PROCOPE
HISTOIRE DE LA GUERRE DES VANDALES
Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer
pour ceux qui voudraient avoir les quelques harangues manquantes

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HISTOIRE DE LA GUERRE DES VANDALES,PAR PROCOPE
LIVRE I.
III. Les Vandales, qui habitaient sur les bords du Palus-Méotide, étant pressés par la famine, se réfugièrent chez les Germains, que maintenant on appelle Francs, et firent alliance avec les Alains, qui sont de race gothique. Ils vinrent depuis, sous la conduite de Godigisèle, s'établir en Espagne, qui, à partir de l'océan (Atlantique), est la première contrée soumise aux Romains. Honorius consentit à leur établissement dans cette province, sous la condition qu’ils n’y feraient ni dégâts ni ravages, et que la possession de trente ans ne lu rendrait pas propriétaires par prescription des terrains concédés. Tel était l'état des affaires dans l'Occident, lorsqu’Honorius mourut de maladie. Constance, mari de Placidie, qui était sœur d'Arcadius et d'Honorius, avait été associée à l'empire; mais comme il était mort même avant Honorius, il en avait joui si peu de temps, qu'il n'avait eu aucun moyen de s'y faire remarquer. Bon fils Valentinien, élevé à sa cour de Théodose, venait à peine de quitter le sein de sa nourrice, lorsqu'à Rome les soldats: de la garde impériale élurent pour empereur l'un de leur camarades nommé Jean, homme: d'un caractère doux et d'une prudence remarquable, jointe à un grand courage. Bien qu'il eût usurpé l'empire, il se conduisit néanmoins avec une grande modération durant les cinq années qu'il le posséda. Jamais il ne prêta l'oreille aux discours des délateurs, et ne priva injustement aucun citoyen ni de la vie ni de la fortune. Les guerres qu'il soutint contre l'empire de Byzance ne lui permirent d'exécuter aucune opération importante contre les barbares. Théodose, fils d'Arcadius, leva une armée contre l'empereur Jean; il en donna le commandement à Aspar et à Ardaburius, fils d'Aspar: ceux-ci le vainquirent, le dépouillèrent de la souveraine puissance, et la rendirent au jeune Valentinien. Ce dernier, maure de la personne de l'usurpateur, lui fit couper une main, l'exposa, monté sur un âne, dans le cirque d'Aquilée; et, après l'avoir livré de cette manière aux outrages des histrions et de la populace, il lui fit ôter la vie. C'est ainsi que Valentinien parvint à l'empire d'Occident. Ce jeune prince fut élevé par sa mère Placidie dans une extrême mollesse, ce qui corrompit tellement son naturel, que, dès les premières années de sa jeunesse, il fit paraître de pernicieuses inclinations. Il faisait sa société familière des alchimistes et des astrologues, et se livrait éperdument à sa passion pour les femmes d'autrui, quoiqu'il en eût une d'une beauté très remarquable. Cette vie oisive et dissolue fut cause qu'il ne reprit aucune des provinces que l'empire avait perdues; qu'il perdit au contraire l'Afrique, et même la vie; et que sa femme et ses filles tombèrent entre les mains des ennemis. Voici comment s'opéra la séparation de l'Afrique Il y avait alors, parmi les Romains, deux fameux capitaines, Aétius et Boniface, qui ne le cédaient à aucun de leurs contemporains en valeur et en talents militaires. Ils suivaient en politique des règles différentes; mais ils avaient tant d'élévation d'esprit et tant de rares qualités, qu'on peut dire qu'ils étaient véritablement les deux plus grands hommes de l'empire, et que toutes les vertus romaines étaient renfermées dans leurs personnes. Lorsque Placidie donna à Boniface le gouvernement de l'Afrique tout entière, Aétius en fut blessé; toutefois il dissimula avec soin sa jalousie, car leur haine mutuelle n'avait point encore éclaté, et chacun la cachait avec soin sous les dehors d'une bienveillance apparente. Lorsque Boniface fut parti pour son gouvernement, Aétius l'accusa devant Placidie de vouloir se rendre maître de l'Afrique; il ajouta que, pour l'en convaincre, il suffisait de le rappeler, et qu'il n'obéirait pas. Cette princesse goûta cet avis, et se résolut de le suivre. Mais Aétius avait déjà écrit secrètement à Boniface, pour le prévenir que l'impératrice lui tendait un piège pour le perdre; qu'elle avait résolu sa mort: il en aurait bientôt lui-même une preuve palpable dans l'ordre qu'il allait recevoir, et qui lui intimerait sa révocation sans en indiquer les motifs. Boniface ne négligea pas cet avis, mais il le cacha soigneusement aux envoyés de l'empereur, et refusa de déférer aux ordres de ce prince et de sa mère. D'après cette conduite, Placidie, pleinement persuadée de l'affection d'Aétius pour le service de son fils, délibéra sur le parti qu'il y avait à prendre contre Boniface. Le dernier, se voyant hors d'état de résister à la puissance d'un empereur, et ne trouvant pour lui aucune sûreté à retourner à Rome, rechercha de tout son pouvoir l'alliance des Vandales, qui, comme je l'ai dit, s'étaient établis dans la partie de l'Espagne voisine de l'Afrique. Godigicle était mort; il avait laissé héritiers de ses États ses deux fils: Gontharic, qui était légitime, et Genséric, né d'une concubine. Le premier était encore enfant et d'un caractère faible et indolent; l'autre était très habile à la guerre, et doué d'une infatigable activité. Boniface envoya donc quelques-uns de ses amis vers les deux princes, et conclut avec eux un traité dont les conditions portaient qu'ils partageraient l'Afrique en trois portions; que chacun gouvernerait séparément la sienne; mais qu'en cas de guerre, ils se réuniraient pour repousser l'agresseur, quel qu'il fût. Par suite de ce traité les Vandales passèrent le détroit de Cadix et entrèrent en Afrique; les Visigoths, quelque temps après, s'établirent en Espagne. Cependant, à Rome, les amis intimes de Boniface, qui connaissaient son caractère et pouvaient juger ou actions, regardaient comme improbables tous les bruits répandus sur sa défection, et ne pouvaient se persuader qu'il est réellement conspiré contre l'État. Quelques-uns d'entre eux, par ordre de Placidie, allèrent le trouver à Carthage, où ils prirent connaissance des lettres d'Aétius; et, instruits par là de toute l'intrigue, ils s'empressèrent de revenir à Rome, et de la dévoiler à l'impératrice. Cette princesse en fut stupéfaite; mais comme les affaires de l'empire étaient dans un état peu prospère, et qu'Aétius était tout-puissant, elle ne chercha point à se venger de la perfidie de son funeste conseiller; elle ne lui en fit pas même un reproche. Elle se contenta de faire connaître les machinations d'Aétius aux amis de Boniface; elle les conjura, en leur donnant sa parole royale pour garantie de la sûreté du comte, de l'engager fortement à retourner à Rome, et de faire auprès de lui les plus vives instances pour qu'il n'abandonnât pas aux barbares les possessions de l'empire. Boniface, instruit par eux du changement de sentiments de Placidie, se repentit du traité qu'il avait conclu avec les Vandales, et employa tous les moyens, prières et promesses, pour les décider à quitter l'Afrique. Mais ils rejetèrent cette proposition, empreinte, disaient-ils, d'un mépris outrageant. Boniface fut contraint d'en venir aux mains avec eux, fut vaincu en bataille rangée, et obligé de se retirer à Hippone,[1] ville forte de Numidie, située sur le bord de la mer, que ces barbares assiégèrent, sous la conduite de Genséric. Gontharis était déjà mort. Quelques-uns accusent son frère de l'avoir fait périr; mais les Vandales ont une opinion différente. Ils disent que Gontharis, fait prisonnier en Espagne dans une bataille contre les Germains, fut mis en croix par eux; et que Genséric régnait seul sur les Vandales lorsqu'il les conduisit en Afrique. Voilà ce que j'ai appris des Vandales eux-mêmes. Après avoir perdu beaucoup de temps devant Hippone, sans pouvoir ni l'emporter d'assaut ni la forcer à capituler, la famine les obligea de lever le siège. Quelque temps après, Boniface ayant reçu de Constantinople et de Rome un renfort considérable conduit par Aspar, maître de l'infanterie, leur présenta de nouveau la bataille. Après une lutte acharnée, les Romains éprouvèrent une sanglante défaite, et prirent la fuite dans le plus grand désordre. Aspar s'en retourna dans sa patrie; et Boniface, étant venu trouver Placidie, se justifia auprès d'elle des accusations dont on avait voulu le noircir. IV. C'est ainsi que les Vandales enlevèrent l'Afrique aux Romains et s'en rendirent les maures. Ils réduisirent en esclavage ceux de leurs ennemis qu'ifs avaient faite prisonniers. Dans le nombre se trouvait Marcien, qui, depuis, parvint à l'empire après la mort de Théodose. Genséric avait un jour rassemblé les prisonniers dans une cour de son palais, pour s'assurer si chacun d'eux était traité par son maître d'une manière convenable à sa condition. Exposés à l'ardeur du soleil de l'été vers l'heure de midi, et affaiblis par l'excès de la chaleur, tous les esclaves s'étaient assis; Marcien s'était endormi au milieu d'eux, à l'endroit où le hasard l'avait placé. On prétend qu'alors on vit se placer au-dessus de la tête un aigle, qui, planant dans l'air et restant toujours au même endroit, ombrageait de ses ailes étendues le seul visage de Marcien. Genséric, qui était doué d'un esprit vif et pénétrant, ayant aperçu du haut de son palais ce qui se passait, y vit un indice de la faveur des dieux, fit appeler Marcien, et lui demanda qui il était. Celui-ci répondit qu'il était secrétaire d'Aspar, ce que les Romains, dans leur langue, appellent domestique. Genséric alors, pesant la valeur du présage donné par l'aigle, et le grand crédit dont Aspar jouissait à Byzance, fut convaincu que Marcien était un homme appelé à de grandes destinées. Il résolut donc de l'épargner, s'arrêtant à cette idée que, s'il lui ôtait la vie, il serait évident que l'oiseau n'avait rien prédit, car son ombre officieuse n'aurait point présagé l'empire à un homme qui allait mourir; qu'en outre, la mort de ce prisonnier serait une action injuste. Si le présage était vrai, et si la Providence destinait l'empire à ce prisonnier, ce serait en vain qu'il voudrait attenter à sa vie, puisque tous les efforts des hommes ne sauraient empêcher l'exécution des desseins de Dieu. Genséric fit seulement jurer à Marcien que, quand il serait en liberté, il ne porterait jamais les armes contre les Vandales. Marcien, délivré de ses fers, revint à Constantinople, et fut élevé à l'empire après la mort de Théodose. Ce fut un prince habile et distingué dans son administration, si ce n'est qu'il négligea entièrement ce qui concernait l'Afrique, comme nous le dirons plus tard. Cependant Genséric, vainqueur d'Aspar et de Boniface, consolida, par une sage prévoyance, les avantages qu'il devait à la fortune. Comme il craignait que Rome et Byzance n'envoyassent contre lui de nouvelles armées, et que ses Vandales, dans cette lutte, n'eussent pas toujours la même vigueur ni la même fortune .... [2], il sut se modérer dans le cours de sa plus grande prospérité, et fit la paix avec Valentinien. Par ce traité il s'engagea à payer à l'empereur un tribut annuel, et, pour gage de l'exécution de ses promesses, il livra en otage Honoric, l'un de ses fils. Ainsi Genséric conserva par sa prudence les avantages qu'il avait acquis par sa bravoure, et gagna si bien l'amitié de l'empereur, que celui-ci lui rendit son fils Honoric ...V. ... Quelque temps après [3] [avoir pillé Rome et l'Italie], Genséric rasa les murailles de toutes les villes d'Afrique, excepté celles de Carthage. Il prit ce parti dans l'idée que si les partisans des Romains excitaient des soulèvements en Afrique, ils n'auraient plus de places fortifiées pour leur servir de refuge, et que les troupes que l'empereur enverrait peut-être contre lui ne pourraient s'établir dans des villes ouvertes, et y placer des garnisons pour incommoder les Vandales. Cette résolution parut alors très sage, et propre à assurer la conquête des Vandales. Mais depuis, lorsque Bélisaire s'empara, avec une promptitude et une facilité extrêmes, de toutes ces villes dépourvues de murailles, alors Genséric fut universellement blâmé, et sa prudence excessive passa pour une folle extravagance; car les hommes sont ainsi faits, que leur opinion sur la même mesure varie suivant la diversité des résultats. Le roi Vandale choisit ensuite parmi les habitants de l'Afrique les plus riches et les plus distingués; il donna leurs domaines, leurs mobiliers et même leurs personnes réduites en état de servage, à ses deux fils Honoric et Genzon; le troisième de ses enfants, Théodose, était mort peu de temps auparavant, sans laisser de postérité. Il enleva ensuite aux autres habitants de l'Afrique leurs terres les plus étendues et les plus fertiles; il les partagea entre ses Vandales, d'où ces propriétés ont reçu et conservent encore le nom de lot des Vandales. Les anciens propriétaires furent réduits à la dernière misère; mais ils conservèrent leur liberté, et purent se fixer où ils voulurent. Genséric exempta de toute espèce d'impôt les propriétés qu'il avait assignées aux Vandales et à ses enfants. Toutes les terres qu'il jugea trop peu productives furent laissées par lui aux anciens possesseurs, mais chargées d'impôts qui en absorbaient tout le revenu. De plus, un grand nombre de provinciaux furent exilés ou mis à mort sous divers prétextes plus ou moins graves, mais en réalité pour avoir caché leur argent. Ainsi tous les genres de calamités pesaient sur les habitants de l'Afrique.Genséric distribua ensuite en cohortes les Vandales et les Alains, et créa quatre-vingts chefs, qu'il appela chiliarques, pour faire croire qu'il avait quatre-vingt mille combattants présents sous les drapeaux. Néanmoins, dans les temps antérieurs, les Vandales et les Alains ne dépassaient pas, dit-on, cinquante mille hommes; mais leur nombre s'était considérablement accru depuis, par la naissance des enfants, et par les agglomérations successives d'autres peuples barbares. D'ailleurs les Alains et les autres peuplades barbares adoptèrent le nom de Vandales, excepté les Maures, dont Genséric avait obtenu la soumission depuis la mort de Valentinien. Avec leur secours, il faisait chaque année, au printemps, des invasions en Sicile et en Italie. Parmi les villes de ces contrées, il en rasa quelques-unes jusqu'aux fondements, il réduisit en esclavage les habitants de quelques autres; et après avoir tout ravagé, et épuisé le pays non seulement d'argent, mais encore d'habitants, il se tourna vers les possessions de l'empereur d'Orient; il ravagea l'Illyrie, la plus grande partie du Péloponnèse et de la Grèce, et les îles voisines; il fit de nouvelles descentes en Sicile et en Italie, pilla et dévasta toutes les côtes de la Méditerranée. On dit qu'un jour, comme il allait monter sur son vaisseau dans le port de Carthage, et que déjà les voiles étaient déployées, le pilote lui demanda vers quelle contrée il devait diriger sa course, et que Genséric lui répondit: «Vers celle que Dieu veut châtier dans sa colère,» C'est ainsi que, sans aucun prétexte, il attaquait tous les peuples chez lesquels le hasard le portait. VI. Léon, voulant venger l'empire de tous les outrages qu'il avait reçus des Vandales, leva contre eux une armée de cent mille hommes, et assembla une flotte recueillie dans toutes les mers de l'Orient. Il se montra extrêmement libéral envers les matelots et les soldats, et n'épargna rien pour réussir dans un dessein qu'il avait si fort à cœur; car on dit qu'il y dépensa 1300 centenaires ou 130 millions de francs. Cette énorme dépense fut infructueuse. En effet, comme Dieu n'avait pas voulu que cette puissante flotte détruisit les Vandales, il arriva que Léon en confia le commandement à Basiliscus, frère de sa femme Vérina, homme d'une ambition démesurée, et qui aspirait à monter sur le trône sans violence, et par le seul crédit d'Aspar. Aspar appartenant à la secte des ariens, et ne voulant pas y renoncer, ne pouvait arriver lui-même à l'empire; mais son crédit lui permettait de faire aisément un empereur. Déjà il tramait dans l'ombre une conspiration contre Léon, qui l'avait offensé. On dit aussi qu'alors, dans la crainte que la défaite des Vandales n'affermit trop la puissance de Léon, il donna des instructions secrètes à Basiliscus pour qu'il ménageât Genséric et les Vandales. Léon avait donné naguère à l'empire d'Occident au sénateur Anthème, illustre par sa naissance et par ses richesses, et il l'avait envoyé en Italie, avec ordre de faire, conjointement avec lui, la guerre aux Vandales. Genséric avait sollicité en vain cette dignité pour Olybrius, qui, ayant épousé Placidie, fille de Valentinien, était son parent et son ami. Irrité de ce refus, il porta le ravage sur toutes les terres de l'empire. Il y avait dans la Dalmatie un homme d'une naissance distinguée, nommé Marcellien, qui autrefois avait été l'ami d'Aétius. Après la mort de ce général, Marcellien se révolta contre l'empereur, entraîna dans sa défection les habitants de la province, et se rendit maître de la Dalmatie, sans que personne s'opposât à ses ambitieux desseins. Léon le gagna à force de caresses, et l'engagea à opérer une descente en Sardaigne, île alors soumise aux Vandales. Marcellien les en chassa sans beaucoup de peine, et s'empara de l'île. Dans ce moment aussi Héraclius, qui avait été envoyé de Byzance à Tripoli, y vainquit les Vandales en bataille rangée, prit facilement les villes de cette contrée, et, après avoir laissé ses vaisseaux à l'ancre, s'avança par terre vers Carthage. Tels étaient les préludes de la guerre. Cependant Basiliscus aborda, avec toute sa flotte, à une petite ville éloignée de Carthage de deux cent quatre-vingts stades, [4] et que les Romains appelaient Mercurium, à cause d'un vieux temple qu'on y avait élevé en l'honneur de Mercure.[5] S'il n'eut pas à dessein consumé le temps et s'il eût été droit à Carthage, il l'eut emportée d'emblée et soumis les Vandales, qui n'étaient point alors en état de lui résister, tant Genséric redoutait Léon, qu'il regardait comme un empereur invincible, tant l'avait effrayé la conquête de la Sardaigne et de Tripoli, et l'apparition de cette flotte de Basiliscus, la plus formidable qu'eussent jamais équipée les Romains. Mais le retard de Basiliscus, causé par sa lâcheté ou par sa trahison, fit échouer l'entreprise. Genséric sut habilement profiter des avantages que lui laissait la lenteur de son adversaire. Il arma le plus grand nombre de Vandales qu'il put rassembler, les fit monter sur ses grands vaisseaux, et fit préparer beaucoup de barques légères, où il ne mit point d'équipage, mais qu'il remplit de matières combustibles.[6] Ensuite il envoya des députés à Basiliscus, et le pria de remettre le combat au cinquième jour: il demandait ce temps pour délibérer, et promettait ensuite de donner pleine satisfaction à l'empereur. On dit même qu'il envoya, à l'insu de l'armée romaine, une grande somme d'or à Basiliscus, et qu'il lui acheta cette trêve. Il agissait ainsi, dans l'espoir que, pendant ce laps de temps, il s'élèverait un vent favorable; ce qui arriva en effet. Basiliscus, soit pour s'acquitter de ses engagements envers Aspar, soit pour vendre à prix d'argent l'occasion propice, soit qu'il crût en cela prendre le meilleur parti, accéda aux demandes de Genséric, demeura inactif dans son camp, comme s'il attendait que l'ennemi eût trouvé le moment d'agir. Les Vandales, sitôt qu'ils virent se lever le vent qu'ils avaient attendu avec tant d'impatience, déploient leurs voiles, et, traînant à la remorque les barques qu'ils avaient préparées comme je l'ai dit, naviguent vers la flotte romaine. Lorsqu'ils en furent tout près, ils mettent le feu aux brûlots, et, déployant toutes les voiles de ces navires, ils les lancent sur la flotte romaine. Comme les vaisseaux en étaient très serrés, 1a flamme des brûlots se communiquait facilement de l'un à l'autre, et les navires étaient détruits par le feu, avec les barques qui les avaient incendiés. A mesure que l'embrasement s'accroissait, sur la flotte romaine régnait un tumulte étrange; tout retentissait de cris forcenés, mêlés au murmure du vent et au pétillement de la flamme. Les soldats et les matelots, s'exhortant mutuellement dans cette confusion épouvantable, repoussaient de leurs crocs et les barques incendiaires et leurs propres navires, qui, au milieu de cet horrible désordre, se consumaient réciproquement. En même temps les vandales fondent sur eux, les accablent d'une grêle de traits, coulent à fond les vaisseaux et dépouillent le soldat romain, qui s'enfuyait avec ses armes. Cependant, parmi les Romains, il y eut quelques hommes qui, dans cette lutte, déployèrent un grand courage. Celui qui se distingua le plus fut Jean, lieutenant de Basiliscus, qui n'avait nullement participé à la trahison du général. Son vaisseau avait été entouré d'une multitude d'ennemis: il fit face de tous côtés, en tua un grand nombre; et lorsqu'il se vit enfin sur le point d'être pris, il se précipita du pont dans la mer avec toutes ses armes. Genson, fils de Genséric, adressait de vives instances à ce guerrier courageux, pour le décider à se rendre, lui promettant la vie, lui engageant sa parole. Ce fut en vain; il s'engloutit dans la mer en prononçant cette seule parole: « Qu'il ne se jetterait pas vivant dans la gueule des chiens. » Telle fut l'issue de cette guerre. Héraclius retourna à Constantinople; Marcellien était mort par la perfidie d'un de ses collègues. Basiliscus, de retour à Byzance, gagna un lieu d'asile, se prosterna en suppliant dans l'église consacrée à Jésus-Christ, que les Byzantins appellent le Temple de la Sagesse,[7] persuadés que cette appellation convient parfaitement à Dieu. Il fut sauvé par les prières de l'impératrice Vérina. Quant à l'empire, qui avait été le but de toutes ses actions, il ne put l'obtenir alors, ses protecteurs Aspar et Ardaburius ayant été mis à mort dans le palais par ordre de Léon, qui les soupçonnait d'avoir conspiré contre sa vie.VII. L'empereur d'Occident Anthémius périt assassiné par son gendre Ricimer. Olybrius, après avoir occupé l'empire pendant quelques mois, termina sa vie de la même manière. Léon aussi étant mort à Byzance, eut peur successeur un autre Léon, fils de Zénon et d'Ariane, fille du premier Léon. Son père lui fut associé à l'empire, à cause de son jeune âge; mais l'enfant ne vécut que peu de temps. Avant ces événements, l'empire d'Occident avait été occupé par Majorin, que je ne pourrais sans injustice passer sous silence. Celui-ci, qui surpassait en vertus tous les empereurs romains ses prédécesseurs, fut vivement touché des malheurs de l'Afrique. Il leva dans la Ligurie une puissante armée, pour marcher contre les Vandales; et comme il était nourri dans les travaux et dans les dangers de la guerre, il résolut de la conduire lui-même à l'ennemi. Mais, jugeant qu'il était nécessaire de reconnaître d'abord les forces des Vandales, le caractère de Genséric, et de plus les sentiments d'affection ou de haine que portaient aux Vandales les Maures et les Africains, il entreprit lui-même cette exploration. Il prit donc le rôle d'un envoyé de l'empereur, se donna un faux nom, et partit pour aller trouver Genséric. Mais pour n'être pas reconnu, ce qui lui eût attiré des malheurs et suscité des obstacles, il eut recours à cet artifice. Comme il était connu partout pour la beauté de sa chevelure, qui était d'un blond pâle et qui avait l'éclat de l'or le plus pur, il employa une pommade inventée pour la teinture, qui en un moment rendit ses cheveux parfaitement noirs. Quand il fut en présence de Genséric, ce prince barbare, après avoir employé plusieurs moyens pour l'épouvanter, le mena enfin, comme pour lui faire honneur, dans un appartement rempli d'une grande quantité de superbes armures. On dit que ces, armes s'entrechoquèrent alors d'elles-mêmes avec un bruit terrible. Genséric crut d'abord que c'était l'effet d'un tremblement de terre. Mais lorsqu'il fut sorti de l'arsenal, qu'il eut demandé si la terre n'avait pas tremblé, et qu'on lui eut unanimement répondu qu'on n'avait ressenti aucune secousse, il fut frappé de terreur, convaincu que c'était un prodige, bien qu'il ne pût deviner ce qu'il présageait. Quand Majorin eut atteint son but, il s'en retourna dans la Ligurie, où s'étant mis à la tête de son armée, il la conduisit par terre jusqu'aux colonnes d'Hercule. [8] Il avait résolu d'y passer le détroit, et ensuite de marcher par terre directement sur Carthage. Genséric, instruit du projet de Majorin, et ayant appris la manière dont ce prince l'avait déçu sous la figure d'un ambassadeur, conçut de sérieuses craintes, et prépara tout pour la guerre. La haute opinion que les Romains avaient prise des rares qualités de leur empereur, leur donnait l'espoir bien fondé de recouvrer l'Afrique. Mais, au milieu de ses préparatifs, ce prince, chéri de ses sujets et redouté de ses ennemis, fut atteint de la dysenterie, et mourut en peu de temps.Népos, qui lui succéda, mourut de maladie, n'ayant régné que quelques jours. Glycérius après lui obtint la même dignité, et en fut privé par le même genre de mort. Auguste fut ensuite revêtu de la pourpre impériale. Il y a eu d'autres empereurs d'Occident dont je tais à dessein les noms, parce qu'ils n'ont régné que peu de temps, et qu'ils n'ont rien fait de mémorable. Voilà ce qui se passa dans l'Occident. Dans l'Orient, Basiliscus, toujours dévoré du désir de régner, usurpa facilement le trône qu'il convoitait, l'empereur Zénon et sa femme s'étant enfuis dans l'Isaurie, dont ils étaient originaires. Basiliscus avait à peine régné dix-huit mois, lorsque Zénon, qui avait appris que les gardes du palais et presque tous les autres corps de l'armée étaient révoltés de sa tyrannie et de son avidité insatiable, leva une armée et marcha contre lui. Basiliscus rassembla aussi des troupes, dont il donna le commandement à Armatus. Mais lorsque ce général fut en présence de Zénon, il lui livra ses troupes, à condition qu'il créerait César son fils Basiliscus, [9] encore enfant, et qu'il le désignerait pour son successeur. Basiliscus, abandonné de tous, se réfugia dans la même église qui lui avait déjà servi d'asile. Mais il fut livré à Zénon par Acacius, évêque de Constantinople, qui lui reprocha son impiété, et les troubles que, par son adhésion aux erreurs d'Eutychès, il avait suscités dans l'église chrétienne. Ces reproches n'étaient pas sans fondement. Quand Zénon eut recouvré la puissance impériale, pour acquitter sa promesse envers Armatus, il nomma son fils César; mais bientôt il lui ôta ce titre, et fit mourir Armatus. Ensuite il relégua l'usurpateur Basiliscus, sa femme et ses enfants, dans la Cappadoce, les contraignit à partir au milieu des rigueurs de l'hiver, et les y laissa sans vivres, sans vêtements, sans aucune assistance. Ces malheureux exilés, également tourmentés par la faim et par le froid, n'avaient d'autre ressource que de se serrer les uns contre les autres pour se réchauffer. Enfin, après une longue et cruelle agonie, ils moururent dans ces tendres et douloureux embrassements. C'est ainsi que Basiliscus expia les maux qu'il avait faits à l'empire; mais cela arriva plus tard.Genséric s'étant, comme nous l'avons dit, débarrassé de ses ennemis autant par la ruse que par la force, dévastait plus cruellement que jamais les provinces maritimes de l'empire romain. Enfin Léon transigea avec lui, et conclut un traité de paix perpétuelle, dans lequel il fut convenu que les Vandales et les Romains s'abstiendraient mutuellement de toute espèce d'hostilités. Ce traité fut religieusement observé par Zénon, par Anastase son successeur, et même par l'empereur Justin. Mais sous le règne de Justinien, neveu et successeur de ce dernier, une guerre s'allume entre les Romains et les Vandales, que je raconterai plus tard. Genséric mourut bientôt après, dans un âge fort avancé. Il régla par son testament, entre autres dispositions, qu'à l'avenir le royaume des Vandales appartiendrait toujours à l'aîné de ses descendants en ligne directe et de race masculine. Genséric mourut donc, comme nous l'avons dit, ayant régné trente-neuf ans sur les Vandales, depuis la prise de Carthage. VIII. Comme Genzon était déjà mort, Honoric, l'aîné des enfants survivant de Genséric, lui succéda sur le trône. Tout le temps qu'Honoric régna sur les Vandales, ils n'eurent d'autre guerre à soutenir que celle des Maures. Ces peuples étaient demeurés en repos durant la vie de Genséric, contenus par la crainte que leur inspirait sa puissance; mais à peine fut-il mort, qu'il s'éleva entre eux et les Vandales une guerre cruelle, où les deux peuples souffrirent tour à tour. Honoric exerça des injustices et des violences horribles contre les chrétiens d'Afrique. Comme il voulait les contraindre à embrasser la secte des ariens, ceux qu'il trouvait peu disposés à lui obéir, il les faisait périr par le feu ou par d'autres supplices non moins cruels. Il fit couper la langue tout entière à plusieurs d'entre eux, qu'on a vus de notre temps à Constantinople parler très distinctement, et sans être gênés par l'absence de l'organe qu'ils avaient perdu. Il y en eut deux cependant qui perdirent la parole, pour avoir eu commerce avec des femmes débauchées. Honoric, après huit ans de règne, mourut de maladie, au moment où les Maures du mont Aurès venaient de se détacher des Vandales et de se déclarer indépendants. (Le mont Aurès est situé, dans la Numidie, à treize journées de Carthage, et s'étend du nord au midi.) Depuis, les Vandales ne purent jamais les soumettre, les pentes abruptes et escarpées de ces montagnes les empêchant d'y porter la guerre. Après la mort d'Honoric, Gondamond, fils de Genzon, parvint au trône des Vandales par la prérogative de l'âge, qui le rendait le chef de la maison de Genséric. Il fit souvent la guerre aux Maures; plus souvent encore, il soumit les chrétiens à des supplices atroces. Il mourut de maladie dans la douzième année de son règne, et eut pour successeur son frère Trasamond, prince remarquable par la beauté de sa figure, par une prudence et une grandeur d'âme singulières. Celui-ci engagea aussi les chrétiens à abjurer la religion de leurs ancêtres, non pas, comme ses prédécesseurs, par le fouet et les tortures, mais en distribuant (les honneurs, des richesses, des dignités à ceux qui changeaient de religion. Quant à ceux, quels qu'ils fussent, qui restaient fermes dans leurs croyances, il feignait seulement de ne pas les connaître; ou si quelqu'un d'entre eux commettait un crime, soit involontairement, soit avec préméditation, il leur offrait l'impunité, pourvu qu'ils consentissent à l'apostasie. Sa femme étant morte sans lui laisser d'enfants, il crut utile de se remarier pour assurer la stabilité de sa dynastie, et envoya une ambassade à Théodoric, roi des Goths, pour lui demander en mariage sa sœur Amalafride, veuve elle-même depuis peu de temps. Théodoric la lui envoya avec une escorte de mille seigneurs Goths, qui devaient lui servir de garde. Ceux-ci étaient suivis de compagnons et de servants d'armes choisis parmi les guerriers les plus braves, et dont le nombre s'élevait à cinq mille environ. Il donna aussi à sa sœur le promontoire de Lilybée en Sicile. Cette alliance rendit Trasamond le plus illustre et le plus puissant roi qui eût jamais commandé aux Vandales, et lui acquit l'amitié particulière de l'empereur Anastase. Ce fut cependant sous son règne que les Vandales éprouvèrent, en combattant les Maures, le plus rude échec qu'ils aient jamais essuyé. Les Maures qui habitent aux environs de Tripoli avaient pour chef un prince très expérimenté dans la guerre et plein de sagacité, nommé Gabaon. Ce prince, instruit d'avance de l'expédition que préparaient contre lui les Vandales, se conduisit de cette manière: Il commença par ordonner à ses sujets de s'abstenir non-seulement de toute espèce de crimes, mais de tous les aliments propres à amollir le courage, et surtout de l'usage des femmes. Il construisit ensuite deux camps fortifiés, dans l'un desquels il se plaça avec tous les hommes; il mit les femmes dans l'autre camp, et prononça la peine de mort contre ceux qui oseraient pénétrer dans cette enceinte. Cela fait, il envoya des espions à Carthage, et leur commanda d'observer les profanations que les Vandales, en marchant contre lui, exerceraient dans les temples révérés des chrétiens; et quand ceux-ci auraient repris leur route, d'entrer dans ces lieux sacrés, et d'y tenir une conduite tout à fait opposée. On prétend même qu'il dit « qui il ne connaissait point le Dieu qu'adoraient les chrétiens, mais que puisqu'il avait une puissance infinie, comme on l'assurait, il était bien juste qu'il châtiât ceux qui l'outrageaient, et qu'il protégeât ceux qui lui rendaient des honneurs. » Quand les espions furent arrivés à Carthage, ils examinèrent à loisir les préparatifs des Vandales; et lorsque leur armée se fut mise en marche vers Tripoli, ils la suivirent, revêtus de vêtements très simples. Dès le premier campement, les Vandales logèrent dans les élises leurs chevaux et leurs bêtes de somme, et, s'abandonnant à une licence effrénée, troublèrent les saints lieux de toute sorte d'outrages et de profanations. Ils accablaient de soufflets et de coups de bâton les prêtres qui tombaient entre leurs mains, et leur imposaient les services réservés ordinairement aux plus vils esclaves. Après le départ des Vandales, les espions de Gabaon s'acquittent exactement de ce qui leur avait été prescrit. Ils nettoyaient les églises, balayaient avec soin et transportaient au dehors le fumier et tout ce qui était de nature à profaner le lieu saint, allumaient toutes les lampes, s'inclinaient respectueusement devant les prêtres, et leur donnaient des marques de bienveillance et d'affection; enfin ils distribuaient des pièces d'argent aux pauvres qui étaient assis autour de l'église. Ils suivirent ainsi l'armée des Vandales, expiant partout les profanations commises par ces barbares. Ceux-ci étaient arrives assez près des Maures, lorsque les espions, les ayant devancés, allèrent rapporter à Gabaon les sacrilèges que les Vandales s'étaient permis dans les temples chrétiens, et ce qu'ils avaient fait eux-mêmes pour les séparer; ils ajoutèrent que l'ennemi était à peu de distance. Gabaon, à cette nouvelle, se prépare au combat. Il trace une ligne circulaire dans la plaine où il avait dessein de se retrancher. Sur cette ligne il dispose obliquement ses chameaux, et en forme une sorte de palissade vivante qui, du côté opposé à l'ennemi, était composée de douze chameaux de profondeur. Au centre il plaça les enfants, les femmes, les vieillards, et la caisse de l'armée. Quant aux hommes en état de combattre, il les place, couverts de leurs boucliers, sous le ventre des chameaux. L'armée des Maures étant rangée dans cet ordre, les Vandales ne surent comment s'y prendre pour l'attaquer; car ils n'étaient accoutumés ni à combattre à pied, ni à tirer de l'arc, ni à lancer des javelots. Ils étaient tous cavaliers, et ne se servaient guère que de la lance et de l'épée. Ils ne pouvaient donc, de loin, causer aucun dommage à l'ennemi, ni faire approcher des Maures leurs chevaux, que l'aspect et l'odeur des chameaux remplissaient d'épouvante. Pendant ce temps-là les Maures, qui, à couvert sous leur rempart vivant, lançaient une grêle de traits, ajustaient à leur aise et abattaient les chevaux et les cavaliers, qui, de plus, avaient le désavantage de combattre très serrés. Les Vandales prirent la fuite, et les Maures, s'élançant hors de leur retranchement, en tuèrent un grand nombre, en firent beaucoup prisonniers, et de cette nombreuse armée il ne retourna dans leur pays qu'un fort petit nombre de soldats. C'est ainsi que les Maures défirent les Vandales sous le règne de Trasamond, qui mourut après avoir occupé le trône pendant vint-sept ans. IX. A Trasamond succéda Ildéric, fils d'Honoric et petit-fils de Genséric; prince extrêmement doux pour ses peuples et de très facile accès, qui ne persécuta jamais les chrétiens, mais dépourvu de talents militaires, et ne pouvant même entendre parler de guerre. Hoamer, son neveu, guerrier remarquable par ses hauts faits, commandait l'armée, et avait acquis une si belle réputation, qu'on l'appelait l'Achille des Vandales. Sous le règne d'Ildéric, les Vandales furent défaits eu bataille rangée par les Maures de la Byzacène que commandait Antallas, et virent se rompre les relations d'amitié qu'ils avaient autrefois contractées avec Théodoric et les Goths. La cause de cette rupture fut l'emprisonnement d'Amalafride, et le massacre de tous les Goths qu'on avait accusés de conspiration contre Ildéric et les Vandales. Cependant Théodoric n'essaya pas d'en tirer vengeance; il sentait que ses trésors ne suffiraient pas à l'armement de la flotte qui lui était nécessaire pour faire une invasion en Afrique. Ildéric était uni par les liens étroits de l'amitié et de l'hospitalité avec Justinien, qui, sans être encore parvenu à l'empire, le gouvernait en effet sous son oncle Justin, que sa vieillesse et son incapacité rendaient inhabile aux affaires. Justinien et Ildéric entretenaient, par de magnifiques présents, leur attachement réciproque. Il y avait alors à la cour des Vandales un certain Gélimer, fils de Gélarid, petit-fils de Genzon, et arrière-petit-fils de Gensé-ric: comme il était, après Ildéric, le plus âgé des princes du sang royal, tout le monde pensait qu'il devait bientôt arriver au pouvoir. Il passait pour le plus habile capitaine de son siècle; mais c'était un homme d'un caractère fourbe et rusé, habile à susciter des révolutions et à s'emparer du bien d'autrui. Comme la couronne ne lui arrivait point assez tôt au gré de son impatience, il ne se soumettait qu'avec peine aux lois qui réglaient la succession. Il s'attribuait toutes les fonctions royales, en usurpait d'avance toutes les prérogatives, et le caractère doux et facile d'Ildéric encourageait cette ambition effrénée. Gélimer enfin engagea dans ses intérêts les plus braves des Vandales, et leur persuada de déposer Ildéric, comme un lâche qui s'était laissé vaincre par les Maures, et qui, par jalousie contre un prince issu de Genséric, mais d'une autre branche que la sienne, voulait le priver du trône et livrer à Justin l'empire des Vandales. C'était là, disait-il, l'unique motif de l'ambassade qu'Ildéric avait envoyée à Constantinople. Les Vandales, séduits par ces perfides calomnies, prononcent la déposition de leur roi. Gélimer ayant ainsi usurpé l'autorité suprême dans la septième année du règne d'Ildéric, jeta en prison ce prince, et ses deux frères Hoamer et Évagès. Quand Justinien, qui dans l'intervalle était arrivé à l'empire, fut instruit de cette révolution, il envoya en Afrique des ambassadeurs chargés de représenter à Gélimer [10] qu'il pouvait bien conserver sur le trône le vieux Ildéric, puisque ce prince n'avait que l'ombre de la souveraineté, et qu'elle reposait tout entière dans les mains de Gélimer; qu'en consentant à cette transaction, il acquerrait les faveurs du ciel et l'amitié des Romains. Gélimer renvoya des députés sans leur donner de réponse. Pour comble d'insulte, il fit crever les yeux à Hoamer, et resserrer dans une prison plus étroite Ildéric et Évagès, sous prétexte qu'ils avaient le dessein de s'enfuir à Constantinople. Justinien, apprenant ces nouveaux excès, lui envoya une nouvelle ambassade.[11] Il somma Gélimer de renvoyer à Constantinople Ildéric et ses deux frères, sinon il le menaçait de sa vengeance, et d'armer contre lui toutes les forces de l'empire. Gélimer répondit[12] « qu'on n'avait point de violence à lui reprocher; que les Vandales, indignés contre un prince qui trahissait son pays et sa propre maison, avaient jugé à propos de lui ôter la couronne, pour la donner à un autre à qui elle appartenait de droit; que, chaque souverain ne devant s'occuper que du gouvernement de ses propres États, l'empereur pouvait s'épargner le soin de porter ses regards sur l'Afrique; qu'après tout, s'il aimait mieux rompre les nœuds sacrés du traité conclu avec Genséric, on saurait lui résister; et que les serments par lesquels Zénon avait engagé ses successeurs ne seraient pas impunément violés. » Justinien était déjà aigri contre Gélimer. Après avoir lu cette lettre, il sentit redoubler en lui le désir de la vengeance; et comme il était habile à concevoir et actif pour exécuter, il résolut de faire sans retard la paix avec les Perses, et de porter la guerre en Afrique. Bélisaire, général de l'armée d'Orient, était à Constantinople où l'empereur l'avait rappelé, sans lui dire, ni à aucun autre, qu'il lui destinait le commandement de l'expédition d'Afrique. Pour mieux cacher ses projets, il avait fait semblant de le destituer. Cependant la paix fut conclue avec les Perses, comme je l'ai raconté dans les livres précédents.X. Quand Justinien eut terminé ses différends avec la Perse et mis en bon ordre les affaires de l'intérieur, il s'ouvrit à son conseil de ses projets sur l'Afrique. Mais lorsqu'il eut déclaré sa résolution de lever une armée contre Gélimer et les Vandales, 1a plupart de ses conseillers furent saisis de terreur en se rappelant l'incendie de la flotte de Léon, la défaite de Basiliscus, le grand nombre de soldats qu'avait perdus l'armée, et les dettes énormes qu'avait contractées le trésor. Surtout le préfet du prétoire, que les Romains appellent préteur, celui de l'ærarium, et tous les officiers du fisc et du trésor public, étaient déjà en proie à de vives angoisses, dans l'attente des rigoureux traitements qu'on leur ferait essuyer pour les contraindre à fournir les sommes immenses que nécessiteraient les dépenses de cette guerre. Il n'y avait point de capitaine qui ne tremblât à la pensée d'être chargé du commandement, et qui ne cherchât à éviter ce pesant fardeau; car il fallait nécessairement, après avoir subi les hasards et les incommodités d'une longue navigation, asseoir son camp sur une terre ennemie, et, aussitôt après le débarquement, en venir aux mains avec une nombreuse et puissante nation. De plus, les soldats, revenus tout récemment d'une guerre longue et difficile, [13] et qui commençaient à peine à goûter les douceurs de la paix et du foyer domestique, montraient peu d'empressement pour une expédition qui les forcerait à combattre sur mer, genre de guerre jusqu'alors étranger à leurs habitudes, et qui, des extrémités de la Perse et de l'Orient, les transporterait au fond de l'Occident pour affronter les vandales et les Maures. Le peuple, selon sa coutume, voyait avec plaisir arriver un événement qui lui offrait un spectacle nouveau sans compromettre sa sûreté personnelle.Personne, excepté Jean de Cappadoce, préfet du prétoire, l'homme le plus hardi et le plus éloquent de son siècle, n'osa ouvrir la bouche devant l'empereur, pour le dissuader de cette entreprise: les autres se bornaient à déplorer en silence le malheur des temps. Jean de Cappadoce prit la parole, [14] et, après avoir protesté au prince qu'il était entièrement soumis à ses volontés, il lui représenta « l'incertitude du succès, déjà trop prouvée par les malheureux efforts de Zénon; l'éloignement du pays, où l'armée ne pouvait arriver par terre qu'après une marche de cent quarante jours, et par mer qu'après avoir essuyé les risques d'une longue et dangereuse navigation, et surmonté les périls d'un débarquement qui trouverait sans doute une opposition vigoureuse. Qu'il faudrait à l'empereur près d'une année pour envoyer des ordres au camp et en recevoir des nouvelles;[15] que s'il réussissait dans la conquête de l'Afrique, il ne pourrait la conserver, n'étant maître ni de la Sicile, ni de l'Italie; que s'il échouait dans son entreprise, outre le déshonneur dont ses armées seraient ternies, il attirerait la guerre dans ses propres États. Ce que je vous conseille, prince, ajouta-t-il, n'est pas d'abandonner absolument ce projet, vraiment digne de votre courage, mais de prendre du temps pour délibérer. Il n'est pas honteux de changer d'avis avant qu'on ait mis la main à l'œuvre: lorsque le mal est arrivé, le repentir est inutile. »Ce discours ébranla Justinien, et ralentit un peu son ardeur pour la guerre. Mais alors un évêque [16] arriva de l'Orient, et dit qu'il avait une communication importante à faire à l'empereur. Ayant été introduit en sa présence, il lui assura que Dieu lui avait commandé en songe de venir le trouver, et de lui reprocher, en son nom, qu'après avoir résolu de délivrer les chrétiens d'Afrique de la tyrannie des barbares, il eût abandonné par de vaines craintes un si louable dessein. « Le Seigneur, dit-il, m'a dit ces mots: Je serai à tes côtés dans les combats, et je soumettrai l'Afrique à ton empire. » Après avoir entendu ces paroles du prêtre, Justinien reprend sa première ardeur. Il rassemble des soldats, fait équiper des vaisseaux, préparer des armes et des vivres, et ordonne à Bélisaire de se tenir prêt à partir, au premier jour, pour l'Afrique. Cependant un citoyen de Tripoli, nommé Pudentius, fit révolter cette ville contre les Vandales, et envoya demander quelques troupes à Justinien, lui promettant qu'avec ce secours il réduirait facilement la province sous son obéissance. Justinien y envoya un capitaine nommé Tattimath avec une petite armée, dont Pudentius se servit si habilement, qu'en l'absence des Vandales il s'empara de la province et la soumit à l'empire. Gélimer s'apprêtait à punir la révolte de Pudentius, lorsqu'il en fut empêché par un accident imprévu.Il y avait parmi les sujets de Gélimer un guerrier de race gothique, nommé Godas, homme courageux, actif, doué d'une force de corps singulière, et qui, paraissant dévoué au service de son maître, avait reçu de sa libéralité le gouvernement de la Sardaigne, à la charge de lui payer un tribut annuel. Mais comme il avait l'esprit trop faible pour supporter et pour digérer, s'il est permis de parler ainsi, la prospérité de sa fortune, il usurpa la souveraineté, s'empara de l'île tout entière, et refusa mémé le tribut. Quand il sut que Justinien était tout entier au désir de se venger de Gélimer et de porter la guerre en Afrique, il lui écrivit «qu'il n'avait pas personnellement à se plaindre de son maître; mais que les cruautés de Gélimer lui inspiraient une telle indignation, qu'il croirait s'en rendre complice s'il continuait de lui obéir; que, préférant le service d'un prince équitable à celui d'un tyran, il se donnait à l'empereur, et qu'il le priait de lui envoyer des troupes pour le soutenir contre les Vandales.» Justinien apprit avec joie cette nouvelle; il lui envoya Eulogius, avec une réponse dans laquelle il louait Godas de sa prudence et de son zèle pour la justice. Il lui promit de joindre ses armes aux siennes, de lui envoyer des troupes et un commandant pour garder l'île avec lui, et enfin de le protéger contre tous les efforts des vandales. Eulogius, arrive en Sardaigne, trouva Godas portant le nom de roi, entouré de gardes, et revêtu des insignes de la souveraine puissance. Après avoir lu la lettre de l'empereur, il répondit «qu'il recevrait avec plaisir un renfort de soldats, mais qu'il n'avait nul besoin de général;» et il renvoya Eulogius avec une lettre conçue à peu près dans cet esprit. XI. Avant que cette réponse fût parvenue à Constantinople, Justinien avait déjà fait partir Cyrille avec quatre cents hommes, pour défendre la Sardaigne conjointement avec Godas. Il préparait aussi contre l'Afrique une armée composée de dix mille hommes d'infanterie et de cinq mille cavaliers, tant romains que fédérés. Dans l'origine le corps des fédérés n'était composé que de barbares qui, n'ayant pas été vaincus par les Romains, avaient été incorporés dans l'État avec une condition égale à celle des citoyens ... Les fédérés étaient commandés par Dorothée, chef des légions d'Arménie, et par Salomon, que Bélisaire avait nommé son lieutenant. [17] Ce dernier était eunuque, par suite d'un accident qui lui était arrivé dans son enfance. Les autres officiers des fédérés étaient Cyprien, Valérien, Martin, Athias, Jean, Marcel, et Cyrille, dont nous avons déjà parlé. La cavalerie romaine était commandée par Rufin et par Aigan, lieutenants de Bélisaire, et par Barbatus et Pappus; l'infanterie, par Théodore surnommé Ctenat, Térence, Zaide, Marcien, et Sarapis. Jean, originaire de la ville d'Épidamne, nommée aujourd'hui Dyrrachium, commandait à tous les capitaines d'infanterie; Salomon, né dans l'Orient, sur les frontières de l'empire, près de l'endroit où s'élève maintenant la ville de Dara, était le capitaine général. Aigan était issu de parents Massagètes, peuples que maintenant on appelle les Huns; les autres commandants étaient presque tous de la Thrace. Il y avait en outre des corps de barbares auxiliaires, quatre cents Érules commandés par Pharas, et près de six cents Massagètes, tous archers à cheval, conduits par deux capitaines très fermes et très braves, Sinnion et Balas. La flotte était composée de cinq cents bâtiments de transport, dont les plus grands contenaient cinquante mille médimnes,[18] et les plus petits trois mille. Ces navires étaient montés par vingt mille matelots, tirés presque tous de l'Égypte, de l'Ionie et de la Cilicie. Calonyme d'Alexandrie était l'amiral de toute la flotte. Il y avait de plus quatre-vingt-douze vaisseaux longs, à un rang de rames, armés en guerre et couverts d'un toit, afin que les rameurs ne fussent pas exposés aux traits des ennemis. On appelle maintenant ces vaisseaux dromons, à cause de la rapidité de leur course.[19] Les rameurs y étaient au nombre de deux mille, tous de Constantinople; il n'y en avait aucun qui ne fût propre à plusieurs choses. Archélaüs prit part aussi à cette expédition. Il avait été auparavant revêtu de la charge de préfet du prétoire à Constantinople et dans l’Illyrie: il fut alors nommé questeur de l'armée: c'est le nom qu'on donne au trésorier chargé des dépenses. Enfin Bélisaire, pour la seconde fois général des armées de l'empire d'Orient, avait été revêtu par l'empereur du commandement suprême de toutes ces forces. Il était entouré d'une garde nombreuse, armée de lances et de boucliers, dont tous les soldats étaient braves, et avaient une longue expérience du métier des armes. De plus, l'empereur lui avait donné par écrit le plein pouvoir de tout régler comme il le jugerait convenable, et avait ordonné que les décisions de Bélisaire auraient la même force que si elles émanaient de l'empereur lui-même; enfin cet écrit lui confiait la plénitude du pouvoir impérial. Bélisaire était originaire de la portion de la Germanie située entre la Thrace et l'Illyrie.Cependant Gélimer, à qui Pudentius avait enlevé Tripoli et Godas la Sardaigne, n'espérant plus recouvrer la Tripolitaine parce que cette province était trop éloignée, et que les rebelles avaient reçu un renfort de troupes romaines, jugea convenable de différer l'expédition contre Tripoli, et de se hâter d'attaquer la Sardaigne avant qu'elle ait reçu des secours de l'empereur. Il choisit donc cinq mille de ses meilleurs soldats, cent vingt vaisseaux très légers, et les envoya en Sardaigne, sous le commandement de son frère Tzazon. Ceux-ci, animés par le ressentiment de la perfidie de Godas, se portèrent sur cette île avec une ardeur extrême. L'empereur cependant fit partir d'avance Valérien et Martin, avec ordre d'attendre dans le Péloponnèse le reste de la flotte [20]....XII. Justinien, la septième année de son règne, aux approches du solstice d'été, fit approcher le vaisseau amiral du rivage qui bordait la cour du palais impérial. Le patriarche Épiphane y monta, et, après avoir imploré la bénédiction du ciel, il fit entrer dans le vaisseau un soldat nouvellement baptisé. Après cette solennité, Bélisaire mit à la voile avec sa femme Antonine, et Procope l'auteur de cette histoire, qui certes redoutait beaucoup d'abord les dangers de cette guerre; mais il fut depuis rassuré par un songe qui calma ses craintes, et le détermina à suite cette expédition [21] ...Le vaisseau amiral fut suivi par toute la flotte, qui, ayant abordé à la ville d'Héraclée (anciennement Périnthe), s'y arrêta pendant cinq jours pour attendre un grand nombre de chevaux dont Justinien avait fait présent à Bélisaire, et qui avaient été choisis dans les haras impériaux de la Thrace. D'Héraclée la flotte se rendit au port d'Abydos, où le calme la retint quatre jours. Là, deux Massagètes s'étant enivrés, selon la coutume de ces peuples naturellement grands buveurs, tuèrent un de leurs camarades qui les avait irrités en leur lançant des brocards. Bélisaire les fit saisir, et pendre sur-le-champ à un arbre de la colline qui domine Abydos. Cet acte de sévérité révolta les Huns, et surtout les parents des meurtriers. Ils s'écriaient qu'en s'engageant au service des Romains, ils n'avaient pas prétendu s'assujettir aux lois romaines; que, suivant celles de leur pays, un emportement causé par l'ivresse n'était point puni de mort. Comme les soldats romains, qui étaient aussi bien aises que les crimes fussent impunis, joignaient leurs plaintes à celles des Massagètes, Bélisaire les assembla tous, et devant l'armée entière il leur parla ainsi : [22] « Êtes-vous donc de nouveaux soldats qui, faute d'expérience, se figurent qu'ils sont maîtres de la fortune? Vous avez plusieurs fois taillé en pièces des ennemis égaux en valeur et supérieurs en force. N'avez-vous pas appris que les hommes combattent, et que Dieu donne la victoire? C'est en le servant qu'on parvient à servir utilement le prince et la patrie; et le culte principal qu'il demande, c'est la justice. C'est elle qui soutient les armées, plus que la force du corps, l'exercice des armes, et tout l'appareil de la guerre. Qu'on ne me dise pas que l'ivresse excuse le crime: l'ivresse est elle-même un crime punissable dans un soldat, puisqu'elle le rend inutile à son prince et ennemi de ses compatriotes. Vous avez vu le forfait, vous en voyez le châtiment. Abstenez-vous du pillage; il ne sera pas moins sévèrement puni. Je veux des mains pures pour porter les armes romaines. La plus haute valeur n'obtiendra pas de grâce, si elle se déshonore par la violence et par l'injustice. » Ces paroles, prononcées avec fermeté, portèrent dans les cœurs une impression de crainte qui contint les plus turbulents dans les bornes du devoir.XIII. Bélisaire cependant prit de grandes précautions pour que la flotte restât toujours réunie, et abordât en même temps dans le même lieu. Il savait qu'un grand nombre de vaisseaux, surtout lorsque les vents soufflent avec violence, se séparent pour l'ordinaire, s'écartent de leur route, et que les pilotes ne savent plus lesquels ils doivent suivre des navires qui les ont devancés. Après y avoir longtemps pensé, il employa ce moyen: Il fit teindre en rouge le tiers des voiles du vaisseau amiral et de deux autres qui portaient ses équipages; sur la poupe de ces vaisseaux il fit placer des lampes suspendues à de longues perches, afin que les vaisseaux du général pussent être reconnus le jour et la nuit, et ordonna à tous les pilotes de les suivre exactement. De cette manière, les trois vaisseaux dont j'ai parlé servant de guide à la flotte, aucun des autres navires qui la composaient ne s'écarta de sa route. Quand il fallait sortir du port, on donnait le signal avec la trompette. D'Abydos, ils arrivèrent à Sigée par un vent très fort, qui s'apaisa tout à coup et les porta doucement à Malée, où le calme de la mer leur fut très utile. Surpris par la nuit à l'entrée de ce port extrêmement étroit, cette flotte immense et ses énormes vaisseaux furent mis en désordre, et coururent les plus graves dangers. C'est là que les pilotes et les matelots déployèrent leur vigueur et leur habileté, en s'avertissant par leurs cris, en écartant avec des perches les vaisseaux qui allaient se choquer, et en les maintenant à une juste distance. Ils auraient eu, à mon avis, beaucoup de peine à se sauver eux et leurs vaisseaux, s'il s'était élevé un souffle de vent, même favorable. Ayant échappé au danger, comme je l'ai dit, ils abordèrent à Ténare, nommée aujourd'hui Cænopolis; et ensuite à Méthone, où ils trouvèrent Valérien et Martin oui étaient arrivés peu de temps avant eux. Le vent étant tombé tout à fait, Bélisaire y fit jeter l'ancre à sa flotte, débarquer les troupes, et passa en revue les chefs et les soldats. Le calme régnant toujours, il exerçait ses soldats aux manœuvres, lorsqu'une maladie, dont je vais expliquer les causes, se répandit dans l'armée. Jean, préfet du prétoire, était un méchant homme, plus habile que je ne pourrais l'exprimer à trouver des moyens de grossir le trésor aux dépens de la vie des sujets de l'empire. J'en ai touché quelque chose dans les livres précédents de cette histoire; je vais dire maintenant comment il causa la mort de plusieurs soldats. Le pain que l'on distribue à l'armée doit être mis deux fois dans le four, et cuit de manière à pouvoir se conserver longtemps sans se gâter. Le pain ainsi préparé est nécessairement plus léger; aussi, dans les distributions, les soldats consentent-ils à une diminution du quart sur le poids ordinaire. Jean imagina un moyen d'économiser le bois, et de réduire le salaire des boulangers sans diminuer le poids du pain. Pour cela il fit porter la pâte dans les bains publics, et la fit placer au-dessus du fourneau dans lequel on allume le feu. Lorsqu'elle parut à peu près cuite, il la fit jeter dans des sacs, et charger sur les vaisseaux. Lorsque la flotte fut arrivée à Méthone les pains étaient brisés, décomposés, réduits en farine, mais en une farine corrompue et couverte d'une moisissure fétide. Les commissaires des vivres mesuraient cette farine aux soldats, en sorte que le pain était distribué par chenices et par médimnes. [23] Une nourriture si malsaine, jointe à la chaleur du climat et de la saison, engendra bientôt une maladie épidémique, qui enleva cinq cents soldats en peu de jours. Le mal eût été plus grand, si Bélisaire n'en eût arrêté le cours en distribuant aux soldats du pain frais cuit à Méthone. Lorsque Justinien en fut instruit, il loua le général, mais sans punir le ministre.De Méthone ils abordèrent à Zacynthe, et, après y avoir fait une provision d'eau suffisante pour traverser la mer Adriatique et s'être pourvus de tout ce qui leur était nécessaire, ils remirent à la voile; mais ils eurent des vents si mous et si faibles, que ce fut seulement au bout de seize jours qu'ils abordèrent à un endroit désert de la Sicile, voisin du mont Etna. Pendant ce long trajet, l'eau qu'on avait embarquée se corrompit, excepté celle que buvait Bélisaire et ceux qui vivaient avec lui. Celle-ci avait été conservée pure, grâce à l'ingénieuse précaution de la femme du général. Ayant rempli d'eau des amphores de verre, elle les plaça dans la cale du navire où les rayons du soleil ne pouvaient pénétrer, et les enfouit dans le sable. Par ce procédé l'eau se conserva parfaitement potable. XIV. A peine descendu dans cette île, Bélisaire se trouva incertain et agité par mille pensées diverses; il ne connaissait ni le caractère ni la manière de combattre des Vandales qu'il attaquait; il ne savait pas même par quels moyens ni sur quel point il commencerait la guerre. Il était surtout vivement troublé de voir ses soldats frémir à la seule idée d'un combat naval, et déclarer sans rougir qu'ils étaient prêts à combattre avec courage, une fois débarqués; mais que si la flotte ennemie les attaquait, ils tourneraient le dos, parce qu'ils ne se sentaient pas capables de combattre à la fois les flots et les Vandales. Dans cette perplexité, Bélisaire envoie à Syracuse Procope, son conseiller, afin de s'informer si les ennemis n'avaient pas fait de dispositions, soit dans l'île, soit sur le continent, pour s'opposer au passage de la flotte romaine; sur quel point des côtes d'Afrique il serait préférable d'aborder, et par où il serait plus avantageux d'attaquer les Vandales. Il lui ordonna de venir, lorsqu'il aurait rempli sa mission, le rejoindre à Cancane, ville située à deux cents stades de Syracuse, où il se disposait à conduire toute sa flotte. Le but apparent de la mission de Procope était d'acheter des vivres, les Goths consentant à ouvrir leurs marchés aux Romains, en vertu d'un traité conclu entre Justinien et Amalasonthe, mère d'Atalaric, qui, ainsi que je l'ai raconté dans mon Histoire de la guerre des Goths, était devenu, encore enfant et sous la tutelle de sa mère, roi des Goths et de l'Italie. En effet, après la mort de Théodoric, le royaume d'Italie étant dévolu à son neveu Atalaric, qui avait déjà perdu son père, Amalasonthe, craignant pour l'avenir du jeune prince et de ses États, avait fait avec Justinien use alliance qu'elle entretenait par toute sorte de bons offices. Dans cette circonstance, elle avait promis de fournir des vivres à l'armée romaine, et fut fidèle à sa parole. Procope, à peine entré à Syracuse, rencontra, par un heureux hasard, un de ses compatriotes qui avait été son ami d'enfance, et qui était établi depuis longtemps dans cette ville, où il s'occupait du commerce maritime. Cet ami lui apprit tout ce qu'il avait besoin de savoir. Il l'aboucha avec un de ses serviteurs arrivé depuis trois jours de Carthage, qui lui assura que la flotte romaine n'avait point d'embûches à craindre de la part des Vandales; qu'ils ignoraient entièrement l'approche des Romains, que même l'élite de l'armée vandale était occupée à réduire Godas; que Gélimer, ne soupçonnant aucun danger, sans inquiétude pour Carthage et pour les autres villes maritimes, se reposait à Hermione, ville de la Byzacène, à quatre journées de la mer; [24] que les Romains pouvaient naviguer sans redouter aucun obstacle, et débarquer sur le point de la côte où les pousserait le souffle du vent. Procope alors prend le domestique par la main, et tout eu lui faisant diverses questions, en l'interrogeant soigneusement sur chaque chose, il l'amène au port d'Aréthuse, le fait monter avec lui sur son vaisseau, ordonne de mettre à la voile et de cingler rapidement vers Caucane. Le maître, qui était resté sur les rivages, s'étonnait qu'on lui enlevât ainsi son serviteur. Procope, du vaisseau, qui déjà était en marche, lui cria qu'il ne devait pas s'affliger; qu'il était nécessaire que son domestique fût avec le général, pour l'instruire de vive voix et pour guider la flotte en Afrique; qu'on le renverrait promptement à Syracuse avec une ample récompense.En arrivant à Cancane, Procope trouva la flotte dans un grand deuil. Dorothée, commandant de l'Arménie, venait de mourir extrêmement regretté de tous ses compagnons d'armes. Bélisaire, à la vue du domestique, aux nouvelles qu'il apprit de sa bouche, manifesta une vive joie, et loua beaucoup Procope de le lui avoir amené. Aussitôt il commande aux trompettes de donner le signal du départ, aux matelots de hisser rapidement les voiles; et la flotte touche aux îles de Gaulos et de Malte, qui séparent la mer Adriatique de la mer Tyrrhénienne. Le lendemain, il s'éleva un vent d'est qui poussa la flotte sur la côte d'Afrique, à la ville que les Romains appellent Caput-Vada, [25] d'où un bon marcheur peut se rendre en cinq journées à Carthage.XV. Lorsque la flotte fut près de la côte, Bélisaire ordonna de serrer les voiles et de jeter les ancres ... Le débarquement des troupes s'opéra le troisième mois après leur départ de Constantinople. Bientôt Bélisaire ayant choisi sur le rivage l'emplacement du camp, ordonna aux soldats et aux matelots de creuser le fossé et d'élever les retranchements. On lui obéit sur-le-champ. Le nombre des travailleurs était considérable; leur zèle était excité tant par leurs propres craintes que par la voix et les exhortations du général; aussi, dans le même jour, le fossé et les glacis furent achevés, et les palissades plantées sur le retranchement. Par un hasard presque miraculeux, au moment où l'on creusait le fossé, il jaillit à la surface du sol une source abondante, jusqu'alors inconnue en ce lieu, et qui sembla une faveur du ciel, d'autant plus inespérée que cette partie de la Byzacène est extrêmement aride. Cette source suffit abondamment à tous les besoins des hommes et des animaux. Procope félicita son général de cette heureuse découverte. Il se réjouissait, disait-il, de voir le camp abondamment pourvu d'eau, moins à pause des avantages qu'elle lui procurerait, que parce qu'elle était un présage certain, envoyé par Dieu même, de la facilité de la victoire; ce qui fut en effet prouvé par l'événement. L'armée passa la nuit suivante dans le camp, dont la sûreté fut garantie, suivant l'usage, par des patrouilles et des gardes avancées. Cinq archers seulement, par ordre de Bélisaire, veillèrent sur chacun des navires, qu'on fit aussi entourer par les vaisseaux de guerre, afin de les défendre en cas d'attaque. XVI. Le lendemain, quelques soldats s'étant écartés dans la campagne pour y piller des fruits murs, le général les fit battre de verges, et prit cette occasion de représenter à son armée [26] « que le pillage, criminel en lui-même, était encore contraire à leurs intérêts que c'était soulever contre eux tous les habitants de l'Afrique, Romains d'origine, et ennemis naturels des Vandales. Quelle folie de compromettre leur rareté et leurs espérances par une misérable avidité ! Que leur en coûterait-il pour acheter ces fruits que les possesseurs étaient prêts à leur donner presque pour rien ? Vous allez donc avoir pour ennemis les Vandales et les naturels du pays, et Dieu même, toujours armé contre l'injustice. Votre salut dépend de votre modération: celle-ci vous rendra Dieu propice, les Africains affectionnés, et les Vandales faciles à vaincre. »Bélisaire, après ce discours, rompit l'assemblée. Apprenant ensuite qu'il y avait à une journée de son camp, sur la route de Carthage, une ville maritime nommée Syllecte, [27] dont les remparts avaient été autrefois ruinés, mais dont les habitants avaient fortifié les maisons pour se défendre contre les incursions des Maures, il y envoya un de ses gardes nomme Moraïde, avec quelques soldats. Il lui ordonne d'essayer de surprendre cette ville, et s'il y réussissait, de ne faire aucun mal aux habitants; de leur donner au contraire de magnifiques promesses, et, pour ménager à l'armée romaine un favorable accueil, de déclarer qu'elle n'est venue que pour protéger contre les barbares la liberté de l'Afrique. Cette troupe arriva le soir dans un vallon voisin de la ville, où elle se tint cachée pendant toute la nuit. Au point du jour, ils se mêlèrent sans bruit aux paysans qui conduisaient leurs chariots vers la ville, y entrèrent avec eux, et s'en rendirent maîtres sans aucune difficulté. Quand le jour fut plus avancé, sans commettre aucun désordre, ils convoquèrent l'évêque et les principaux habitants, leur exposèrent les intentions de Bélisaire; et les clefs des portes leur ayant été remises, d'un consentement unanime ils les envoyèrent à leur général.Ce même jour, le directeur des postes livra volontairement tous les chevaux qui appartenaient au gouvernement. Un des courriers qui portent les ordres du prince (les Romains les nomment veredarii) fut arrêté, présenté à Bélisaire, qui le reçut avec bonté, lui fit un riche présent, et lui conta une lettre de Justinien aux Vandales, après avoir reçu de lui le serment qu'il la remettrait aux officiers civils et militaires du pays. Voici le contenu de cette lettre: « Nous ne prétendons pas faire la guerre aux Vandales, ni rompre le traité de paix conclu avec Genséric. Nous n'attaquons que votre tyran, qui, au mépris du testament de Genséric, tient dans les fers votre roi légitime, et qui, après avoir massacré une partie de la famille royale, a fait crever les yeux à ses autres parents qu'il retient en prison, et dont il ne diffère la mort que pour prolonger leur torture. Aidez-nous donc à vous délivrer d'une si cruelle tyrannie. Nous prenons Dieu à témoin que notre dessein est de vous rendre la paix et la liberté. » Ces lettres ne produisirent aucun effet, parce que le courrier, n'osant pas les rendre publiques, se contenta de les communiquer à ses amis. XVII. Bélisaire prit la route de Carthage avec son armée, rangée en ordre de bataille. Il choisit dans sa garde trois cents braves guerriers, et les mit sous le commandement de Jean, intendant de sa maison. [28] Celui-ci était Arménien de nation, d'une prudence et d'une valeur à toute épreuve. Bélisaire lui ordonna de marcher en avant de l'armée, à vingt stades de distance, et s'il apercevait l'ennemi, d'en donner avis aussitôt, pour que l'armée ne fût pas forcée de combattre sans y être préparée. Sur la gauche il plaça les fédérés Massagètes, avec ordre de se tenir toujours au moins à la même distance. Lui-même s'avança le dernier avec l'élite de l'armée, s'attendant à chaque instant que Gélimer, qui, pour l'observer, devait avoir quitté Hermione, viendrait fondre sur lui. Il n'appréhendait rien pour sa droite, puisqu'il côtoyait le rivage de la mer. Il commanda aux matelots de suivre toujours l'armée sans s'écarter de la côte, de serrer les grandes voiles, et de n'employer que les petites lorsqu'ils auraient le vent en poupe; si le vent tombait tout à coup, de se servir vigoureusement de leurs rames.Arrivé à Syllecte, Bélisaire défendit aux soldats toute violence, toute insulte, et les contint dans la plus exacte discipline. Sa douceur et son humanité gagnaient si bien le cœur des Africains, que nous pûmes croire, à partir de ce moment, que nous traversions une des provinces de l'empire. Loin de s'éloigner et de rien cacher à notre approche, les habitants du pays nous apportaient des vives et tout ce qui était nécessaire à l'armée. Jusqu'à Carthage, nous parcourûmes régulièrement quatre-vingts stades par jour, [29] passant les nuits soit dans des villes, s'il s'en trouvait sur notre route, soit dans des camps entourés de toutes les fortifications que les circonstances nous permettaient d'établir. Ainsi, en passant par les villes de Leptis et d'Adrumète, nous arrivâmes à Grasse,[30] située à trois cent cinquante stades de Carthage, et où se trouvait un palais des rois vandales, entouré des plus magnifiques jardins que cous eussions jamais vus. Ils étaient arrosés par de nombreuses sources, et plantés d'arbres chargés de fruits mûrs de toute espèce. Nos soldats se construisirent des huttes au milieu de ces vergers, et mangèrent de ces fruits jusqu'à satiété; mais il y eu avait une si grande abondance, qu'il paraissait à peine qu'un y eût touché.Dès que Gélimer eut appris à Hermione l'arrivée des Romains, il écrivit à son frère Ammatas qui était à Carthage, et lui ordonna de faire mourir Ildéric, les parents et les amis de ce prince, qu'il gardait en prison; d'armer les Vandales et tous ceux qui dans la ville était propre à la guerre, et de se tenir prêt à se porter sur Decimum, dans la banlieue de Carthage. De cette manière, lorsque l'ennemi se serait engagé dans cet étroit défilé, il serait enveloppé entre les deux armées, et pris comme dans un filet, sans aucun moyen de salut. Ammatas, suivant cet ordre, fit tuer Ildéric, Évagès, et tous ceux qui leur étaient attachés. Hoamer était mort quelque temps auparavant. Il fit prendre les armes aux Vandales, et les tint préparés à fondre sur les Romains. Gélimer marchait derrière nous, sans que nous en eussions connaissance. Mais, la nuit où nous campâmes à Grasse, les coureurs des deux armées se rencontrèrent, et, après une légère escarmouche, retournèrent chacun dans leur camp. Ce fut seulement alors que nous apprîmes que l'ennemi était près de nous. A partir de ce lieu, la flotte cessa d'être visible, parce que le promontoire en deçà duquel est située la ville de Mercure, et qui, bordé de rochers escarpés, s'avance au loin dans la mer, oblige les vaisseaux à faire un long circuit. C'est pourquoi Bélisaire ordonna au questeur de l'armée, Archélaüs, [31] de ne pas aborder à Carthage, d'en tenir la flotte éloignée de deux cents stades, et de ne faire aucun mouvement que sur un ordre de lui. Nous arrivâmes en quatre jours de Grasse à Decimum, qui est éloigné de Carthage de soixante-dix stades.[32]XVIII. Ce jour-là, Gélimer détacha son neveu Gibamond avec deux mille Vandales, et lui ordonna de se porter en avant sur la gauche. Par cette manœuvre il espérait envelopper les Romains, qui auraient Ammatas devant eux, Gibamond à leur gauche, et derrière eux Gélimer avec le gros de l'armée. Certainement si Bélisaire n'avait pris les sages dispositions que nous savons rapportées, s'il n'eût fait marcher Jean l'Arménien en avant de l'armée, et les Massagètes à une certaine distance sur la gauche, l'armée entière eût été la proie des Vandales. Et même, malgré ces sages précautions de Bélisaire, si Ammatas eût attendu le moment favorable, s'il n'eût attaqué quatre heures trop tôt, la puissance des Vandales n'aurait pas croulé aussi rapidement. Mais Ammatas, emporté par son impatience, arriva vers midi à Decimum, lorsque notre armée et celle des Vandales en étaient encore éloignées. Ce ne fut pas la seule faute qu'il commit: il y joignit celle de laisser à Carthage le plus grand nombre de ses Vandales, auxquels il ordonna seulement de marcher au plus vite vers Decimum, et celle d'oser attaquer l'avant-garde de Jean avec quelques cavaliers qui n'étaient même pas l'élite de ses troupes. Ammatas tua, à la vérité, de sa main douze de nos plus braves soldats qui combattaient au premier rang; mais enfin il fut tué lui-même, après avoir vaillamment combattu. Effrayés par la mort de leur chef, les Vandales prirent aussitôt la fuite; et cette fuite précipitée jeta le trouble et la terreur parmi ceux qui venaient de Carthage à Decimum, et qui accouraient sans ordre, sans garder leurs rangs, par bandes, par pelotons de vingt ou trente au plus. Ceux-ci voyant la confusion et l'effroi des Vandales qui avaient suivi Ammatas, les crurent poursuivis par toute l'armée romaine: ils tournèrent le dos eux-mêmes, et se mirent à fuir avec rapidité. Jean et ses braves cavaliers poursuivirent les fuyards jusqu'aux portes de Carthage, massacrant tout ce qui se trouvait devant eux; et dans cet espace de soixante-dix stades il en fit un si grand carnage, qu'on aurait pu croire que les vainqueurs étaient pour le moins au nombre de vingt mille. Au même moment, Gibamond et les deux mille hommes qu'il commandait arrivèrent dans la plaine salée qui est à main gauche du chemin de Carthage et à quarante stades de Decimum. Cette plaine, entièrement stérile, dépourvue d'arbres et d'habitations, ne fournit que du sel; la salure de ses eaux s'oppose à toute autre espèce de productions. [33] Gibamond y rencontra les Massagètes, qui lui firent éprouver un terrible échec. Il y avait parmi eux un officier remarquable par sa vigueur et par sa bravoure, qui ne commandait qu'à un petit nombre d'hommes, mais qui possédait le privilège héréditaire, partout où combattait sa nation, d'attaquer le premier l'ennemi. En effet, il n'était permis à aucun Massagète de lancer une flèche contre leurs adversaires, que lorsqu'un guerrier de cette famille avait engagé le combat. Lorsque les deux troupes furent en présence, cet officier, ayant poussé son cheval, s'avança, tout seul, près de la ligne des Vandales. Ceux-ci ne firent pas un mouvement, ne lancèrent pas un trait sur le Massagète, soit qu'ils fussent stupéfaits de son audace, soit qu'ils crussent que c'était un piège tendu par l'ennemi. Pour moi, je pense que, ne s'étant jamais mesurés avec les Massagètes, mais instruits par la renommée de la bravoure de cette nation, ils tremblèrent à l'idée d'en venir aux mains avec eux. L'officier retourne vers les siens, et leur crie que Dieu leur livre ces étrangers comme une proie toute prête à être dévorée. Les Vandales ne soutinrent même pas le choc des Massagètes; ils rompirent leurs rangs, et sans opposer la moindre résistance ils furent honteusement massacrés jusqu'au dernier.XIX. Cependant nous marchions toujours vers Decimum, sans rien savoir de ce qui s'était passé. Bélisaire ayant reconnu, à trente-cinq stades de ce défilé, une position favorable pour établir un camp, l'entoura de bons retranchements, y laissa sa femme, ses bagages, son infanterie tout entière; et, après avoir exhorté ses soldats à montrer dans les combats leur vigueur accoutumée, se porta en avant, suivi de toute la cavalerie. Il ne crut pas à propos de hasarder d'abord toutes ses troupes; il jugea plus prudent d'éprouver par quelques escarmouches de cavalerie les forces de l'ennemi, avant d'en venir à une action générale. Il fit prendre les devants aux corps des fédérés, et les suivit lui-même avec sa garde et la cavalerie romaine. Lorsque les fédérés furent arrivés à Decimum, ils virent étendus par terre les douze guerriers de la troupe de Jean, qu'Ammatas avait tués; et à côté de ces cadavres, ceux d'Ammatas et de quelques Vandales. Ayant appris des habitants du voisinage ce qui s'était passé en cet endroit, ils restèrent incertains sur le point où ils devaient diriger leur marche. Tandis que, dans cette indécision, ils exploraient, du haut des collines, tout le pays d'alentour, ils aperçurent au midi un épais nuage de poussière, et bientôt un grand nombre de cavaliers vandales. A l'instant ils envoient un courrier à Bélisaire; ils lui mandent que les ennemis approchent, et qu'il se hâte d'arriver. Les chefs furent partagés d'opinion; les uns voulaient marcher droit aux Vandales, les autres ne se jugeaient pas assez forts pour une entreprise aussi périlleuse. Pendant ces discussions, les barbares approchaient, Gélimer à leur tête; ils marchaient entre la cavalerie de Bélisaire et le corps des Massagètes qui avait défait Gibamond. Mais les nombreuses collines entre lesquelles s'avançait Gélimer lui cachaient à la fois et le champ de bataille où Gibamond avait été défait, et le camp de Bélisaire, et même la route que suivait ce général. [34] Lorsque les Vandales et les fédérés se furent rapprochés, ils se disputèrent la possession d'une colline très élevée, qui leur paraissait offrir une position favorable soit pour s'y retrancher, soit pour fondre sur l'ennemi. Les Vandales, gagnant de vitesse, occupent les premiers la hauteur; et, repoussant leurs ennemis déjà saisis d'épouvante, ils les forcent à prendre la fuite. Les fuyards rencontrèrent, à sept stades de Decimum, huit cents gardes de Bélisaire, commandés par Uliaris. Personne se doutait qu'Uliaris ne tînt ferme lorsqu'il aurait reçu les fédérés dans ses rangs, et que même il ne chargeât avec eux contre les Vandales. Mais lorsque les deux troupes se furent mêlées, elles se mirent à fuir ensemble, se sauvèrent à bride abattue, et rejoignirent le corps commandé par Bélisaire.Je ne puis m'expliquer comment Gélimer, qui tenait la victoire entre ses mains, la livra en quelque sorte à ses ennemis; .... car il me semble certain que, s'il eût poursuivi vivement les fuyards, Bélisaire lui-même n'aurait pu résister; et il eût fallu renoncer à soumettre l'Afrique, tant l'armée vandale paraissait puissante, tant l'armée romaine était effrayée ! Si même Gélimer eût marché droit à Carthage, il eût facilement passé au fil de l'épée tous les soldats de Jean l'Arménien, qui, sans défiance, erraient dispersés dans la plaine et s'occupaient à dépouiller les morts. Bien plus, il eût conservé sa capitale et ses trésors, et en s'emparant de notre flotte, qui n'en était pas éloignée, il nous eût enlevé tout moyen de victoire ou de retraite. Mais il ne prit aucun de ces deux partis. Il descendit lentement de la colline dans la plaine; et là, ayant aperçu le cadavre de son frère, il s'abandonna aux regrets et aux pleurs, perdit beaucoup de temps à lui rendre les honneurs funèbres, et laissa échapper ainsi une occasion qu'il ne put jamais ressaisir. Bélisaire s'avance au-devant des fuyards, leur ordonne de s'arrêter, rétablit l'ordre parmi eux, et leur adresse de sanglants reproches. Ensuite, ayant appris la défaite d'Ammatas, le succès de Jean l'Arménien, et s'étant pleinement instruit de la situation des lieux et de l'état de l'ennemi, il s'élance contre Gélimer et les Vandales. Ces barbares, qui étaient en désordre et ne s'attendaient pas à cette attaque imprévue, ne soutinrent pas le premier choc, et s’abandonnèrent à une fuite précipitée; il en périt un grand nombre, et la nuit seule mit fin au carnage. Ils ne se retirèrent même pas à Carthage ni dans la Byzacène, d'où ils étaient venus; mais ils dirigèrent leur fuite vers la plaine de Bulla, par la route qui conduit en Numidie. [35] Au coucher du soleil, Jean et les Massagètes vinrent nous rejoindre, apprirent avec joie notre victoire, nous racontèrent leurs exploits, et passèrent avec nous la nuit à Decimum.XX. Le lendemain, arriva l'infanterie avec Antonine, femme de Bélisaire; et tous ensemble nous marchâmes vers Carthage. Nous y arrivâmes le soir; et quoique personne ne s'opposa à notre entrée dans la ville, nous choisîmes, hors des murs, une position convenable pour y passer la nuit. Les portes étaient ouvertes; les Carthaginois avaient illuminé les édifices publics; la ville fut toute la nuit éclairée par des feux de joie, et les Vandales qui étaient restés dans ses murs se prosternaient eu suppliants dans les églises. Toutefois Bélisaire fit défense d'entrer dans 1a ville, soit qu'il redouta quelque piège caché, soit qu'il craignit que la nuit ne favorisât le pillage. Le même jour, nos vaisseaux, poussés par un vent favorable, doublèrent le promontoire de Mercure. [36] Aussitôt que les Carthaginois les aperçurent, ils s'empressèrent de leur ouvrir l'entrée du port appelé Mandracium,[37] en ôtant les chaînes de fer qui le fermaient. Il y avait dans le palais du roi une prison obscure,[38] on le tyran jetait tous ceux qui avaient le malheur de lui déplaire. Gélimer y tenait alors renfermés plusieurs marchands byzantins, qu'il accusait d'avoir excité l'empereur à la guerre; et il avait commandé de les faire mourir le même jour qu'Ammatas fut tué à Decimum.... Lorsque le geôlier eut appris les événements survenus à Decimum, et qu'il eut vu la flotte romaine en deçà du promontoire, il entra dans la prison, où les marchands plongés dans les ténèbres, et ignorant les succès de l'armée byzantine, attendaient dans les angoisses l'heure de leur supplice: «Que me donnerez-vous, leur dit-il, pour racheter votre vie et votre liberté? » Ceux-ci promirent de lui donner tout ce qu'il exigerait. Lui, ne demanda ni or ni argent; il se contenta de leur faire promettre avec serment qu'une fois rendus à la liberté, ils le protégeraient de tout leur pouvoir dans les dangers qu'il pourrait courir. Ils acceptèrent avec joie cette condition. Le geôlier alors leur exposa l'état des affaires, ouvrit une fenêtre qui donnait sur la mer, leur montra la flotte romaine qui approchait, brisa leurs fers, et sortit de la prison avec eux.Cependant les commandants de la flotte, n'ayant encore rien connu de ce qu'avait fait l'armée, ne savaient à quel parti s'arrêter. Ils serrent donc les voiles, et dépêchent un messager à la ville de Mercure; ils apprirent ainsi la victoire da Decimum, et, pleins de joie et d'espérance, continuèrent leur navigation. Lorsque, poussés par un vent favorable, ils furent arrivés à cent cinquante stades de Carthage, Archélaüs et ses soldats, respectant les ordres de Bélisaire, voulurent qu'on jetât l'ancre à l'endroit ou l'on se trouvait. Les marins s'y opposèrent; ils représentèrent que la côte était dangereuse; que, suivant l'opinion générale, ils allaient avoir à subir cette tempête furieuse que les habitants du pays appellent Cyprienne; [39] ils ajoutaient (et c'était la vérité) que si l'ouragan les surprenait sur cette côte, ils ne sauveraient pas un seul de leurs vaisseaux. Ils ployèrent donc pour un moment les voiles, et, après avoir délibéré sur le parti qu'ils devaient prendre, ils résolurent de ne pas essayer d'entrer dans le Mandracium, tant pour obéir aux ordres de Bélisaire, que parce qu'ils croyaient le port fermé par des chaînes, et que d'ailleurs ils ne le jugeaient pas assez vaste pour contenir la flotte tout entière. Le lac de Tunis leur sembla plus commode; il n'était éloigné de Carthage que de quarante stades; aucun obstacle n'en obstruait l'entrée, et sa vaste enceinte devait renfermer aisément toute la flotte. Ils se dirigèrent donc vers le lac, les flambeaux allumés, et y entrèrent tous, excepté Calonyme et quelques marins qui, au mépris des ordres du général et de la résolution arrêtée par le conseil, s'introduisirent clandestinement, sans rencontrer aucun obstacle, dans le Mandracium, et dépouillèrent les négociants carthaginois ou étrangers qui avaient leur demeure sur le bord de la mer.Le jour suivant, Bélisaire fit débarquer les soldats de marine, les joignit à ses troupes, et marcha vers Carthage avec toute son armée, disposée comme pour un jour de bataille; car il redoutait toujours quelque embûche de la part de l'ennemi. Avant d'entrer dans la ville, il rappela longuement aux soldats qu'ils étaient redevables de leurs succès à leur modération envers les Africains; il les engagea à conserver une exacte discipline, surtout à Carthage; à se souvenir que les Africains, qui avaient tous les mœurs et la langue romaine, et avaient subi malgré eux le joug des Vandales, avaient été cruellement traités par ces barbares; que c'était pour les en délivrer que l'empereur avait entrepris la guerre; que ce serait un crime de maltraiter des peuples qu'ils étaient venus mettre en liberté. Après cette exhortation, il entra dans Carthage, où il ne trouva point de résistance, et monta au palais, où il s'assit sur le trône de Gélimer. Là, les marchands, et d'autres Carthaginois dont les maisons bordaient le rivage de la mer, entourèrent en foule le général romain, demandant justice à grands cris contre les marins qui les avaient pillés la nuit précédente. Bélisaire exigea de Calonyme le serment de rapporter exactement tout ce qui avait été pris. Calonyme jura, et, manquant à la foi donnée, retint une grande partie des sommes qu'il avait volées. Mais il ne tarda pas à expier son parjure. Frappé d'apoplexie à Byzance, il perdit complètement la raison, et mourut après s'être coupé la langue avec les dents. XXI. L'heure du dîner étant arrivée, Bélisaire ordonna qu'on le servît dans la même salle où Gélimer avait coutume de donner des festins aux principaux chefs des Vandales, et il admit à sa table les officiers les plus distingués de son armée. Le jour précédent, par un hasard singulier, on avait fait pour Gélimer les apprêts d'un grand repas: ce fut ce repas même qui fut servi devant nous. Bien plus, ce furent les serviteurs de Gélimer qui nous présentèrent les mets, qui remplirent nos coupes, et qui s'acquittèrent, en un mot, de tout le service de la table. Il semble que la fortune, en cette occasion, se faisait gloire de montrer l'empire absolu qu'elle exerce sur les affaires humaines, et qu'une possession durable n'est pas le partage de l'humanité. Ce jour-là, Bélisaire obtint une gloire qui l'éleva au-dessus non-seulement de ses contemporains, mais encore des plus grands généraux de l'antiquité. Jamais alors les soldats romains, quelque faible que fût leur nombre, n'entraient dans une ville ennemie sans y commettre du désordre, surtout lorsque la place avait été surprise. Bélisaire sut si bien contenir toutes ses troupes, que les habitants de Carthage n'eurent à supporter ni injures ni menaces, que leur commerce ne fut pas un instant suspendu, et que dans une ville prise, qui venait de changer de gouvernement et de maître, les boutiques restèrent constamment ouvertes. Les officiers municipaux de la ville distribuèrent des billets de logement aux soldats, qui achetèrent leurs vivres, et se retirèrent tranquillement dans les maisons qu'on leur avait assignées. Bélisaire ensuite, ayant promis sûreté aux Vandales qui s'étaient réfugiés dans les églises, s'occupa de réparer les murs de la ville, que la négligence des rois avait laissé tomber en ruines, et dont les brèches offraient à l'ennemi un passage facile. Les Carthaginois prétendaient que Gélimer ne s'était pas enfermé dans Carthage, parce qu'il n'avait pas cru avoir assez de temps pour réparer les remparts, de manière à garantir la sécurité de la place. XXIII. Pendant ce temps, Gélimer, qui, par son affabilité, et ses largesses, avait gagné la plus grande partie des paysans africains, les détermina, en leur promettant une certaine somme d'or pour chaque meurtre, à massacrer tous les Romains qu'ils trouveraient répandus dans la campagne. Ceux-ci tuèrent donc un grand nombre non pas à la vérité de soldats romains, mais d'esclaves et de valets de l'armée, que l'espoir du butin attirait dans les villages, où ils se laissaient surprendre. Les paysans rapportaient les têtes à Gélimer, qui en payait le prix convenu, comme si elles eussent réellement appartenu à des soldats de l'armée. Ce fut alors que Diogène, officier des gardes de Bélisaire, se distingua par une action mémorable. Envoyé avec vint-deux cavaliers pour reconnaître l'ennemi, il s'était arrêté dans un bourg à deux journées de Carthage. Les habitants, n'étant pas assez forts pour s'en défaire, dénoncèrent son arrivée à Gélimer. Celui-ci expédia sur-le-champ trois cents cavaliers vandales, tous hommes d'élite, et leur ordonna de saisir et de lui amener vivants l'officier des gardes de Bélisaire et les vingt-deux soldats qu'il commandait. Il attachait une grande importance à tenir entre ses mains de tels prisonniers. Cependant Diogène et ses compagnons entrèrent dans une maison du bourg, s'établirent dans les étages supérieurs, et s'y livrèrent au sommeil, croyant n'avoir rien à craindre des ennemis, qu'on leur avait dit très éloignés. Les Vandales, arrivés pendant la nuit, ne jugèrent pas à propos de briser les portes et de faire irruption dans la maison avant le jour, craignant de se blesser les uns les autres dans la confusion d'un combat nocturne, et de laisser aux ennemis le moyen de s'échapper à la faveur des ténèbres. Cette résolution leur était dictée par la crainte, qui leur enlevait le jugement. Il leur eût été facile en effet, soit avec des flambeaux, soit même dans l'obscurité, de s'emparer de leurs adversaires, qui non-seulement étaient sans armes, mais encore couchés tout nus dans leurs lits; et néanmoins ils se contentèrent d'investir la maison et de placer des gardes devant les portes. Cependant un des soldats romains s'était réveillé; et, prêtant l'oreille au bruit sourd que produisaient les armes des Vandales et le chuchotement de leurs voix, il en devina la cause. Aussitôt il réveille sans bruit ses compagnons l'un après l'autre, et leur fait part de ce qui se passait. Sur l'ordre de Diogène, ils revêtent en silence leurs habits et leurs armes, descendent sans être aperçus, brident leurs chevaux, se mettent en selle, et se tiennent quelques instants immobiles derrière les portes de la cour. Tout à coup les portes s'ouvrent, et les Romains s'élancent sur les gardes. Se couvrant de leurs boucliers, et repoussant avec leurs piques les Vandales qui essayent de les arrêter, ils pressent vivement leurs chevaux, et s'échappent à travers leurs ennemis. Diogène sauva ainsi sa troupe, dont il ne perdit que deux cavaliers. Il reçut lui-même au cou et au visage trois blessures qui le mirent en danger de mort, et une quatrième à la main gauche, qui lui enleva l'usage du petit doigt. Cependant Bélisaire, payant libéralement les terrassiers et les autres ouvriers, entoura Carthage d'un fossé profond et d'une forte palissade, fit réparer solidement les brèches, reconstruire les parties faibles des murailles; et tout cela en si peu de temps, que les Carthaginois et Gélimer plus tard en furent étonnés. Lorsque le prince vandale fut pris et conduit à Carthage, il resta stupéfait à la vue de ses nouveaux remparts, et il attribua tous ses malheurs à sa seule négligence. XXIV. Tzazon, frère de Gélimer, ayant abordé en Sardaigne avec sa flotte, comme je l'ai dit plus haut, [40] descendit au port de Calaris, prit la ville d'assaut, tua le tyran Godas, et passa tous ses partisans au fil de l'épée. Il apprit alors l'arrivée de la flotte romaine en Afrique; mais, ignorant encore ce qui s'y était passé, il écrivit à Gélimer en ces termes: « Roi des Vandales et des Alains, l'usurpateur Godas a payé la peine de ses forfaits: nous sommes maîtres de l'île entière. Célèbre notre victoire par des fêtes. Quant aux ennemis qui ont osé envahir notre territoire, leur audace ne sera pas plus heureuse que n'a été celle de leurs pères.» Ceux qui étaient chargés de cette lettre entrèrent dans le port de Carthage sans concevoir aucune défiance. Conduits par les gardes en présence de Bélisaire, ils lui remirent la lettre, et lui donnèrent tous les renseignements qu'il demanda. La stupeur dont ils furent frappés à la vue d'une révolution si subite et d'un changement si extraordinaire les empêcha de déguiser la vérité. Du reste, Bélisaire ne prit contre eux aucune mesure de rigueurCyrille, qui s'était approché des côtes de Sardaigne, [41] ayant appris le désastre de Godas, dirigea sa navigation vers Carthage, où il trouva Bélisaire et l'armée victorieuse. Le général dépêcha Salomon vers l'empereur, pour l'informer de ses heureux succès.XXV. Non loin des frontières de la Numidie, dans la plaine de Bulla, éloignée de quatre journées de Carthage, Gélimer rassembla tous les Vandales et les Maures qu'il avait pu rallier à sa cause. Ceux-ci étaient en petit nombre et sans chef; car ceux qui commandaient aux Maures dans la Byzacène, la Numidie et la Mauritanie, avaient envoyé des ambassadeurs à Bélisaire pour lui offrir le secours de leurs armes, et l'assurer de leur soumission à l'empereur. Plusieurs d'entre eux donnèrent même à Bélisaire leurs enfants en otages, et voulurent recevoir de lui les insignes de la royauté. C'était un ancien usage que les princes maures, quoique ennemis des Romains, ne prissent la qualité de rois qu'après avoir reçu de l'empereur une sorte d'investiture; et parce que depuis la conquête ils ne la tenaient que de la main des Vandales, ils ne se croyaient pas solidement établis. Ces ornements étaient un sceptre d'argent doré, un diadème d'argent orné de bandelettes, un manteau blanc attaché sur l'épaule droite par une agrafe d'or, dans la forme d'une chlamide thessalienne, une tunique blanche peinte de diverses figures, et enfin des brodequins parsemés de broderies d'or. Tels furent les présents que Bélisaire envoya à chaque prince maure; il y ajouta une grande somme d'argent. Cependant aucun d'eux ne lui fournit des troupes; ils n'osèrent néanmoins se joindre aux Vandales, et, se renfermant dans une stricte neutralité, ils attendirent l'issue de la guerre. Cependant Gélimer dépêcha l'un de ses Vandales, chargé d'une lettre, avec ordre de la porter en Sardaigne à son frère Tzazon. Le messager, à peine arrivé au bord de la mer, trouva un vaisseau prêt à partir, qui le transporta au port de Calaris; et il remit à Tzazon la lettre du roi, dont voici la substance: [42] « Ce n'est pas Godas, c'est la colère divine qui nous a enlevé la Sardaigne, pour vous séparer de nous et pour détruire plus facilement la maison de Genséric, en lui ôtant le secours de votre valeur et l'élite de nos guerriers. Votre départ a rendu Justinien maître de l'Afrique. Nos désastres font bien sentir que le ciel avait résolu notre perte. Bélisaire n'est descendu qu'avec peu de troupes; mais le courage des Vandales a disparu, et notre fortune est détruite. Ammatas et Gibamond ne sont plus; nos villes, nos ports, Carthage et l'Afrique entière sont aux ennemis. Les Vandales, insensibles à la perte de leurs biens, de leurs femmes et de leurs enfants, paraissent s'être oubliés, eux-mêmes. Il ne nous reste que la plaine de Bulla, où nous vous attendons comme notre dernière ressource. Laissez là le tyran, abandonnez-lui la Sardaigne; venez nous joindre avec vos braves soldats. Venez, mon frère! En réunissant nos forces, nous réparerons nos infortunes, ou nous les adoucirons en les partageant ensemble. »Quand Tzazon eut lu cette lettre et qu'il l'eut communiquée aux autres Vandales, ce ne fut parmi eux que plaintes et que regrets. Néanmoins ils ne laissaient pas leur douleur éclater en public, ils s'observaient devant les habitants de l'île, et ce n'était qu'entre eux qu'ils donnaient un libre cours à leurs larmes. Après avoir mis ordre aux affaires de Sardaigne le plus promptement qu'il fut possible, ils montèrent sur leurs vaisseaux, mirent à la voile, et arrivèrent en trois jours sur la côte d'Afrique, au point qui sépare la Numidie de la Mauritanie. [43] De là ils se rendirent à pied dans la plaine de Bulla, où ils se joignirent aux restes de l'armée vandale. Ce fut une douloureuse entrevue, dont j'essayerais vainement de donner une idée par des paroles: un ennemi même, s'il en eût été témoin, n'aurait pu s'empêcher de pleurer sur le sort des Vandales et sur les misères de l'humanité. Gélimer et Tzazon se tenaient étroitement embrassés; pas un mot ne s'échappait de leur bouche; ils ne pouvaient que se serrer les mains, et s'arrosaient mutuellement de leurs larmes. Les Vandales des deux armées s'abordèrent avec le même désespoir: attachés les uns aux autres et ne pouvant se séparer, ils se rassasiaient de la triste consolation de se communiquer leurs douleurs. Le sentiment de leurs disgrâces présentes avait absorbé tous les autres; ils ne se demandaient rien les uns de la Sardaigne, les autres de l'Afrique, dont leur situation même annonçait assez les malheurs. Ils ne s'informaient ni de leurs femmes ni de leurs enfants, persuadés que ceux qu'ils ne voyaient plus autour d'eux étaient ou plongés dans la tombe, ou dans les fers de leurs ennemis.LIVRE DEUXIÈME.CHAPITRE PREMIER. 1 . Intelligence de Gélimer dans Carthage. 2. harangue de Bélisaire.1. Dès que Gélimer eut réuni tous ses Vandales, il marcha vers Carthage avec son armée. Arrivés près de la ville, ils coupèrent l'aqueduc, ouvrage d'une structure admirable, [44] y restèrent campés pendant quelque temps, et se retirèrent ensuite lorsqu'ils virent que l'ennemi se tenait obstinément renfermé plans ses murailles. Ils se divisèrent alors en plusieurs corps, et occupèrent toutes les routes, dans l'espérance de réduire Carthage par la famine. Ils ne pillaient ni ne ravageaient les campagnes; ils les ménageaient et les conservaient au contraire comme leur patrimoine. Gélimer comptait encore sur quelque trahison en sa faveur de la part des Carthaginois, et même des soldats ariens de l'armée de Bélisaire. Il avait fait aussi de grandes promesses aux chefs des Massagètes, pour les attirer sous ses drapeaux. Ces barbares, peu affectionnés à l'empire, ne se soumettaient qu'à regret au service militaire, car ils affirmaient qu'ils avaient été attirés à Constantinople par un serment du général Pierre, qui s'était ensuite parjuré. Ils avaient donc accédé aux propositions des Vandales, et promis que, lorsque le combat serait engagé, ils tourneraient leurs armes contre les Romains. Bélisaire, instruit par les transfuges de ces menées secrètes, ne voulut pas se hasarder à faire de sortie contre l'ennemi avant d'avoir achevé la réparation des murailles, et affermi son pouvoir dans l'intérieur de la ville. D'abord il fit pendre, sur une colline voisine de Carthage, un citoyen nommé Laurus, qui avait été convaincu de trahison par le témoignage de son secrétaire. Cet exemple porta l'épouvante dans tous tes cœurs, et y étouffa tous tes germes de trahison. Enfin il sut si bien gagner les Massagètes en les admettant à sa table, en les comblant de présents et de caresses, qu'il obtint d'eux-mêmes l'aveu des promesses que leur avait faites Gélimer, et de la défection qu'ils avaient méditée. Ces barbares ne lui dissimulèrent pas qu'ils ne se sentaient pas beaucoup de zèle pour cette guerre, parce qu'ils craignaient que les Romains, même après la ruine des Vandales, ne leur permissent pas de retourner dans leur patrie, et ne les contraignissent à vieillir et à mourir sur le sol africain. Ils témoignèrent aussi la crainte d'être privés de leur part dans le butin. Alors Bélisaire leur engagea sa parole que, la guerre finie, il les renverrait aussitôt dans leur pays avec tout leur butin; et, à leur tour, ils jurèrent qu'ils le serviraient avec zèle et fidélité.Bélisaire ayant tout remis en bon ordre et terminé la reconstruction des remparts, rassembla toute son armée, et l'encouragea en ces termes, [en lui retraçant le tableau de ses victoires et des désastres de ses ennemis, à combattre vaillamment les Vandales. [45]] |