre. II en convient tout le premier. "Oui, j'ai emprunté à Ménandre plus d'un passage ; et non à lui seulement. J'ai pris partout ce qui me convenait, quand je n'espérais pas pouvoir faire mieux. J'ai même emprunté aux Latins." Il serait au moins téméraire de supposer avec certaines critiques que les pièces d'Afranius, bien que latines par les sujets et les personnages, étaient toutes grecques. Pourquoi le poëte se serait-il imposé la peine de trouver des sujets nationaux pour les affubler à la grecque ?
Il reste les titres de plus de quarante pièces d'Afranius.
Il était contemporain de Pomponius et d'Attius. Avant lui, Titinius s'était exercé dans le même genre, ainsi que Quinctius Atta, dont Horace fait mention. Le pédant Vulcatius Sédigitus ne parle pas de ces poètes, parce qu'ils n'ont pas emprunté aux Grecs les sujets de leurs pièces : il ne cataloguait que les auteurs de comédies palliatae. Il était utile de rappeler que dans ce siècle, où la civilisation hellénique transformait les moeurs et les idées romaines, l'esprit national se maintint encore au théâtre.

CHAPITRE III

Varron. - Lucrèce. - Catulle.

VARRON (14).

Si l'on jugeait Varron d'après les témoignages de l'antiquité et du moyen âge, il faudrait lui donner dans l'histoire des lettres latines une place aussi grande, plus grande même que celle de Cicéron. Lactance le déclare supérieur aux Grecs en science, saint Augustin le loue avec effusion, Pétrarque le place entre Cicéron et Virgile, et salue en lui « la troisième grande lumière de Rome ». Cet enthousiasme s'explique tout naturellement. Varron représentait à lui seul toute l'érudition romaine : ses écrits, dont le nombre nous semble prodigieux, étaient le vaste arsenal où chacun, suivant son goût, pouvait aller puiser les faits qu'il était désireux de connaître. De tels hommes sont précieux aux époques où la barbarie commence et aux époques où elle va cesser. Ce dont on est affamé alors, ce n'est pas de beau langage, ni de pure fleur de poésie, mais de connaissances exactes et variées. Varron savait tout et avait écrit sur tout. On disait plus tard de Longin qu'il était une bibliothèque vivante et un musée ambulant : on l'eût dit de Varron avec bien plus de raison. Et Varron avait sur Longin cet avantage qu'il n'avait pas gardé pour lui sa science. La bibliothèque qu'il portait dans son cerveau, il l'avait publiée, mise en circulation dans une foule d'ouvrages ; enfin il avait essayé jusqu'à un certain point de sacrifier aux grâces et de rendre agréable l'érudition.
C'est un Romain de vieille souche. II y a en lui quelque chose de Caton le Censeur. Il est Sabin d'origine, né à Réate, au coeur même de ce rude pays où s'était concentrée l'énergie patiente de la vieille Italie. Il est né dix ans avant Cicéron, auquel il survécut de dix-sept ans (638-727) ; corps de fer, âme vaillante, à quatre-vingt-dix ans il écrit encore. Il traverse les crises les plus orageuses sans défaillir un seul instant : il voit passer tour à tour Sylla, Pompée, César, Antoine, Octave, et meurt sous Auguste, entouré de ses livres et de quelques amis épargnés comme lui par la guerre civile.
D'abord lieutenant de Pompée, pour lequel il compose des manuels sur la marine et le consulat, il fait avec son chef la guerre aux pirates, et obtient l'insigne honneur d'une couronne rostrale. Républicain sincère et sans faiblesse, il se sépare de Pompée le jour où celui-ci entre dans le premier triumvirat, et décoche contre les Triumvirs son pamphlet intitulé : Le Monstre à trois têtes (
Trik‹ranow). Mais il reconnaît bientôt que ce serait folie et peine perdue de lutter contre la force des choses ; il ne songe plus qu'à sauver son honneur et sa vie. Envoyé en Espagne par Pompée, il ne peut lutter contre César. Celui-ci par sa douceur politique a gagné les coeurs de tous. Varron, vieux Romain fidèle aux traditions de mépris et de dureté envers les provinces, se trouve tout à coup abandonné et forcé de faire sa soumission à César. Il n'assiste pas à la bataille de Pharsale : Pompée l'avait mal reçu à son retour d'Espagne. Sous la dictature de César, il se tient à l'écart : mais le dictateur, ce fin connaisseur d'hommes, rallie Varron en le priant de fonder d'immenses bibliothèques publiques. Auguste lui continuera le même emploi. C'était l'enlever à l'opposition sans lui faire sentir le joug. Après la mort de César, à laquelle il semble avoir été tout à fait étranger, Antoine le met sur la liste des proscrits, s'empare de sa maison, la souille de ses orgies et la met au pillage. Mais Varron échappe. On se disputa, dit Appien, le droit de le sauver. Ce fut le dernier orage. Auguste respecta le vieillard inoffensif, et Varron put mourir en écrivant. « L'homme n'est qu'une bulle d'air, disait-il, dans ses derniers jours, et encore plus le vieillard ; aussi faut-il que je me presse, et songe à plier bagage avant de quitter la vie. »
Varron disait dix ans avant de mourir : « J'ai écrit quatre cent quatre-vingt-dix livres, » et il continua d'écrire jusqu'à sa dernière heure. Il portait dans l'érudition cette opiniâtre ténacité des hommes de sa race tour à tour laboureurs défrichant les cailloux sur les coteaux de la Sabine, soldats battus, taillés en pièces par Annibal, et ne perdant jamais coeur, puis pillards grandioses, épuisant dans des jeux et des orgies inouïes le loisir, l'or et les forces dont ils ne savaient, que faire. Varron, lui, fut un engloutisseur de livres (helluo librorum). Tout lui était bon : antiquités humaines et divines, grammaire, poésie, théâtre, éloquence, histoire, jurisprudence, astronomie, économie rurale, satires, philosophie : il avait tant lu et si fidèlement retenu qu'il était en état de dicter sur un sujet quelconque un traité complet. Presque tout cela a péri pour nous ; nous ne possédons pas même tous les titres de ses ouvrages. Des fragments de satires, de philosophie, de grammaire, d'histoire ou plutôt d'archéologie, et d'économie rurale : voilà tout ce que le temps a épargné, pas un seul traité complet. Les deux qui ont le moins souffert du temps sont le de Lingua latina et le de Re rustica.
Le plus original de ces ouvrages était évidemment les Satires, intitulées Ménippées. Varron les écrivit dans la première partie de sa vie, avant d'avoir perdu dans les fouilles de l'érudition le nerf et l'élan de la pensée. Avait-il réellement l'intention que lui prête Cicéron (Académiques, 1, 3) de faire accepter aux Romains les enseignements de la philosophie en les revêtant d'une forme piquante et chère au génie national ? Cela est douteux. Varron n'était pas étranger à la philosophie ; mais, en sa qualité de Romain de vieille souche, il avait un sincère mépris pour les professeurs de subtilités si à la mode et si recherchés de son temps. II y a en lui, comme je l'ai dit, beaucoup du vieux Caton. II emprunta aux Grecs ce personnage de Ménippe, parce que c'était de tous les vieux cyniques, dit Lucien, celui qui aboyait le plus et mordait le mieux, surtout ses confrères en philosophie. Quant à la forme qu'il donna à son oeuvre, elle rappelle la satire nationale antique, qui était un véritable pot-pourri. Ennius avait mêlé tous les mètres, Varron mêla la prose et les vers. Il connaissait à fond et aimait de tout coeur les antiquités nationales, comme il était le partisan des anciennes moeurs et le défenseur de la vieille liberté. Il emprunte aux temps les plus reculés quelques-uns de ses titres : c'est Tanaquil, Serranus, les Aborigènes : il met en scène le fameux Pappus, ce héros de l'Atellane : souvent même des dictons populaires lui servent de titres : Sardines à vendre. Ne mêlez pas les parfums aux fèves. La marmite a trouvé son couvercle, ou du mariage. Grâce au théâtre, le public romain était familiarisé avec les noms et la personne des héros des légendes grecques ; Varron les mettait en tête de ses Satires : il annonçait un OEdipothyeste, un faux Énée, un Ulysse et demi, les Colonnes d'Hercule ; puis c'était tout un monde habillé à la cynique, l'orateur, le chevalier, et une foule d'autres. Tous les personnages lui sont bons, tous les cadres lui agréent. Il envoie un Romain de son temps, homme de luxe et de plaisir, chez les barbares qui lui enseignent la frugalité et la tempérance. Et, par contre, il ramène à la vie un Romain contemporain des Gracques, et qui ne reconnaît plus sa Rome d'autrefois. Il se bâtit à lui-même une autre cité que celle qu'il a sous les yeux et l'appelle Marcopolis. Là, il ne rencontre plus les prêtres eunuques de Cybèle, se livrant aux transports orgiastiques de leurs danses sauvages, ni les astrologues chaldeéns, ni les thaumaturges d'Égypte, ni les marchands de philosophie ayant chacun leur recette et leurs solutions. « Jamais, disait-il, un malade n'a fait de rêve si absurde qu'un philosophe n'en ait fait son système.» Puis, à travers ces caricatures de la vie romaine de son temps, un accent sérieux d'honnête homme, et aussi des réflexions pédantes d'érudit. II aime le dilemme, et il en abuse. Voit-il un homme déchirer ses habits en signe de deuil, il lui dit avec beaucoup de sens : « Si tu as besoin de tes habits, pourquoi les déchires-tu ? Si tu n'en as pas besoin, pourquoi les portes-tu ? » Sur le mariage : « Il faut ou détruire ou supporter les défauts de sa femme : celui qui les détruit rend sa femme plus agréable ; celui qui les supporte se rend meilleur lui-même. »
Sous le titre général de Logistorici, Varron avait composé jusqu'à soixante-dix ouvrages différents sur des matières philosophiques. Il traitait d'après les Grecs et au point de vue romain toutes les questions imaginables, passant d'un livre sur la fortune à un livre sur la santé, sur les nombres, sur la folie, sur le culte des dieux, sur la paix, sur l'origine du théâtre. Comme il avait imité Ménippe dans la satire, il imitait Héraclide d'Héraclée (vers 450) dans les Logistorici. Le philosophe grec avait adopté la forme du dialogue, mais en même temps il avait revêtu des ornements de la mythologie les enseignements de la sagesse (
MuyistorikaÜ bÜblioi) ; c'était un attrait de plus pour ce public grec si amoureux de belles fables et de subtiles recherches. Varron, plus sévère, avait remplacé les héros mythologiques des dialogues d'Héraclide par des personnages empruntés à l'histoire même de Rome. Ainsi le traité sur l'éducation des enfants avait pour titre : Calo, de liberis educandis. C'était évidemment la glorification des anciennes moeurs opposée à la corruption de son temps : d'autres portaient les noms de personnages plus récents, comme Marius, Messala, Tubéron, Atticus, Métellus Pius Scaurus, Sisenna, Calenus, etc. Les traités de Cicéron sur la Vieillesse et l'Amitié, qui portent les noms de Caton et de Lelius, sont probablement imités de Varron. Les Romains considéraient comme ouvrages philosophiques ces dissertations plus ou moins savantes, plus ou moins ingénieuses sur de petites questions qui seraient pour nous sans intérêt. J'en excepte, bien entendu, le traité sur l'éducation des enfants. Les fragments conservés de cet ouvrage nous autorisent à en regretter la perte.
Quant à la philosophie proprement dite, Varron n'avait eu garde de la négliger. Il y avait consacré au moins deux ouvrages spéciaux (de Formâ philosophiae - de Philosophiâ). A quelle doctrine s'était-il attaché ? Cicéron nous dit qu'il tenait pour l'ancienne Académie, représentée par Antiochus d'Ascalon. Rien n'empêche de l'admettre : mais n'oublions pas que tous les Romains de ce temps, sauf peut-être Caton, étaient plus ou moins académiciens, c'est-à-dire sceptiques et éclectiques à la fois. Ils prenaient dans tous les systèmes ce qui leur convenait, et ne se piquaient guère de concilier ces éléments hétérogènes. Marron, plus érudit que ses contemporains, devait pratiquer une synthèse plus large. M. Mommsen, qui n'aime pas les républicains, représente Varron exécutant pendant toute sa vie la danse des oeufs entre le portique, le diogénisme (ou cynisme, à cause de ses satires Ménippées) et le pythagorisme. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il recommanda en mourant qu'on l'ensevelit à la façon des Pythagoriciens, dans un cercueil de briques, avec des feuilles de myrte, d'olivier et de peuplier noir. Il fut érudit même par delà la mort ! Quant à la valeur du traité sur la Philosophie, elle se réduit à peu de chose : c'était un inventaire de toutes les opinions des anciens philosophes sur le souverain bien. Les Romains bornaient volontiers tout le travail de la raison humaine à cette recherche. Varron avait trouvé et rappelé jusqu'à deux cent quatre-vingt-huit solutions différentes données au grand problème !
Je ne parle point des sentences qui portent le nom de Varron : c'est une compilation apocryphe où tous les auteurs, tous les temps, toutes les idées, tous les style, sont confondus.
Le grammairien en lui est beaucoup plus original. C'était une science qui avant lui n'existait pas. Son maître Élius Stilon était plutôt un commentateur des anciens poètes et des premiers monuments de la langue (le chant des Saliens, par exemple) qu'un grammairien proprement dit. Marron étudia la grammaire dans les auteurs grecs, notamment dans les philosophes stoïciens, passés maîtres en ce genre. Selon toute probabilité, il avait uni à l'étude abstraite des lois du langage les recherches particulières les plus minutieuses sur la langue nationale. Les titres conservés de ses ouvrages ne laissent aucun doute à ce sujet. Les lettres, l'orthographe, la synonymie des termes, l'origine de la langue latine, étaient par lui étudiées à part dans des ouvrages spéciaux. Un grand traité en vingt-cinq livres, le de Lingua latina, résumait toutes ces observations de détail. L'auteur, après avoir envisagé les mots dans leur origine même, les étudiait dans leurs flexions, ou, comme il disait, dans leurs déclinaisons ; puis dans leur réunion qui constitue la phrase. Les divers éléments qui la composent étaient distingués et examinés avec soin. L'étymologie tenait une grande place dans cette étude : c'était la passion des Romains d'alors : ils y déployaient beaucoup plus de subtilité et d'esprit que de véritable science. Après l'étymologie, venait l'analogie, sujet traité : aussi par César ; et enfin douze livres étaient consacrés aux lois de la syntaxe. C'était donc un ouvrage d'une grande étendue, et de plus remarquable par la disposition de ses parties. Ce que le temps nous a conservé est malheureusement d'un intérêt médiocre. Il faut bien le reconnaître d'ailleurs, auprès des grands travaux modernes de philologie comparée, de cette filiation universelle de tous les idiomes qui tous les jours devient de plus en plus évidente et ouvre à la science des perspectives splendides, les travaux les plus estimables de l'érudition ancienne renfermée en elle-même, étrangère à la connaissance des langues orientales, méritent à peine d'attirer l'attention.
Varron n'est pas un historien, c'est un archéologue. C'est à lui sans aucun doute que nous devons une bonne partie des inepties dont Denys d'Halicarnasse a farci ses Antiquités romaines. Varron a recueilli, conservé, rappelé et même célébré toutes les traditions primitives de Rome. Il sait les moindres détails du siège de Troie, l'autorisation donnée par les Grecs à Énée d'emporter ce qu'il lui plaira de la ville en flammes, l'enlèvement d'Anchise, puis des Pénates. Il accepte les généalogies héroïques que les grandes familles se faisaient fabriquer par des poëtes ou des Grecs affamés ; il croit que les Cluentius descendent de Cloanthe, compagnon d'Énée. Tout ce qui peut rehausser la gloire de Rome et de ses premiers fondateurs, il n'hésite pas à le rappeler : c'est un érudit, qui ne veut pas laisser perdre les découvertes qu'il a faites, même dans le pays des chimères. C'est aussi un patriote, un vieux Romain à qui l'admiration ferme les yeux au lieu de les ouvrir.
Ses travaux sur les antiquités nationales se divisent en deux groupes : l'un comprend les antiquités humaines, l'autre les antiquités divines. Les Antiquités humaines, qui avaient quarante et un livres, traitaient successivement des hommes, des lieux, des temps et des choses. Les Voyages d'Énée, les premiers rois de Rome, la géographie complète de l'Italie ancienne, faite par un homme qui connaissait et aimait de coeur son pays ; des tentatives ingénieuses pour fixer la chronologie de ces temps reculés, question qui attirait alors l'attention des Romains ; et enfin une étude détaillée des institutions et des usages de la Rome primitive : voilà à peu près quelle était la matière des Antiquités humaines. Voici les éloges que Cicéron adresse à Varron au sujet de ce grand ouvrage : « Nous étions comme des voyageurs errants, des étrangers dans notre propre patrie ; c'est toi qui nous as ramenés dans nos demeures : tes livres nous ont fait savoir ce que nous sommes et en quels lieux nous vivons ; tu as fixé l'âge de Rome et la date des événements ; tu nous as enseigné les règles des cérémonies sacrées et des divers sacerdoces, les usages de la paix et ceux de la guerre, la situation des contrées et des villes, enfin toutes les choses divines et humaines, avec leurs noms, leurs caractères, les devoirs qu'elles imposent et les motifs qui leur ont donné naissance (15). »
Les Antiquités divines avaient seize livres et étaient composées sur le même plan que les Antiquités humaines : les personnes, les lieux, les temps, les choses, et enfin les dieux. C'était l'ouvrage le plus complet qui eût été écrit sur la matière. Non seulement il fut la source où les poëtes de l'âge suivant allèrent puiser leur enthousiasme de commande pour les dieux nationaux ; mais de plus les Pères de l'Église ne crurent avoir ruiné le polythéisme dans sa base que le jour où ils eurent battu en brèche et renversé ce formidable monument. C'est que Varron ne s'était pas borné celte fois à compiler et à exposer sur les choses de la religion tous les documents et toute la science des époques antérieures. Les Antiquités divines étaient une oeuvre de foi. Je m'explique : Varron ne croyait pas aux fables débitées par les poëtes sur les dieux, leurs amours, leurs unions ; il ne croyait pas non plus que les statues et les temples qu'on leur élevait fussent l'hommage qui leur était dû : mais il croyait à l'influence salutaire et moralisatrice des institutions religieuses. Émanées de l'État, réglées par l'État, placées pour ainsi dire par lui comme la préface nécessaire à tous les actes de la vie civile et politique, ces institutions ont fait la grandeur de Rome, et tout bon citoyen doit en souhaiter la conservation. Voilà le but de l'auteur. Nous retrouvons donc encore ici en lui un défenseur zélé des anciennes moeurs. Mais était-ce plaider avec succès la cause de l'antique religion que de l'exposer dans le plus minutieux détail ? Varron ne se doutait pas que son livre devait être un jour une arme terrible entre les mains des chrétiens. Sa fameuse division empruntée à Mucius Scévola ruinait dans sa base l'édifice qu'elle croyait soutenir. « Il y a trois théologies, disait-il : l'une mythique, c'est celle qu'ont imaginée les poètes ; elle est propre au théâtre ; la seconde est naturelle, c'est celle des philosophes, elle est propre au monde ; la troisième est civile, elle est propre à la cité. » Ilméprise souverainement la première, pratique la seconde, et veut que la troisième soit conservée scrupuleusement. Elle est en effet une partie et une partie considérable de l'État, un moyen de gouvernement précieux, un frein salutaire. On voit quel parti les adversaires du polythéisme purent tirer d'un tel aveu. Varron représente bien le patriotisme étroit de l'aristocratie romaine, qui ne voulait que pour elle-même la liberté, la science et la vérité; dure pour les étrangers, les vaincus, les alliés, pleine de méfiance envers le peuple, elle l'enfermait au coeur de la cité comme dans une tour inexpugnable. Le jour vint où un homme appela au partage des droits politiques tous ceux qui en étaient exclus, et avec eux renversa la vieille constitution. Il ne resta debout que la religion. Mais pendant qu'Auguste et ses successeurs essayaient de rendre la vie à ce moribond, et prétendaient maintenir chez le peuple des croyances qu'ils tournaient eux-mêmes en ridicule, le christianisme appela à lui tous les hommes grands et petits, et les dieux de l'empire n'eurent plus pour défenseurs que l'aristocratie qui n'y avait jamais cru.
Le traité de Varron sur l'agriculture (de Re rustica) porte le même titre que celui de Caton ; mais il en diffère complètement par la forme comme par le fond. Caton écrivit un manuel, sans souci d'imaginer et de suivre un plan quelconque , ni même d'enchaîner les uns aux autres les préceptes qu'il donne à son fils : le but de l'ouvrage est d'enseigner à celui-ci à tirer de l'exploitation d'un domaine le plus de revenus possible. Marron, à l'exemple de Xénophon et de Cicéron, employa la forme du dialogue. Il crut par là donner plus d'intérêt à son sujet. Il le divisa en trois livres : le premier traite des travaux des champs en général ; de la construction de la ferme, des instruments de labourage, des diverses cultures. Le deuxième est consacré à l'élève du bétail : le troisième à la basse-cour, à la garenne, au vivier. L'archéologue et le partisan des anciennes moeurs se retrouvent encore ici. Varron évoque le souvenir de ces porchers italiens, « dont les paroles, dit-il, sentaient l'ail et l'oignon, mais qui étaient gens de coeur. » Comme Caton, il voudrait voir ses contemporains revenir aux rudes travaux et aux mâles vertus des Serranus, des Curius Dentatus, souhait sincère, mais singulièrement naïf. Lui-même n'est-il pas une preuve des modifications considérables survenues dans les idées et les habitudes des Romains ? Il est plus savant que Caton, il n'a plus les préjugés ou les niaises superstitions de son devancier. Il ne borne pas la médecine à un recueil de recettes et d'incantations magiques. Enfin il a le coeur plus humain envers l'esclave, que Caton mettait sur la même ligne que le boeuf. La décadence dont se plaint Varron avait donc du bon, puisque, grâce à elle, les esprits s'étaient éclairés, et les moeurs s'étaient adoucies. Mais les Romains de son temps ne s'occupaient plus guère des travaux de la campagne. Ils avaient de belles villas, ornées de statues, de bibliothèques, de portiques même ; ils allaient s'y reposer des fatigues de la vie publique : mais ils abandonnaient au fermier et au colon toute l'agriculture. C'est à cette époque que les grands domaines se convertissent en bois ou en pâturages : la culture des céréales est abandonnée. C'est du dehors que l'Italie tire sa subsistance. Varron raille ces moeurs nouvelles et l'abandon de l'antique tradition : mais jusqu'à quel point était-il sincère ? Que faisait-il lui-même dans son domaine de Tusculum qui fut souillé et pillé par Antoine ? Il y compilait ses traités laborieux : on ne voit point qu'il y travaillât aux champs, nu, avec les esclaves, mangeant et buvant comme eux, ainsi que faisait le vieux Caton. Il y avait une volière et un vivier : le vieux Caton eût banni ces superfluités de citadin oisif. Ces contrastes, je dirai presque ces contradictions, sont un signe du temps. L'originalité de Varron, s'il en a une, c'est d'appartenir malgré lui, pour ainsi dire, à une génération qui a rompu sur tous les points avec les vieilles traditions, et de tenir encore à celles-ci par une sympathie secrète. II veut les honorer, les glorifier, les pratiquer encore ; et il le fait jusqu'à un certain point ; mais à chaque instant il s'en sépare forcément. Caton lui-même n'avait-il pas dû subir l'influence des idées nouvelles ?

  LUCRÈCE.

Titus Lucretius Carus.

Ce n'est pas la vie de Lucrèce qui nous aidera à comprendre son oeuvre. Nous ne savons au juste ni la date de sa naissance ni celle de sa mort. Suivant une tradition romanesque, il écrivit son poème dans les intervalles lucides que lui laissait la folie ; et cette folie fut occasionnée par un philtre amoureux que lui donna sa maîtresse. On le représente aussi étudiant la philosophie épicurienne à Athènes, sous Zénon, uniquement sans doute parce que Zénon vivait à cette époque. Laissons là toutes les conjectures plus ou moins ingénieuses, mais qui importent peu. Si l'homme nous échappe, nous avons le poète ; de plus nous avons le temps où il a vécu.
Il est contemporain de tous les grands hommes de la fin de la république : né vers 655, mort vers 699, il a connu Cicéron, Varron, César, Pompée, Salluste, Catulle. Appartenant à une famille distinguée, il a reçu l'instruction riche et variée que recevaient ses contemporains. De bonne heure il connut tous les systèmes philosophiques de la Grèce, représentés alors à Rome par une foule de maîtres illustres ; il fit un choix et s'attacha à l'épicurisme. Son poème de la Nature des choses (de Rerum natura) est le fruit de ces études et de cette préférence.
L'ouvrage est dédié à Memmius (C. Memmius Gemellus), descendant d'une famille illustre, un des personnages les plus remuants de cette époque singulièrement orageuse. Il était le neveu de ce fameux C. Memmius, à qui Salluste prête les discours les plus violents contre la faction des nobles. Il semble lui-même avoir été un fougueux adversaire de Lucullus, dont il voulut empêcher le triomphe. Préteur en Bithynie, puis tribun du peuple, il échoua dans la poursuite du consulat, fut accusé de brigue et condamné à l'exil. C'est à Athènes qu'il alla passer les dernières années de sa vie. Il voulut s'y construire une maison sur une partie du terrain où se trouvaient encore les jardins d'Épicure. C'était un orateur distingué, âpre et mordant. Très versé dans la connaissance de la littérature grecque, il n'avait guère que du dédain pour les écrivains et les ouvrages de son pays. A quel moment de sa vie reçut-il la dédicace du poème de Lucrèce ? Sans doute avant son exil ; car le poète, dans une allusion rapide aux troubles de la république, se refuse à croire que l'illustre descendant des Memmius puisse abandonner en de tels périls la cause de la patrie. Il l'abandonna bientôt, ayant succombé dans la lutte ; et peut-être le fit-il sans regrets, car c'était un véritable épicurien, j'entends un épicurien pratique, un homme de plaisirs, peu capable sans doute d'apprécier et de partager l'ardent enthousiasme de son ami.
Le poème est divisé en six livres ; malgré quelques lacunes dans le premier et dans le sixième, il est fort probable que nous possédons l'oeuvre entière de Lucrèce, telle du moins qu'il l'a laissée à sa mort. On ne peut méconnaître l'ordre et l'enchaînement des parties.
Le premier livre est consacré aux atomes, corpuscules invisibles, qui sont le principe de tout ce qui existe, car rien ne peut naître de rien. Il réfute à ce propos les hypothèses méprisables des philosophes qui voient dans les quatre éléments le principe et l'origine des choses. Le monde est infini, les atomes sont innombrables, le vide n'a pas de bornes. Mais comment les atomes ont-ils formé les êtres ? En se combinant dans le vide, en vertu de certaines lois qui président à leur rencontre et résultent de leur forme et de leur nature. Parmi les principales créations des atomes se trouve l'âme, dont Lucrèce démontre la matérialité, et qu'il identifie parfois avec le souffle (anima - animus). Elle n'est pas localisée ici ou là ; elle est répandue par tout le corps. Elle doit donc périr avec lui. C'est une loi naturelle ; les insensés seuls peuvent s'en affliger et la redouter. Ici se placent les éloquentes invectives du poète contre la lâcheté humaine, contre les terreurs d'une autre vie qui est impossible.
Le quatrième livre est consacré à l'explication des opérations des sens ; c'est par les sens que toutes les idées s'acquièrent. De la surface des corps se détachent sans cesse des particules invisibles, des simulacres, qui, en frappant les sens, donnent la connaissance des objets dont ils sont comme une émanation. C'est ainsi qu'il explique encore les rêves et les passions, surtout l'amour. L'objet aimé envoie un perpétuel rayonnement dont on est pénétré et comme enchaîné. Servitude cruelle le plus souvent, et qu'il faut briser ! Mais comment le faire ? En combattant le mal par le mal.
Comme Buffon, comme Rousseau (Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes), Lucrèce veut réduire l'amour à une fonction physique : mais quelle tristesse poignante dans la peinture des désordres qu'il occasionne ! Est-ce le physicien qui parle, ou un coeur blessé qui gémit ? Il expose ensuite ses idées sur la formation du monde, qui a eu un commencement et qui aura une fin. Il détermine la place et les fonctions de la terre, de l'air, de l'éther, du soleil, de la lune, des astres, dans le système général des choses, et essaye de démontrer que les corps célestes n'ont pas un volume supérieur aux proportions que nos yeux leur assignent. C'est la partie la plus faible (avec la négation des antipodes) de la physique épicurienne. L'originalité réelle de ce cinquième livre est l'histoire des productions de la terre, dont la fécondité naissante donne la vie aux plantes, aux fleurs, aux arbres, aux animaux et enfin à l'homme lui-même. Il apparaît, ce roi de la nature, au moment où la terre encore humide, tout enveloppée de chaudes vapeurs, lance à sa surface des myriades d'êtres. Le poète montre ces premiers-nés de la Mère commune, corps gigantesques, dont la solide charpente est mue par des muscles d'une force merveilleuse : les voilà comme perdus au sein de l'immensité, rencontrant à chaque pas un obstacle ou un ennemi. Ils dévorent les glands des chênes, les fruits de l'arbousier ; quand la nuit les surprend au sein des vastes forêts, ils étendent leurs membres sur le sol et ramènent sur eux les feuilles tombées. Le lion, le tigre, le sanglier, tous les monstres des bois rôdent autour d'eux, les saisissent dans leur sommeil, les emportent criant et se lamentant. Puis ils se rapprochent, ils s'unissent ; la femme donne naissance à l'enfant, la famille est constituée par l'amour d'abord, puis par la pitié. Ces sauvages, ne sachant encore parler, se montrent les uns aux autres leurs petits et conviennent d'épargner les êtres sans défense. Ne poussons pas plus loin cette analyse ; ce que nous avons dit suffit pour faire apprécier la force et la beauté de cette conception. Nous voilà bien loin du joli et fade roman de l'âge d'or, lieu commun des poètes antérieurs. Lucrèce a retrouvé, on peut le dire, l'histoire des premiers humains, et il l'a décrite avec une vigueur qui fait pâlir les tableaux puérils des Ovide et de tant d'autres. Rousseau lui-même, si âpre et si énergique, languit auprès de cette poésie sombre et profonde.
Le sixième livre est consacré aux météores, sujet fort important, puisqu'il donne au poète l'occasion d'expliquer les causes des phénomènes célestes, source éternelle d'épouvante pour les hommes. Les nuages, la pluie, la foudre, l'arc-en-ciel, les tremblements de terre, tout est rapporté à des causes naturelles. Le merveilleux, l'intervention et le courroux des dieux sont bannis du monde. La paix rentre dans le coeur des mortels. C'est en expliquant la cause des exhalaisons fétides qu'il est conduit à décrire, d'après Thucydide, la fameuse peste d'Athènes.
Sous quelque aspect que l'on envisage ce poème, unique dans la littérature romaine, il est impossible de ne pas être frappé d'abord de la passion profonde qui l'inspire et le soutient. Ceci est une oeuvre de foi. Les contemporains de Lucrèce étudiaient en amateurs les systèmes de la Grèce, et concluaient pour la plupart à un scepticisme superficiel ou à un éclectisme facile qui n'engageait en rien la conscience. Lucrèce a l'enthousiasme et l'esprit de propagande : comme il possède la vérité, cette lumière de l'intelligence, et avec elle la vraie vertu, cette santé de l'âme, il veut communiquer aux autres ces biens inestimables, les arracher aux erreurs, aux préjuges, aux infirmités morales, pour les associer à la félicité pure qu'assure sa doctrine, et les entraîner à sa suite dans ces temples lumineux et sereins où résident les sages. Vous reconnaissez ici le Romain, homme pratique, même dans les spéculations sur le monde et la nature, comme Cicéron, comme Varron, comme tous les Romains de ce temps. Lucrèce, lui aussi, a retourné en tous sens le problème du souverain bien ; et de toutes les solutions données par les écoles, il a préféré celle d'Épicure. La conviction est en lui : seul sur le rivage, sans crainte de la tempête, il voit le reste des hommes ballottés par les flots, et il leur tend la main et les appelle à lui. Jamais voix plus pressante ne s'éleva dans un moment plus solennel. Sous les dehors brillants de la société d'alors couvaient de grandes misères. De la vieille constitution républicaine, le squelette seul est debout ; le règne de l'aristocratie conservatrice touche à sa fin, Caton et Cicéron le sentent bien ; la domination de César apparaît dans un lointain que les fautes et l'opiniâtreté de ses adversaires rapprochent tous les jours. Les esprits inquiets pressentent l'explosion de la guerre civile. Le souffle de la grande révolution a passé sur les âmes ; Lucrèce entend déjà les sourds grondements qui annoncent la catastrophe. Les uns s'enveloppent fièrement de leur vertu, certains de tomber, niais plus certains encore de tomber noblement ; d'autres calculent et se préparent à tous les événements. Quelques-uns cherchent dans les voluptés l'oubli des préoccupations pénibles. C'est à cette société menacée et malade que s'adresse Lucrèce : il veut la sauver et la gu