I.
1. La ville de Rome se situe dans la région occidentale de l'Italie près du Tibre, qui se jette dans la mer Tyrrhénienne environ au milieu de la côte; de la mer la ville est éloignée de cent vingt stades. Ses premiers occupants connus furent
des barbares, indigènes au pays, appelés Sikèles, qui occupèrent également beaucoup d'autres régions de l'Italie et qui
y ont laissé quelques monuments visibles encore de nos jours; entre autres quelques noms d’endroits sont, dit-on, des noms
siklèles, ce qui prouve que ces gens ont autrefois occupé cette terre.
2. Ils furent chassés par les Aborigènes, qui occupèrent l'endroit à leur tour; c'étaient des descendants des Oenotriens qui habitaient le littoral de Tarente jusqu’à Posidonia. C’était une bande
de jeunes gens consacrés aux dieux selon leur coutume locale et envoyés par leurs parents, dit-on, pour habiter le pays que le ciel leur accorderait. Les Oenotriens étaient une tribu arcadienne qui selon eux
provenait du pays alors appelé
Lycaonie et aujourd’hui Arcadie : ils recherchaient de meilleures terres, sous la conduite d'Oenotros, le fils de Lycaon, qui donna son nom à la nation.
3. Tandis que les Aborigènes occupaient cette région, les premiers qui se joignirent à eux dans leur installation furent les Pélasges, un peuple errant venu du pays appelé alors Hémonie et aujourd’hui Thessalie, où ils avaient vécu pendant un certain temps. Après les Pélasges vinrent les Arcadiens de la ville de Pallantium, qui avaient choisi comme chef de leur colonie Evandre, fils d’Hermès et
de la nymphe Thémis. Ceux-ci construisirent une ville près d'une des sept collines qui se trouve près du centre de Rome, appelant l'endroit Pallantium,
du nom de leur métropole en Arcadie.
4. Peu après, quand Hercule aborda en Italie ramenant son armée d'Erytheia,
il y laissa une partie de ses forces. C’étaient des Grecs qui demeurèrent près de Pallantium, près d’une autre colline qui maintenant est enfermée dans la ville. Les habitants l’appelèrent alors la colline de Saturne, mais les Romains l’appellent aujourd’hui le Capitole. La plupart de ces hommes était
des Epéens qui avaient abandonné leur ville en
Élide après que leur pays ait été ravagé par Hercule.
II.
1. La seizième génération après la guerre de Troie les Albains
réunirent ces deux lieux en un village, les entourant d’un mur et d’un fossé. Jusque-là il y avait seulement des prés pour le bétail et les moutons et
des refuges pour les bergers, car la terre aux alentours abondait en
herbes, non seulement pour l'hiver mais également pour le pâturage d'été, en raison des fleuves qui la refroidissaient et l’arrosaient.
2. Les Albains étaient une nation mixte composée de Pélasges, d’Arcadiens, d'Epéens venus
d'Élis, et, en dernier lieu, de Troyens qui étaient arrivés en Italie avec
Énée, le fils d’Anchise et d’Aphrodite, après la prise de Troie. Il est probable aussi qu'un élément barbare parmi les peuples voisins ou un reste des habitants antiques de l'endroit se soit mélangé aux Grecs. Mais toutes ces personnes, ayant perdu leurs désignations locales, s’appelèrent d’un nom commun, latins, d’après le nom de Latinus, qui fut roi de ce pays.
3. Alors une ville fortifiée fut construite par ces tribus la quatre cent trente-deuxième année après la prise de Troie, et lors de la septième olympiade. Les chefs de la colonie étaient
des frères jumeaux de la famille royale, Romulus étant le nom du premier et Rémus
du second. Du côté de leur mère ils descendaient d'Énée et étaient Dardanides; il est difficile de dire avec certitude qui était leur père, mais le Romains pensent qu’ils étaient les fils de Mars.
4. Cependant, tous les deux ne continuèrent pas à être chefs de la colonie, car ils se disputèrent le commandement; mais après
que l’un des deux fut massacré dans la bataille qui s'ensuivit, Romulus, qui avait survécu, devint le fondateur de la ville et l'appela de son nom. Le grand nombre d’hommes que possédait la colonie à l'origine était composé de ceux qui étaient partis avec lui mais se réduisit à quelques survivants au nombre de 3000 fantassins et 200 cavaliers.
III.
1. Quand donc le fossé fut terminé, le rempart achevé et les travaux nécessaires aux maisons finis, la situation exigea de devoir considérer aussi quelle forme de gouvernement ils allaient
avoir. Romulus convoqua une assemblée du peuple sur le conseil de son grand-père, qui l'avait instruit sur ce qu’il devait dire, et il déclara que leur
ville, nouvellement construite, était suffisamment ornée de bâtiments publics et privés; mais il demanda à tous de considérer que ce
n'était pas la chose la plus importante pour une ville.
2. Dans des guerres étrangères, dit-il, les fossés profonds et
les hauts remparts ne suffisent pas à donner aux habitants une assurance tranquille
pour leur sécurité, mais garantissent seulement une chose, à savoir, qu'ils ne souffriront aucun dommage lors d’une incursion surprise de l'ennemi; de même, quand les conflits civils affligent l'état, les maisons et les logements privés ne sont pour personne une retraite sûre.
3. Ces derniers ont été conçus par les hommes pour les
loisirs et pour la tranquillité de leurs vies, mais ces édifices n’empêchent pas ceux de leurs voisins qui
complotent de leur faire du tort pas plus qu’ils n’empêchent pas
que celui qui complote contre eux d'être exempt de danger; et aucune ville qui bâtit sa splendeur sur ces ornements
non seulement ne devient jamais devenue prospère et grande durant une longue période, mais encore, cela
n'empêche jamais une ville qui ne veut pas de magnificence dans ses bâtiments publics ou privés
de devenir grande et prospère. Mais c'est d'autres choses qui préservent les villes et les rendent grandes alors qu’elles
sont petites au point de départ.
4. Dans les guerres extérieures, il faut la force des armes, qu’on obtient par le courage et l'exercice; et dans
les séditions civiles, il faut l’entente chez les citoyens, et ceci, dit-il, se
réalisera le plus sûrement pour l’Etat par une vie
sage et juste de chaque citoyen.
5. Ceux qui pratiquent des exercices guerriers et sont en même temps maîtres de leurs passions sont les plus grands ornements de leur pays, et ce sont
ces hommes qui fournissent à l’Etat les murs imprenables et à eux-mêmes dans leurs vies privées des refuges sûrs; mais des hommes courageux, justes et vertueux sont le résultat de la forme de gouvernement
s'il a été établi avec sagesse, et, d'autre part, les hommes qui sont lâches, rapaces et esclaves des plus basses passions sont le produit de mauvaises
institutions.
6. Il ajoute qu'il a entendu dire par des hommes plus âgés et qui
ont une large connaissance de l'histoire que beaucoup de grandes colonies installées dans des régions
prospères ont tantôt été immédiatement détruites au milieu de séditions, et tantôt, après avoir tenu un court laps de temps,
ont été forcées de devenir sujettes de leurs voisins et d’échanger leur pays plus
prospère contre un sort plus misérable, devenant des esclaves au lieu d’être des hommes libres; alors que d'autres colonies, peu peuplées et installées dans des endroits inhospitaliers,
ont réussi d’abord à rester libres, et ensuite à commander d'autres cités; et le succès de ces colonies plus petites
et les malheurs des grandes ne sont dus à aucune autre raison qu’à leur forme de gouvernement.
7. Si donc il y n'y a qu’une
façon de vivre dans toute l'humanité qui pût rendre les villes prospères, le choix ne leur
sera pas difficile; mais, en réalité, il s'est aperçu qu'il y a beaucoup de sortes de gouvernement chez les Grecs et chez les Barbares, et parmi tous ceux-ci il
a entendu dire que trois sont particulièrement recommandées par ceux qui y
ont vécu, et de ces systèmes aucun n'est parfait, mais chacun a quelques défauts
funestes inhérents, de sorte que le choix entre eux est difficile. Il leur
demande donc de délibérer à loisir et de dire s'ils seront régis par un homme ou par quelques uns, ou s'ils
établiront des lois et confieront la protection des intérêts publics à l’ensemble du peuple.
8. " Quelle que soit la forme de gouvernement que vous établirez," dit-il, "je suis prêt à me conformer
à votre désir, parce que je ne me considère pas indigne de vous commander ni de vous
obéir. En ce qui concerne les honneurs, je suis satisfait de ceux que vous m’avez conférés, d’abord en me nommant chef de la colonie, et ensuite, en donnant mon nom à la ville. Ces honneurs, ni une guerre extérieure ni la dissension civile, ni le temps, ce destructeur de tout ce qui est beau, ni les aléas de la fortune hostile ne me les enlèveront; mais durant ma vie et dans la mort ces honneurs me resteront pour que je les apprécie pour l’éternité."
IV.
1. Tel fut le discours que Romulus, d’après les instructions de son grand-père, comme j'ai dit, fit au peuple. Et celui-ci, après avoir délibéré ensemble, lui fit cette réponse: "Nous n'avons aucun besoin d'une nouvelle forme de gouvernement et nous n'allons pas changer celui que nos ancêtres ont approuvé en tant que meilleur et
qu'ils nous ont légués. En cela nous montrons notre déférence pour le jugement de nos aînés, dont nous reconnaissons la sagesse supérieure quand ils l’ont établie, et
nous sommes satisfaits de notre état. Nous ne pourrions pas raisonnablement nous plaindre de cette forme de gouvernement, qui nous a procuré sous nos rois les deux plus grand bienfaits humains – la liberté et le pouvoir sur les autres.
2. En ce qui concerne la forme de gouvernement, c'est notre décision; et quant à la charge, nous n’imaginons aucun aussi bon un titre que celui que tu possèdes en raison de ta naissance royale et de tes mérites, mais surtout parce que nous t’avons eu en tant que chef de notre colonie et que nous avons trouvé chez toi de grandes capacités et une grande sagesse, que tu nous a montrés autant par tes actions que par tes paroles." Romulus, entendant cela, montra que c'était une grande satisfaction pour lui d’être jugé digne de la fonction royale par ses camarades, mais qu’il n'accepterait pas la charge tant que le ciel aussi ne l’aurait pas sanctionné par des présages favorables.
V.
1. Et quand le peuple eut approuvé, il fixa un jour où il proposa de consulter les auspices au sujet de la souveraineté; et quand le temps arriva, il se leva de bon matin et sortit de sa tente. Puis, prenant position sous un ciel dégagé dans un espace libre et offrant d'abord le sacrifice usuel, il pria le Roi Jupiter et les autres dieux qu'il avait choisis comme patrons de la colonie, que, si c'était leur bon plaisir qu’il soit le roi de la ville, de faire apparaître des signes favorables dans le ciel
2. Après cette prière un éclair parcourut le ciel de la gauche vers la droite. Les Romains considèrent que la foudre qui va de gauche à droite
est un présage favorable, soit instruits par les Tyrrhéniens soit par leurs propres ancêtres. Leur raison est, à mon avis, que la meilleure place et la meilleure position pour ceux qui prennent les auspices est celle qui regarde vers l'est, où le soleil et la lune se lèvent ainsi que les planètes et les étoiles fixes; et la révolution du firmament, par laquelle toutes les choses qui s'y trouvent sont parfois au-dessus de la terre et parfois en-dessous, commence son mouvement circulaire de ce côté.
3. Et pour ceux qui regardent vers l'est les parties faisant face au nord sont du côté gauche et à celles qui se prolongent vers le sud sont du côté droit, et les premières sont par nature plus nobles que les secondes. Dans les parties nord l’axe du pôle sur lequel le firmament tourne est élevé, et des cinq zones qui ceignent la sphère celle appelée la zone arctique est toujours visible de ce côté; alors que dans les parties méridionales l'autre zone, appelée Antarctique, est enfoncée et reste invisible.
4. Ainsi il est raisonnable de supposer que parmi ces signes dans les cieux et dans l’air les meilleurs sont ceux qui apparaissent du meilleur côté; et puisque les parties qui sont tournées vers l'est ont
la prééminence sur les parties occidentales, et que dans les parties orientales elles-mêmes, le nord est plus haut que le sud, cette partie semblerait être la meilleure.
5. Mais certains relatent que les ancêtres des Romains des périodes très anciennes, même avant qu'ils l'aient appris des Tyrrhéniens, considéraient la foudre qui venait de la gauche comme présage favorable. Ils disent que quand Ascagne, le fils d'Enée, attaqué un jour et assiégé par les Tyrrhéniens menés par leur roi Mézence, et sur le point de faire une ultime sortie hors de la ville, sa situation étant maintenant désespérée, pria, en se lamentant, Jupiter et le reste des dieux d’encourager cette sortie par des présages favorables, et alors d'un ciel clair apparut un éclair venant de la gauche; et comme cette bataille eut des résultats
des plus heureux, ce signe continua à être considéré comme favorable par ses descendants.
VI.
1. Quand Romulus, à cette occasion, eut reçu la confirmation du ciel, il convoqua le peuple en assemblée; et après lui avoir fait un exposé sur ces présages, il fut élu roi et il fixa comme coutume à observer par tous ses successeurs, qu'aucun d'eux ne
devait accepter la charge de roi ou de n'importe quelle autre magistrature que si le ciel, aussi, la sanctionnait. Et cette coutume relative aux auspices a longtemps continué à être observée par les Romains, non seulement pendant que la ville était gouvernée par des rois, mais également, après le renversement de la monarchie, dans les élections de leurs consuls, préteurs et autres magistrats légaux;
2. mais elle est tombée en désuétude de nos jours : il en reste une certaine apparence mais uniquement pour la forme. Ceux qui vont revêtir une magistrature passent la nuit hors des portes, et se lèvent dès l’aube, prononcent certaines prières en plein air; alors des augures se présentent, (ils sont payés par l'état), et déclarent qu’un éclair venant de la gauche leur a donné un signe, bien qu'il n’y en ait pas eu du tout.
3. Et les uns, acceptant le présage sur parole, partent pour occuper leurs magistratures, certains d'entre eux considèrent que pour être suffisant, il suffit qu’aucun présage ne semble s'opposer ou interdire leur élection, d'autres agissent même en opposition à la volonté du dieu; en effet, il y a des périodes où ils recourent à la violence et saisissent plutôt qu’ils ne reçoivent les magistratures.
4. C’est de la faute de tels hommes que beaucoup d'armées romaines furent anéanties sur terre, que beaucoup de flottes furent perdues avec toutes leurs passagers en mer, et que d'autres grands et redoutables revers
furent été subis par l’Etat, dans des guerres étrangères et à d'autres dans des dissensions civiles. Mais l'exemple le plus remarquable et le plus grand s'est produit dans mon temps quand Licinius Crassus, un homme supérieur à tous les commandants de son époque, mena son armée contre les Parthes malgré la volonté du ciel et au mépris des présages innombrables qui s’opposaient à son expédition. Mais parler du mépris de la puissance divine qui règne chez certains de nos contemporains serait une longue histoire.
VII.
1. On admet que Romulus, qui fut roi élu roi en même temps par les hommes et par les dieux, fut un homme de grandes capacités militaires, de courage personnel et
de la plus grande sagacité en instituant le meilleur genre de gouvernement. Je rapporterai tous ses exploits politiques et militaires qui peuvent être compatibles avec l’histoire;
2. et d’abord je parlerai de la forme de gouvernement qu'il a instituée, que je considère comme le plus complet de tous les systèmes politiques en temps de paix comme en temps de guerre. Voici son système. Il divisa l’ensemble de la population en trois groupes, et mit à la tête de chacun d’eux l’homme plus distingué. Alors il subdivisa chacun de ces trois groupes en dix autres, et il nomma autant d’hommes les plus courageux pour être les chefs de ces derniers. Les grandes unités, il les appela tribus et curies les petites : c’est ainsi qu’on les nomme toujours encore de nos jours.
3. Ces noms peuvent être traduits en Grec comme suit: une tribu par
phylê et trittys, et une curie par phratra et lochos; les commandants des tribus, que les Romains appellent tribuns, par
phylarchoi et trittyarchoi; et les commandants de curies, qu'ils appellent
curiones, par phratriarchoi et lochagoi.
4. Ces curies furent de nouveau divisées par lui en dix parties, chacune commandée par son propre chef, qui s'est appelé
decurio dans la langue du pays. Les personnes étant ainsi divisées et affectées aux tribus et aux curies, il divisa la terre en trente parties égales et assigna une d'elles à chaque curie, laissant une partie suffisante pour l’édification des temples et des sanctuaires et aussi réservant une partie de la terre pour l'usage public. Voila la division faite par Romulus, division des hommes et de la terre, qui impliquait la plus grande égalité pour tout le monde.
VIII.
1. Mais il y avait une autre division encore mais uniquement pour les hommes, qui assignait des services et des honneurs selon le mérite : je vais maintenant en faire un exposé. Il distingua ceux qui étaient illustres par leur naissance, de vertu connue et riches pour l’époque, (ils avaient déjà des enfants), des gens obscurs, modestes et pauvres. Ceux du rang inférieur il les appela des plébéiens (le Grec les appellerait
dêmotikoi ou « hommes du peuple » et ceux qui étaient d’un range élevé « patres », soit qu’ils aient eu des enfants soit à cause de leur haute naissance ou pour ces deux raisons. On peut supposer qu'il trouva son modèle dans le système de gouvernement qui à ce moment-là
était toujours en honneur à Athènes.
2. Les Athéniens avaient divisé leur population en deux parties, ils appelaient
eupatridai ou « bien-nés, » ceux qui étaient des familles nobles et qui étaient puissants en raison de leur richesse, ce sont eux sur qui reposait le gouvernement de la ville, et
agroikoi ou « paysans », le reste des citoyens, qui n'avaient aucune voix dans des affaires publiques, cependant avec le temps ceux-ci, aussi, ont été admis aux magistratures.
3. Des historiens qui sont les plus crédibles dans leur description du gouvernement romain disent que c’est pour les raisons que j'ai données que ces hommes se sont appelés des "pères" et leur descendance des "patriciens"; mais d'autres, traitant la matière à la lumière de leur propre envie et désireux de dénigrer la fondation de la ville en donnant à ses fondateurs une naissance ignoble, disent qu’ils ne se sont pas appelés patriciens pour les raisons susdites, mais parce qu’ils pouvaient seulement préciser qui était leur père, -- tout le reste était des fugitifs incapables d’avoir comme pères des hommes libres.
4. Comme preuve de leur démonstration, ils citent le fait que, toutes les fois que les rois voulaient assembler les patriciens, un héraut les appelait par leurs propres noms et par le nom de leurs pères, tandis que des fonctionnaires convoquaient en masse les plébéiens aux assemblées au son des cornes de bœuf. Mais en réalité ni l’appel des patriciens par des hérauts n’est une quelconque preuve de leur noblesse ni le bruit de la corne n’est une quelconque marque de l'obscurité des plébéiens; mais le premier était une marque honorifique et le second un moyen expéditif, puisqu'il n'était pas possible d'appeler chaque en peu de temps une multitude de noms.
IX.
1.
Après que Romulus eut distingué ceux de rang supérieur et ceux
de rang inférieur, il établit ensuite les lois et les fonctions
prescrites à chaque rang. Les
patriciens devaient être prêtres, magistrats et juges, et devaient
l'aider dans la gestion des affaires publiques, se consacrant aux
affaires de la ville. Les
plébéiens étaient exclus de ces fonctions, parce qu’ils n’étaient
pas au courant de ces choses et parce que leurs petits moyens le leur
laissaient pas le loisir de s'occuper d’elles, mais ils devaient
s'appliquer à l'agriculture, à la multiplication du bétail et à
l'exercice des métiers profitables.
Ce devait les empêcher de d’entrer en sédition, comme cela se
produit dans d'autres villes quand
les magistrats maltraitent les gens humbles ou que le petit
peuple et les nécessiteux envient ceux qui ont
l'autorité.
2.
Il plaça les plébéiens sous la responsabilité des patriciens,
en permettant à chaque plébéien de choisir pour patron
le patricien qui souhaitait.
En cela il améliorait une coutume grecque ancienne en usage
parmi le Thessaliens pendant longtemps et parmi les Athéniens au
commencement. Ces derniers
traitaient leurs clients avec arrogance, leur imposant
des travaux indignes d’hommes libres,
et toutes les fois qu'ils désobéissaient à un de leurs ordres,
ils les battaient et abusaient d’eux comme s’ils avaient été des
esclaves achetés. Les Athéniens
appelaient leurs clients des thêtes ou des "laquais," parce
qu'ils les louaient, et les Thessaliens les appelaient penestai
ou "tâcherons," car ce
nom leur reprochait leur état.
3. Mais Romulus non seulement orna ce rapport sous une belle dénomination : il appela cette protection accordée aux pauvre et aux humbles un "patronage," mais il établit également des charges honorables pour les deux parties, en créant entre eux des liens de bonté et des liens civiques.
X.
1.
Voici les règlements qu'il institua alors au sujet du patronage
et qui ont longtemps perdurés chez les Romains:
C'était le devoir des patriciens d’expliquer à leurs clients
les lois, qu’ils ignoraient; de
s’occuper d’eux qu’ils soient absents ou présents, en faisant
pour eux tout ce que les pères font pour leurs fils dans les questions
d’argent et dans les contrats relatifs à l'argent;
d’intenter un procès au nom de leurs clients quand ils ont été
lésés lors de contrats, et de les défendre contre les accusations
portées contre eux; et,
pour être bref, de leur donner dans des affaires privées et publiques
toute cette tranquillité dont ils avaient particulièrement besoin.
2. C'était le devoir des clients d’aider leurs patrons en
leur fournissant des dots pour leurs filles lors de leur mariage si les
pères n'avaient pas des moyens suffisants;
de verser la rançon à l'ennemi si l’un d'eux ou un leurs
enfants étaintt fait prisonnier; de
payer de leurs propres deniers les pertes de leur patrons dans les procès
privés et les amendes qu'ils devaient payer à l'état suite de leur
condamnation : ces contributions étaient considérés non comme
des prêts mais comme des signes de reconnaissances;
et ils partageaient avec leurs patrons les coûts encourus lors
de leurs magistratures et lde eurs dignités et d'autres dépenses
publiques, comme s'ils faisaient partie de la famille.
3. Pour les patrons et les clients il était impie et illégal de s'accuser dans les procès ou de témoigner ou de donner leurs voix les uns contre les autres ou de se ranger au nombre des ennemis de l’autre; et celui qui était convaincu d’avoir accompli une de ces choses était coupable du trahison en vertu de la loi sanctionnée par Romulus, et pouvait légalement être mis à la mort par n'importe quel homme qui le souhaitait en tant que victime consacrée à Jupiter des régions infernales. Il était d’usage chez les Romains, quand ils souhaitaient mettre quelqu’un à mort sans encourir aucune pénalité, de consacrer la personne à un dieu ou à un autre, et en particulier aux dieux infernaux; et c'était l’usage que Romulus adopta alors.
4. C’est pourquoi les relations entre clients et patrons continuèrent durant de nombreuses générations, ne différant pas des liens de sang et se
transmirent de pères à fils. Et c'était un grand titre de gloire pour les hommes de familles illustres d’avoir le plus de clients possible et de conserver non seulement la succession des patronages héréditaires mais aussi par leur propre mérite d’en acquérir d'autres. Et
c’était incroyable de voir l’émulation entre patrons et clients, car des deux côtés on essayait de ne pas être surpassé en bontépar l'autre, les clients estimant qu'ils devraient fournir tous les services
possible à leurs patrons et les patrons souhaitant de leur côté de n’occasionner aucun ennui à leurs clients et n'acceptant aucun cadeau d'argent. Si supérieure était leur façon de vivre leurs plaisir; ils mesuraient leur bonheur à vertu, et non à la fortune.
XI.
1. C’était non seulement dans la ville elle-même que les plébéiens étaient sous la protection des patriciens, mais chaque colonie de Rome et chaque ville qui s'était associée par alliance et amitié avec elle et également chaque ville conquise lors la guerre avaient comme protecteurs et patrons ceux parmi les Romains qu'ils souhaitaient. Et le sénat a souvent soumis les disputes de ces villes et de ces nations à leurs patrons romains et considérait que leurs décisions engageaient les deux parties.
2. Et effet, si solide était l'harmonie entre les Romains, qui naquit grâce aux règlements de Romulus, que jamais durant six cent trente ans il n’y eut de carnage et de massacre mutuel, bien que beaucoup de grands conflits aient surgi entre le peuple et les magistrats pour diriger l’Etat, comme cela se produit ordinairement dans toutes les villes, si grandes ou petites qu’elles soient;
3. mais par le persuasion et l’information
mutuelles, perdant d’un côté, gagnant de l’autre sur leurs adversaires, qui cédaient à leur tour, ils réglaient leurs conflits comme il convient à des citoyens. Mais le jour où Caius Gracchus prit la puissance tribunitienne et détruisit l'harmonie du gouvernement, ils furent perpétuellement à s’entretuer et à se bannir les uns les autres de la ville et ne
s'abstenaient d’aucun acte irréparable afin de l’emporter. Cependant, pour le récit de ces événements une autre occasion sera plus indiquée.
XII.
1. Dès que Romulus eut réglé ces sujets il décida de nommer des sénateurs pour l'aider à administrer les affaires publiques, et à cet effet il
prit cent hommes parmi les patriciens, les choisissant de la façon suivante. Il en nomma lui-même un, le meilleur de tous, à qui il pensait confier le gouvernement de la ville toutes les fois qu'il devrait mener lui-même l'armée au delà des frontières.
2. Ensuite il demanda à chacune des tribus de choisir trois hommes qui étaient alors à l'âge de la plus grande sagesse et qui se distinguaient par leur naissance. Après que ces neuf aient été choisis il demanda de même à chaque curie de choisir trois patriciens qui étaient les plus capables. Alors ajoutant aux neuf premiers, qui avaient été choisis par les tribus, les quatre-vingt-dix qui avaient été choisis par les curies il mit à leur tête l'homme qu'il avait lui-même choisi en premier lieu, portant le nombre à cent sénateurs.
3. Le nom de ce conseil peut se traduire en Grec par
gerousia ou "conseil des aînés," et c’est ainsi que les Romains l’appellent encore aujourd’hui; mais s'il a reçu son nom
à cause du grand âge des hommes qui ont été nommés ou à cause de leur mérite, je n’ai pas de réponse certaine. Les anciens appelaient les hommes plus âgés et les plus méritants
gerontes ou les "aînés." Les membres du sénat furent appelés
Pères conscrits, et ils gardaient encore ce nom de mon temps. Cette institution, aussi, était d’origine grecque.
4. En tout cas parmi les rois grecs, ceux qui héritaient leurs royaumes de leurs ancêtres et ceux qui étaient choisis par le peuple lui-même pour être leurs chefs, avaient un conseil composé des meilleurs hommes, comme en témoignent Homère et les plus antiques des poètes; et l'autorité des rois anciens n'était pas arbitraire et absolue comme elle l’est de nos jours.
XIII.
1. Après que Romulus ait aussi installé le corps sénatorial, comprenant cent hommes, il s’aperçut, on peut le supposer, qu'il aurait besoin également d'un corps des jeunes hommes dont il pourrait employer les services pour garder sa personne et pour des affaires pressantes, et en conséquence il choisit trois cents hommes, les plus robustes des familles les plus illustres, que les curies choisirent de la même manière qu'ils avaient choisi les sénateurs, chaque curie choisissant dix jeunes hommes; et ils les gardait toujours près de lui.
2. On les a tous appelés par un seul nom, les celeres; selon la plupart des auteurs c'était en raison du la célérité exigée dans les tâches qu'ils devaient exécuter (les Romains en effet appellent
celeres ceux qui sont toujours prêts et qui accomplissent rapidement leurs tâches), mais Valerius Antias dit qu'ils ont été ainsi appelés du nom de leur commandant.
3. Car parmi eux, l'homme le plus distingué était leur commandant; sous ses ordres il y avait trois centurions, et sous les ordres de ces derniers il y en avait
d'autres qui étaient chargés des commandements inférieurs. Dans la ville ces celeres escortaient constamment Romulus, ils étaient armés de lances, et exécutaient ses ordres; et dans les campagnes militaires ils combattaient devant lui et défendaient sa personne. Et en règle générale c'était eux qui donnaient une issue favorable à la bataille, car ils étaient les premiers à engager le combat et les derniers à se retirer. Ils combattaient à cheval là où le sol se prêtait aux manœuvres de cavalerie, et à pied là où il était inégal et peu commode pour des chevaux.
4. Cet usage, Romulus l’a emprunté, je crois, aux Lacédémoniens, ayant appris que chez eux, aussi, trois cents jeunes des plus nobles servaient les rois pour le protéger et aussi pour le défendre à la guerre, combattant à pied et à cheval.
XIV.
1. Après avoir établi ces institutions, il fixa les honneurs et les pouvoirs qu'il souhaitait donner à chacun. Au roi il réserva ces prérogatives: en premier lieu, la suprématie dans les cérémonies et les sacrifices religieux et la conduite de tout ce qui concernait le culte des dieux; ensuite, la sauvegarde des lois et des coutumes du pays et le respect général de la justice dans tous les cas, qu’elle soit fondée sur la loi naturelle ou sur la loi civile; il jugeait également en personne
des crimes les plus graves, laissant les autres aux sénateurs, mais s’assurant qu’aucune erreur n'était commise lors de leur jugement; il devait réunir le sénat et convoquer l'assemblée populaire, pour donner le premier son avis et pour faire exécuter les décisions de la majorité. Voilà les prérogatives qu'il accorda au roi et, en outre, il lui donna le commandement suprême dans la conduite de la guerre.
2. Au sénat il assigna les honneurs et l'autorité suivante : délibérer et voter sur tout ce que le roi lui soumettait ; la décision de la majorité l’emportait. Ici également Romulus se basa sur la constitution des Lacédémoniens; leurs rois, aussi, n'ont pas les pleins pouvoirs pour faire tout qu'ils veulent, mais la gerousia exerçet le pouvoir absolu dans les affaires publiques.
3. Au peuple il accorda trois privilèges: choisir
les magistrats, pour ratifier des lois, et décider au sujet de la guerre toutes les fois que le roi leur laissait la décision; pourtant même dans ces sujets leur autorité n'était pas sans restriction, puisque l'accord du sénat était nécessaire pour donner suite à leurs décisions. Tout le peuple
ne votait pas en même temps, mais était convoqué par curies, et
ce qui avait été décidé par la majorité des curies était rapporté au sénat. Mais aujourd’hui cette pratique a changé : le sénat ne délibère pas sur les résolutions votées par le peuple, mais le peuple a plein pouvoir sur les décrets du sénat; et
laquelle des deux coutumes est la meilleure je laisse à d'autres d'en
décider.
4. Par cette division du pouvoir non seulement les affaires civiles étaient administrées d'une façon prudente et ordonnée, mais les affaires militaires aussi étaient menées avec rapidité et obéissance stricte. Si le roi jugeait bon de partir avec son armée, il n’y avait aucune nécessité pour que des tribuns soient choisis par les tribus, ou des centurions par des centuries, ou de choisir un chef de cavalerie, et il n’était pas nécessaire de dénombrer l'armée ou de la diviser en centuries ou d’assigner à chaque homme sa place appropriée. Mais le roi donnait ses ordres aux tribuns et ces derniers aux centurions et ceux-ci à leur tour aux décurions, chacun d’eux emmenait ceux qui étaient sous son commandement; et si on levait l'armée entière ou une partie de celle-ci, elle se présentait à une simple sommation, prête, en armes, disponible, à l’endroit indiqué.
XV.
1. Par ces institutions Romulus régla suffisamment et disposa convenablement la ville pour la paix et pour la guerre: et il la rendit grande et populeuse par les moyens suivants.
2. En premier lieu, il obligea les habitants élever tous leurs enfants mâles et pour les filles la première-née, et il leur interdit de tuer tous les enfants en-dessous de trois ans à moins qu'ils ne soient infirmes ou monstrueux à leur naissance. Ceux-ci il n'interdit pas aux parents de les exposer, pourvu qu’ils les aient montré d’abord à cinq voisins proches et que ceux ci l’aient approuvés. Pour ceux qui désobéissaient à cette loi il fixa diverses pénalités, y compris la confiscation de la moitié de leur propriété.
3. En second lieu, constatant que plusieurs villes d’Italie étaient très mal gouvernées, par des tyrannies et par des oligarchies, il s’engagea à accueillir et à attirer à lui les très nombreux fugitifs de ces villes,
ne regardant pas ni leurs malheurs ni leurs fortunes, pourvu qu’ils soient des hommes libres. Son but était d’augmenter la puissance romaine et de diminuer celle de leurs voisins; mais il inventa un prétexte spécieux pour y parvenir, faisant semblant d’honorer un dieu.
4. Pour lui il consacra l'endroit entre le Capitole et la citadelle qui s'appelle maintenant dans la langue romaine "l'espace entre les deux plantations," - un terme qui décrivait vraiment à ce moment-là la réalité, car l'endroit était ombragé par des bois épais
sur les deux côtés où il rejoignait les collines, -- et en fit un asile pour les suppliants. Et il y construisit un temple, -- mais à quel dieu ou divinité il le consacra, je n’en sais trop rien, -- il s’engagea, sous couvert de la religion, de protéger ceux qui s’y réfugiaient en ayant subi quelques maux que ce soit de leurs ennemis; et s'ils choisissaient de rester avec lui, il leur promit la citoyenneté et une partie de la terre qu'il prendrait à l'ennemi. Et les gens vinrent s'assembler là de toutes parts, fuyant les malheurs de leur patrie; ils n’eurent plus aucune envie de quitter cet endroit, retenus par les exemples quotidiens de son accueil et de sa bonté.
XVI.
1. Il y avait aussi une troisième mesure de Romulus, que les Grecs auraient dû pratiquer plus que toute autre, et qui était, à mon avis, la meilleure de toutes les mesures politiques, car elle créa la base la plus solide de la liberté des Romains et elle ne fut pas le plus mince facteur dans leur lutte pour la suprématie. La
voici : ne pas massacrer tous les hommes en âge de porter les armes, ne pas asservir le reste de la population des villes capturées lors d’une guerre, ne pas laisser leurs terres en pâturage aux moutons, mais y envoyer plutôt des colons pour occuper une partie du pays, de faire des villes conquises des colonies romaines, et d’accepter d’accorder la citoyenneté à
certaines d'entre elles.
2. Par ces mesures et d’autres encore il agrandit les colonies fort petites au départ, la suite des événement le montra; le nombre de ceux qui s’étaient joints à lui pour fonder Rome ne s’élevait pas à plus de trois mille fantassins ni tout à fait à trois cents cavaliers, amis il laissa quand il disparut des hommes 46.000 fantassins et environ mille cavaliers.
3. Romulus institua ces mesures et les rois qui régnèrent sur la ville après lui mais aussi les magistrats annuels qui vinrent après eux poursuivirent la même politique, avec des additions occasionnelles, avec un tel succès que les romaines finirent par égaler en nombre les nations qui étaient considérées comme les plus populeuses.
XVII.
1. Quand on compare les coutumes des Grecs à ces dernières, je ne puis trouver aucune raison de chanter les louanges de celles des Lacédémoniens ou
des Thébains ou des Athéniens, qui se glorifient tellement de leur sagesse; tous, jaloux de leur noble naissance et n’accordant la citoyenneté à personne ou à très peu de
gens (je ne dis rien sur le fait que certains même chassaient les étrangers), non seulement
ils ne gagnèrent rien de cette attitude hautaine, mais réellement elle
leur causa les plus grands maux
2. Ainsi, le Spartiates après que leur défaite à Leuctres, où ils perdirent mille sept cents hommes, ne purent plus ramener leur ville à son ancienne position d’avant le désastre, mais abandonnèrent honteusement leur suprématie. Les Thébains et les Athéniens par un simple désastre à Chéronée furent privés par les Macédoniens non seulement de l’hégémonie sur la Grèce mais en même temps de la liberté qu'ils avaient héritée de leurs ancêtres.
3. Tandis que Rome, occupée dans une grande guerre en Espagne et en Italie et devant récupérer la Sicile et la Sardaigne, qui s’étaient révoltées à un moment où la situation en Macédoine et en Grèce était devenue critique et que Carthage contestait encore la suprématie, et quand toute l’Italie sauf une petite partie était non seulement en rébellion ouverte mais aussi favorisait la guerre Hannibalique, comme on l’appelait, -- entourée, dis-je, par tant de périls en même temps, Rome surmonta ces malheur au point qu’elle devint plus forte qu’auparavant, en pouvant surmonter chaque danger grâce au nombre de ses soldats, et non pas, comme on l’imagine à la faveur de la fortune;
4. malgré toute l'aide de la fortune la ville aurait pu être anéantie par le simple désastre chez Cannes, où sur six mille cavaliers seulement trois cents soixante-dix survécurent, et sur quatre-vingts mille fantassins enrôlés dans l'armée de la coalition, pas plus de trois mille s’échappèrent.
XVIII.
1 Ce n’est pas seulement ces institutions de Romulus que j'admire, mais également celles que je vais rapporter. Il comprit que le bon gouvernement des villes était dû à certaines causes que tout chef d’Etat invoque mais que peu réussissent à mettre
en l’œuvre: d'abord, la faveur des dieux, dont l’approbation donne le succès à chaque entreprise des hommes; ensuite, la modération et la justice, avec comme conséquence que les citoyens, moins disposés à se faire du tort les uns aux autres, sont plus en harmonie, et prennent comme mesure de leur bonheur les honneurs plutôt que les plaisirs les plus honteux; et, pour terminer, le courage dans la guerre, qui
fait fructifier les autres vertus.
2. Et il pensa qu'aucun de ces avantages n’était l'effet de la chance, mais il reconnut que les bonnes lois et l'émulation à poursuivre la vertu rendent un état pieux, modéré, consacré à la justice, et courageux dans la guerre. Il prit une grande attention, donc, pour encourager ces derniers, en commençant par le culte des dieux et des génies. Il établit des temples, des enceintes sacrées et des autels, fit ériger des statues, détermina les représentations et les symboles des dieux, et établit leurs pouvoirs, les cadeaux bienfaisants qu'ils firent à l'humanité, les fêtes particulières qui
devaient être célébrés en l'honneur de chaque dieu ou génie, les sacrifices dont ils aimaient être honorés par les hommes, aussi bien que les jours chômés, les assemblées festives, les jours de repos, et toutes choses de cette nature, en cela il suivit les meilleures coutumes pratiquées par les Grecs.
3. Mais il rejeta tous les mythes traditionnels sur des dieux qui contiennent des blasphèmes ou des calomnies contre eux, considérant ces derniers comme mauvais, inutiles, indécents et
indignes, non seulement des dieux, mais même des hommes de bien; et il accoutuma les gens à penser et à parler avec respect des dieux et à ne leur attribuer aucune conduite indigne de leur nature divine.
XIX.
1.
En effet, il n'y a aucune tradition chez les Romains qu’Ouranos
fut châtré par ses propres fils ou que Saturne détruisit sa propre
descendance pour se protéger de son attaque ou que Jupiter détrôna
Saturne et confina son propre père dans les prisons du Tartare, ni
aussi des guerres, des blessures, ou des chaînes chez les dieux, ou
leur servitude parmi les hommes
2. Et on n’observe chez eux aucune fête de deuil ou de port
des vêtements noirs par des femmes qui se frappent la poitrine et ni
lamentations des femmes en raison de la disparition des divinités,
comme le font les Grecs en commémoration du viol de Perséphone et des
aventures de Dionysus et de tous les autres mythes semblables.
Et on ne verra pas chez eux, quoique leurs manières soient
maintenant corrompues, aucun transport extatique, aucune frénésie
corybantique, aucun quêteur sous la couleur de la religion, aucune
orgie ou mystère secrets, ni des veilles où des hommes et des femmes
passent la nuit ensemble dans les temples, ni aucune autre spectacle
de ce genre; mais aussi
dans toutes leurs paroles et actions en ce qui concerne les dieux ils
montrent un respect qu’on n’a jamais vu
chez les Grecs ni chez
les barbares.
3. Et la chose qui m’a le plus frappé, c’est que malgré l'afflux dans Rome de nations innombrables qui sont obligées d'adorer leurs dieux héréditaires selon les coutumes de leurs pays respectifs, la ville n’a jamais officiellement adopté une de ces pratiques étrangères, comme cela s’est passé dans beaucoup de villes par le passé; mais, quoiqu'elle ait, en vertu des oracles, repris certains rites de l'étranger, elle les célèbre selon ses propres traditions, après en avoir banni toutes les âneries fabuleuses. Les rites de la déesse d'Idea en sont un exemple;
4. Les préteurs organisent les sacrifices et les jeux célébrés dans son honneur chaque année selon les coutumes romaines, mais le prêtre et les prêtresses de la déesse sont
Phrygiens et ce sont eux qui portent son image dans le cortège à travers la ville, faisant l’aumône en son nom selon leur coutume, portant des effigies sur leurs seins et heurtant leurs tambourins tandis que les accompagnateurs jouent des airs sur leurs flûtes en l'honneur de la mère des dieux.
5. Mais par une loi et un décret du sénat aucun natif de Rome ne peut suivre le cortège à travers la ville revêtu d’une robe longue multicolore, ni faire la quête, ni être escorté par des joueurs de flûte, ni adorer le dieu selon le rite phrygien. Si prudente elle est pour admettre toutes les coutumes religieuses étrangères et si grande est
son aversion à toute exhibition pompeuse qui manque de bon goût.
XX.
1. Qu’on ne s’imagine pas cependant que je ne sache pas qu’une partie des mythes grecs est utile à l'humanité, soit en expliquant, comme ils le font, les travaux de la nature par des allégories, soit qu’ils sont conçus comme consolation aux malheurs humains, soit parce qu’ils libèrent l'esprit de ses agitations et de ses terreurs et le purifie des idées peu sensées, soit parce qu’ils ont été inventées pour tout autre but utile.
2. Mais bien que je sache tout cela aussi bien que
n'importe qui, néanmoins mon attitude envers les mythes est une attitude de méfiance, et je suis plus incliné à accepter la théologie des Romains, quand je considère que les avantages des mythes grecs sont minces et ne peuvent pas aider beaucoup de monde, mais seulement ceux qui se sont interrogés sur le but pour lequel ils sont conçus; et cette attitude philosophique est partagée par peu de gens. La grande multitude, ne connaissant pas la philosophie, est encline à prendre ces histoires au sujet des dieux dans le sens le plus mauvais et à tomber dans une de ces deux erreurs: soit
elle dédaigne les dieux parce qu’ils sont accablés de beaucoup de malheurs, soit elle se laisse aller aux vices les plus honteux et les plus anarchiques en voyant qu’on les attribue aux dieux.
XXI.
1. Mais laissons l'examen de ces
questions à ceux qui ont mis de côté la partie théorique de la
philosophie exclusivement pour leur réflexion. Pour revenir au
gouvernement établi par Romulus, j'ai trouvé que les choses suivantes
sont aussi dignes s’être notifiées dans un récit historique. En
premier lieu, il nomma un grand nombre de personnes pour assurer le
culte des dieux. En tout cas, personne ne pourrait trouver une autre la
ville nouvellement fondée dans laquelle on nomma tant de prêtres et de
ministres des dieux dès l’origine
2 . Indépendamment de ceux qui exerçaient
leurs sacerdoces dans la famille, on en nomma sous son règne soixante
pour exécuter par tribus et par curies les sacrifices publics au nom de
l’Etat. Je rapporte simplement ce que Terentius Varro, l'homme le plus
instruit de son époque, a écrit dans ses antiquités. En second lieu,
tandis que d'autres choisissent généralement avec négligence et de
manière inconsidérée ceux qui doivent présider aux fonctions
religieuses, trouvant normal de distribuer ces honneurs en vente
publique ou de les tirer au sort, il ne permit pas que les fonctions
religieuses soient achetés à prix d’argent ou soient tirées au
sort, mais il fit une loi qui ordonnait à chaque curie de choisir deux
hommes de plus de cinquante ans, de naissance noble et de mérite
exceptionnel, de fortune suffisante et sans aucun défaut corporel; et
il ordonna que ceux qui obtenaient ces honneurs, ne l’l'eussent pas
pour une période fixe, mais durant toute leur vie, libérés du service
militaire par leur âge et déchargés des obligations civiles par la
loi.
XXII.
1. Et parce que certaines cérémonies
devaient être exécutées par des femmes, d'autres par des enfants dont
les pères et les mères vivaient encore, pour que ces cérémonies
puissent également être accomplies de la meilleure façon, il ordonna
que les épouses des prêtres soient associées à leurs maris dans ses
fonctions; et dans le cas où les rites étaient interdits aux hommes
par la loi du pays, leurs épouses devaient les exécuter et leurs
enfants devaient les aider dans le cas où les fonctions l’exigeaient;
et les prêtres qui n’avaient pas d’enfants devaient choisir dans
les autres familles de leur curie le garçon et la fille la plus belle,
le garçon pour aider aux cérémonies jusqu'à l'âge de la puberté,
et la fille à condition qu'elle reste célibataire. Il emprunta ces façons
de faire, à mon avis, aux traditions grecques.
2. Toutes les fonctions qui sont
assurées dans les cérémonies grecques par des jeunes filles qu'ils
appellent canéphores et l'arrhéphores sont exécutées chez les
Roamins par les tutulatae : elles portent sur leurs têtes le même
genre de couronnes que celles qui ornent les statues d’Artémis
d’Ephèse chez les Grecs. Et toutes les fonctions qui étaient assurées
par les Tyrrhéniens et plus tôt par les Pélasges par ceux qu’on
appelle les cadmili dans les mystères des Curètes et dans ceux des
Grands Dieux, étaient assurées de la même manière par les assistants
des prêtres qui s'appellent maintenant camilli chez les Romains.
3. En outre, Romulus ordonna qu’un
devin de chaque tribu soit présent aux sacrifices. Ce devin nous
l’appelons hieroskopos, et les Romains, conservant quelque chose du
nom antique, haruspex. Il fit également une loi qui prescrivait que
tous les prêtres et ministres des dieux devaient être choisis par les
curies et que leur élection devait être confirmée par ceux qui
interprètent la volonté des dieux par l'art du divination.
XXIII.
1. Après avoir fait ces règlements
pour les ministres des dieux, il assigna, comme je l’ai dit, les
sacrifices d'une façon appropriée aux divers curies, nommant pour
chacune d'elles les dieux et les génies qu'ils devaient toujours
adorer, et détermina les dépenses pour les sacrifices, dépenses qui
devaient leur être payées par le trésor public.
2. Les membres de chaque curie exécutaient
leurs sacrifices convenus avec leurs propres prêtres, et les jours
consacrés, ils festoyaient ensemble à une table commune. Une salle de
festin fut construite pour chaque curie, et on y avait consacré, juste
comme dans les prytanées grecs, une table commune pour tous les membres
de la curie. Ces salles de festin avaient le même nom que les curies
elles-mêmes, et s'appellent encore ainsi de nos jours.
3. Cette institution, à mon avis,
Romulus la reprit à la coutume lacédémonienne des phiditia, qui étaient
alors en vogue. Il semblerait que ce soit Lycurgue, qui ayant connu
cette institution chez les Crétois, l'amena à Sparte avec grand profit
pour son pays; en temps de paix elle accoutumait en fait la vie des
citoyens à la frugalité et à la tempérance dans leurs repas
quotidiens, et en temps de guerre elle inspirait à chaque homme un sens
de la honte et le souci de ne pas abandonner son camarade avec qui il
avait offert des libations et des sacrifices et partagé les cérémonies
communes.
4. Et ce n’est pas seulement pour
sa sagesse dans ce domaine que Romulus mérite d’être loué, mais également
pour la frugalité des sacrifices qu'il institua pour honorer des dieux
: la plus grande partie, si pas tous, subsistent de nos jours, et sont
exécutés de façon ancienne.
5. En tout cas, j’ai vu moi-même
dans des édifices sacrés des repas faits pour les dieux sur
d’antiques tables de bois, dans des paniers et des petits plats de
terre : c’était du pain d'orge, des gâteaux d’épeautre, avec les
prémices de fruits, et d'autres choses semblables, simple, bon marché,
et exemptes de toute ostentation vulgaire. J'ai vu également les vins
des libations qui avaient été mélangés, non pas dans des vases
d'argent et d'or, mais dans de petites tasses et cruches de terre, et
j'ai vraiment admiré ces hommes qui adhéraient aux coutumes de leurs
ancêtres et qui ne dégénéraient pas leurs rites antiques dans une
vaine magnificence.
6. Il y a, c’est vrai, d’autres
institutions, dignes d’être rappelées et exposées : elles furent établies
par Numa Pompilius, qui régna sur la ville après Romulus, un homme de
sagesse consommée et de sagacité rare pour interpréter la volonté
des dieux, mais j’en parlerai plus tard; d'autres ont été ajoutées
par Tullus Hostilius, le deuxième roi après Romulus, et par tous les
rois qui l'ont suivi. Mais les graines de ces institutions ont été semées
et les bases ont été créées par Romulus, qui établit les
principales cérémonies de leur religion.
XXIV.
1. Il semble que dans les autres
domaines Romulus ait été aussi l'auteur de cette bonne discipline grâce
à laquelle les Romains ont vu s'épanouir leur cité pendant de
nombreuses générations; il établit beaucoup de lois bonnes et utiles,
la plupart non écrites, mais certaines fixées par écrit. Je n’ai
pas besoin de mentionner la plupart d'entre elles, mais je vais donner
une courte description de celles que j'ai surtout admirées et que j'ai
considérées propres à illustrer le caractère de l’ensemble de la législation
de cet homme, montrant à quel point elles étaient austères, opposées
au vice, et comment elles ressemblaient étroitement à la vie de l'âge
héroïque
2. Cependant, je veux d'abord
observer que tous ceux qui ont établi des constitutions, Barbares aussi
bien que Grecs, semblent avoir correctement reconnu le principe général
que chaque état, puisqu'il se compose de beaucoup de familles, est le
plus susceptible d'apprécier la tranquillité quand les vies des différents
citoyens sont paisibles, et doit affronter des moments très tumultueux
quand les affaires privées des citoyens sont en mauvais état, et que
chaque chef d’état prudent, qu’il soit législateur ou roi, doit présenter
des lois susceptibles de rendre les citoyens justes et mesurés dans
leurs vies.
3. Pourtant tous, à mon avis, ne
semblent pas avoir également bien compris par quelles coutumes et par
quelles lois on peut arriver à ce résultat, mais certains d'entre eux
paraissent s’être largement et presque totalement égarés sur les
parties principales et fondamentales de leur législation.
4. Par exemple, en ce qui concerne
le mariage et le rapport avec les femmes, par où le législateur doit
commencer (c’est par là que la nature a commencé à former nos
vies), certains, prenant comme exemple les bêtes, ont permis à des
hommes d'avoir des rapports avec des femmes librement et dans la
promiscuité, pensant de ce fait libérer leurs vies des frénésies de
l'amour, éteindre les jalousies meurtrières, et écarter beaucoup
d'autres maux qui s’abattent sur les maisons privées et les états
entiers à cause des femmes.
5. D'autres ont banni ces rapports dévergondés
et bestiaux de leurs états en unissant un homme à une femme; mais pour
conserver les liens du mariage et la chasteté des femmes ils n'ont
jamais essayé d’établir la moindre loi, mais se sont mis dans l’idée
que c’était chose impossible.
6. D'autres n'ont pas autorisé les
rapports sexuels hors mariage, comme chez quelques Barbares, ni que
leurs femmes restent sans surveillance, comme chez les Lacédémoniens,
mais ont établi beaucoup de lois pour les garder dans le droit chemin.
Et certains ont même nommé un magistrat pour s'occuper de la bonne
conduite des femmes; cependant cette mesure de surveillance fut trouvée
insuffisante et trop faible pour atteindre son but, incapable qu’elle
était d’obliger une femme de peu de vertu à avoir un comportement
honnête.
XXV.
1. Mais Romulus n’eut pas à
donner au mari une action contre son épouse pour adultère ou pour
avoir quitté sa maison sans motif, ou à l'épouse une action contre
son mari pour maltraitance ou pour la répudier sans raison, et n’eut
pas à faire une loi pour le recouvrement ou la restitution de la dot,
ou un autre règlement de cette nature, mais il lui suffit d’une
simple loi qui prévoit effectivement toutes ces choses, car les résultats
eux-mêmes ont montré qu’elle amena les femmes à se comporter avec
modestie et décence.
2. Voici la loi : une femme unie à
son mari par un mariage consacré devait partager tous ses avoirs et
rites sacrés. Les anciens Romains nommaient les mariages consacrés et
légaux par le terme de farracei cad le partage du far,
que nous appelons zea (épeautre); c’était une nourriture
ancienne et, pendant longtemps, la nourriture ordinaire de tout le
Romains, et leur pays produit en abondance un excellent épeautre. Et de
même nous les Grecs nous considérons l'orge comme le grain le plus
ancien, et c’est pour cette raison que nous commençons nos sacrifices
par des grains d’orge que nous appelons oulai, de même le
Romains, qui considèrent que l’épeautre est le plus estimable et le
plus ancien des grains, dans toutes les offrandes où l’on brûle une
victime commencent le sacrifice avec cet épeautre. Cette coutume existe
toujours, sans avoir été dénaturée par des prémices de plus grandes
dépenses.
3. Le partage entre épouses et
maris de cette nourriture la plus sainte et la première de toutes et
leur union fondée sur le partage de toutes leurs fortunes tira son nom
de ce partage de l’épeautre et forgea les liens d'une union
indissoluble ; il n'y avait rien qui puisse annuler ces mariages.
4. Cette loi obligeait les femmes
mariées, puisqu’elles n'avaient aucun autre recours, à se plier
elles-mêmes entièrement au caractère de leurs maris, et obligeait les
maris à régenter leurs épouses en tant que possessions obligatoires
et dont il ne pouvait se séparer.
5. En conséquence, si une épouse
était vertueuse et obéissante en toutes choses à son mari, elle était
maîtresse de la maison au même titre que son mari, et après la mort
de son mari elle héritait de sa propriété de la même façon qu’une
fille héritait de son père; c'est-à-dire, s'il mourait sans enfants
et intestat, elle était maîtresse de tous ce qu’il laissait, et s'il
avait des enfants, elle partageait également avec eux. Mais si elle se
conduisait mal, la partie lésée était son juge et déterminait
l’importance de sa punition.
6. D'autres délits cependant étaient
jugés par les membres de la famille en même temps que le mari; parmi
ceux-ci il y avait l'adultère, ou si on trouvait la femme ayant bu du
vin -- chose que les Grecs considérent comme un défaut vraiment
mineur. Romulus autorisa de punir ces deux actes par la peine de mort,
considérant que c’étaient les délits les plus graves que des femmes
pouvaient commettre, puisqu'il considérait l'adultère comme cause de démence,
et l’ivresse comme cause d'adultère.
7. Et ces deux délits ont continué
pendant longtemps à être punis par les Romains avec une sévérité
impitoyable. La sagesse de cette loi sur les épouses est attestée par
la durée pendant laquelle elle fut en vigueur; on s’accorde à dire
que pendant cinq cent vingt ans aucun mariage n'a jamais été dissous
à Rome. Mais que lors de la cent trente-septième olympiade, sous le
consulat de Marcus Pomponius et Gaius Papirius, Spurius Carvilius, un
homme de distinction, fut le premier à divorcer de son épouse, et
qu'il fut obligé par les censeurs de jurer qu'il s'était marié afin
d'avoir des enfants (son épouse, semble-t-il, était stérile);
pourtant en raison de son action, bien qu'elle fut basée sur la nécessité,
il fut à jamais détesté par le peuple.
XXVI.
1 . Telles sont donc les excellentes
lois que Romulus établit à l’égard des femmes, grâce auxquelles il
leur fit observer la décence envers leurs maris. Mais celles qu'il établit
en ce qui concerne le respect et l’obéissance des enfants envers
leurs parents, pour qu'ils les honorerent et leur obéissent en toutes
choses, en paroles et en actes, étaient toujours plus solennelles, plus
dignes et fort supérieures à nos lois.
2. En effet ceux qui ont établi les
constitutions grecques ont laissé très peu de temps les fils sous la
tutelle de leurs pères, certains jusqu'à la fin de la troisième année
après qu'ils aient atteint la puberté, d'autres aussi longtemps qu'ils
restaient célibataires, et certains jusqu'à ce que leurs noms soient
inscrits dans les registres publics, comme je l'ai appris des lois de
Solon, de Pittacos et de Charondas, hommes célébrés pour leur grande
sagesse.
3. Quant aux punitions qu'ils préconisent
pour la désobéissance des enfants envers leurs parents elles n'étaient
pas lourdes: elles permettaient à des pères de mettre leurs fils
dehors et de les déshériter, mais rien de plus. Mais les punitions
douces ne sont pas suffisantes pour retenir la folie de la jeunesse et
ses manières impudentes ou pour donner la modération à ceux qui ont
été insouciants à la vertu; et en conséquence chez les Grecs
beaucoup d’actions indécentes sont commises par des enfants contre
leurs parents.
4. Mais le législateur romain donna
pratiquement les pleins pouvoirs au père sur son fils, même durant son
vie entière, s'il le jugeait approprié il pouvait l'emprisonner, le châtier,
le mettre dans les chaînes et le garder au travail dans les domaines,
ou le mettre à la mort, et ceci même si le fils était déjà engagé
dans les affaires publiques, même s'il faisait partie des plus hauts
magistrats, et même s'il était célèbres pour son zèle envers
l'Etat.
5. En vertu de cette loi, des hommes
de distinction, alors qu’ils prononçaient du haut des rostres des
discours hostiles au sénat et à la satisfaction du peuple, furent traînés
et emportés par leurs pères pour subir le châtiment qu’ils
jugeaient bon; et tandis qu'ils étaient emmenés à travers le forum,
aucune personne présente, ni consul, ni tribun, ni la populace même,
qu’ils flattaient et qui trouvait toute puissance inférieure à la
sienne, ne put les sauver.
6. Je m'abstiens de mentionner
combien d'hommes courageux, poussés par leur valeur et leur ardeur à
accomplir de nobles actions que leurs pères n'avaient pas commandé,
furent mis à mort par leurs propres pères, comme on le raconte pour
Manlius Torquatus et pour beaucoup d'autres. Mais pour ce qui les
concerne j’en parlerai le moment venu.
XXVII.
1. Et le législateur romain
ne s’arrêta pas là en donnant au père la puissance sur son fils,
mais il lui permit aussi de le vendre, sans s’occuper si cette
permission pouvait être considérée comme cruelle et plus dure que ce
qui était compatible avec une affection normale. Et, - chose que tous
ceux qui connaissent les façons relâchées des Grecs trouveraient étonnante
et considéreraient comme cruelle et tyrannique, - il donna même le
pouvoir au père de faire un bénéfice en vendant son fils jusqu’à
trois fois, donnant de ce fait un plus grand pouvoir au père sur son
fils qu'un maître sur ses esclaves.
2. Car un esclave qui a été
vendu une fois et qui plus tard obtient sa liberté est son propre maître
à jamais, mais un fils qui a par le passé était vendu par son père,
s'il devient libre, relève encore de la puissance de son père, et s'il
est vendu une deuxième fois et une deuxième fois libéré, il est
toujours, comme au début, l'esclave de son père; mais après la troisième
vente il est libéré de son père.
3. Cette loi, écrite ou non écrite,
-- je ne peux le dire franchement, -- les rois l’observèrent au début,
la considérant comme la meilleure de toutes les lois; et après le
renversement de la monarchie, quand les Romains décidèrent pour la
première fois d'exposer dans le forum aux yeux de l’ensemble des
citoyens toutes leurs coutumes et toutes leurs lois ancestrales, ainsi
que celles provenant de l'étranger, afin que les droits du peuple ne
puissent pas être changées aussi souvent que les pouvoirs des
magistrats, les decemvirs, qui furent autorisés par le peuple à
rassembler et retranscrire les lois, retranscrivirent celle-là parmi
les autres, et elle se trouve maintenant sur la quatrième des douze
Tables, comme ils les appellent, qu’ils installèrent alors dans le
forum.
4. Et les decemvirs, qui ont furent
nommés après trois cents ans pour retranscrire ces lois, n'ont pas
introduit pour la première fois cette loi chez le Romains, mais la
trouvant bien établie auparavant, ils n’ont pas osé l’abroger : je
me base sur beaucoup de considérations et en particulier sur les lois
de Numa Pompilius, le successeur de Romulus et voici ce qui est écrit:
"si un père donne à son fils l’autorisation d’épouser une
femme qui par les lois doit être associée à ses rites et à ses
possessions sacrées, il n'aura plus le pouvoir de vendre son
fils." Il n’aurait jamais écrit cela si l’on n’avait pas
permis au père dans toutes les anciennes lois de vendre ses fils.
5. Mais en voilà assez sur ce sujet
car je désire également donner un exposé récapitulatif des autres
mesures prises par Romulus pour régler la vie des particuliers.
XXVIII.
1. Il observa que l’ensemble des
citoyens, chez qui la plus grande partie était difficile à guider, ne
pouvait être porté à une vie de modération, à préférer la justice
au profit, à cultiver la persévérance dans les difficultés et à
considérer la vertu comme la chose la plus valable, uniquement par une
instruction théorique, mais qu’il lui fallait une pratique habituelle
des exercices pour les mener à chacune des vertus, et il savait que la
grande masse des hommes y viennent plutôt par nécessité que par
choix, et par conséquent, s’il n’y avait rien pour les retenir, ils
reviennaient à leurs dispositions naturelles, ainsi il laissa aux
esclaves et aux étrangers l’exercice les travaux sédentaires et mécaniques
et ceux qui favorisent les passions honteuses, les considérant comme
destructeurs et corrupteurs des corps et des âmes de tous ceux qui les
pratiquent; et de tels métiers pendant très longtemps furent considérés
comme déshonorants par les Romains et indignes d’être pratiqués par
aucun des citoyens de souche.
2. Les seuls emplois qu'il laissa
aux hommes libres étaient au nombre de deux, l’agriculture et la
guerre; il observa que des hommes ainsi employés devenaient maîtres de
leur appétit, et se laissaient moins aller à des liaisons amoureuses
illicites, et suivaient uniquement ce genre de convoitise qui les mène,
non pas à se nuire l’un l’autre, mais à s'enrichir aux dépens de
l'ennemi. Mais, comme il considérait chacun de ces métiers, quand ils
étaient séparés l’un de l’autre, comme imparfaits et favorisant
les querelles, au lieu de laisser une partie des hommes cultiver la
terre et l'autre ravager le pays de l'ennemi, à la façon des Lacédémoniens,
il ordonna que les mêmes personnes exercent en même temps les métiers
de paysans et de soldats.
3. En temps de paix il les accoutuma
à rester à leurs tâches dans le pays, sauf quand il devaient aller au
marché ; à ces occasions ils se réunissaient en ville afin de
commercer, et à cet effet il fixa chaque neuvième jour comme jour de
marché; et quand il y avait la guerre il les fit exécuter les
fonctions des soldats et leur enseigna à ne pas se rapporter à
d'autres dans les difficultés ou les avantages que la guerre apportait.
Il divisa également entre eux les terres, les esclaves et l'argent
qu'il prenait à l'ennemi, les disposant ainsi les à participer
gaiement à ses campagnes.
XXIX.
1. Dans le cas de délits commis par
des citoyens contre d’autres citoyens il ne permit pas que les
affaires traînent, mais elles devaient être jugées promptement,
parfois jugeant lui-même et parfois déléguant à d'autres; et il
proportionna la punition à l'importance du crime. Il observa également
que rien ne retient plus efficacement les hommes de toute mauvaise
actions que la crainte : il conçut beaucoup de choses pour
l’inspirer, telles que l'endroit où il s’asseyait lors d’un
jugement dans la partie la plus visible du forum, l'aspect terrifiant
des soldats qui l'accompagnaient : ils étaient trois cents, et les
verges et les haches portées par douze hommes, qui fouettaient dans le
forum ceux qui méritaient le châtiment et qui décapitaient en public
ceux qui étaient coupables des plus grands crimes.
2. Tel fut le caractère général
du gouvernement établi par Romulus; les détails que j'ai mentionnés
sont suffisants pour permettre de se former un jugement du reste.
XXX.
1. Voici rapportées par la
tradition les autres activités de cet homme, dans les guerres et à
Rome, qui peuvent mériter d’être mentionnées dans une histoire.
2. Puisque beaucoup de nations
puissantes et belliqueuses demeuraient aux environs de Rome et
qu’aucune d'elles n’était amicale aux Romains, il désira se les
concilier par des mariages, - selon l'opinion des anciens, c’était la
méthode la plus sûre de cimenter des amitiés; mais il considéra que
les villes en question ne s’uniraient pas avec les Romainsde
leur plein gré, parce qu’ils s’étaient installés depuis peu de
temps dans la ville, et qu’ils n'étaient puissants ni par leur
richesses ni par quelque brillant exploit, mais qu'elles céderaient à
la force si aucun offense n'accompagnait une telle contrainte. Il
détermina, avec l'approbation de Numitor, son grand-père, de provoquer
les mariages désirés par un enlèvement de vierges.
3. Après avoir pris cette résolution,
il fit d’abord le vœu au dieu qui préside les desseins secrets de célébrer
des sacrifices et des fêtes chaque année si son entreprise réussissait.
Puis, après avoir dévoilé son plan au sénat et reçu son
approbation, il annonça qu'il ferait une fête et une assemblée générale
en l'honneur de Neptune, et il envoya une invitation aux villes des
environs les plus proches, invitant tous ce qui le souhaitaient de venir
au rassemblement et de participer aux festivités; il proposait toutes
les sortes de concours avec participation de chevaux et d’hommes
4. Et quand beaucoup d'étrangers
arrivèrent avec leurs épouses et leurs enfants aux festivités, il
offrit des sacrifices à Neptune et commença les jeux: puis, le dernier
jour, - celui où devait se terminer la réunion - il commanda aux
jeunes gens, quand il donnerait lui-même le signal, de saisir toutes
les vierges qui étaient venues au spectacle, chacun prenant la première
qu’il rencontrait, de les garder la nuit sans les violer et de les lui
amener le jour suivant.
5. Donc les jeunes gens se divisèrent
en plusieurs groupes, et dès qu'ils virent le signal convenu, ils
entreprirent de se saisir des vierges; et immédiatement ce fut le
tumulte chez les étrangers qui redoutaient de plus grands dommages. Le
jour suivant, quand les vierges furent amenées devant Romulus, il
apaisa leur désespoir en les assurant qu’elles avaient saisies, non
pour être violées mais pour se marier; il précisa que c'était une
coutume grecque ancienne et que c’était pour des femmes la plus
illustre de toutes les façons de contracter mariage, et il leur demanda
d'aimer ceux que la fortune leur avait donnés pour maris.
6. Alors il les compta et arriva au
nombre de six cent quatre-vingt-trois, il choisit un nombre égal
d'hommes célibataires à qui il les unit selon les coutumes du pays de
chaque femme, basant les mariages sur une communion du feu et de l'eau,
de la même manière que les mariages se font encore aujourd’hui.
XXXI.
1. Certains déclarent que ces événements
se sont produits la première année du règne de Romulus, mais Gnaeus
Gellius dit que c’était au cours de la quatrième, ce qui est plus
probable. Il n'est pas probable que le chef d'une ville nouvellement
construite entreprenne une telle chose avant d’avoir établi son
gouvernement. En ce qui concerne la raison de l’enlèvement des
vierges, certains l'attribuent à une pénurie de femmes, d'autres à la
recherche d’un prétexte pour la guerre; mais ceux qui en donnent
l'exposé le plus plausible -- et je suis d’accord avec eux --
l'attribuent au désir de contracter une alliance fondée sur l'affinité
avec les villes voisines.
2. Et les Romains jusqu’à ce jour
continuent à célébrer la fête instituée alors par Romulus, et ils
l’appellent les Consualia au cours desquelles un autel souterrain, érigé
près du cirque Maximus, est mis à jour par le déplacement de la terre
qui le recouvre et honoré par des sacrifices et par la crémation des
prémices ; et il y a des courses de chevaux attelés aux chariots et de
chevaux seuls. Le dieu à qui ces honneurs sont rendus est appellé
Consus par le Romains : c’est le même, selon certains qui traduisent
le nom dans notre langue, que Poséidon Seisichthon ; et ils
disent que ce dieu est honoré d'un autel souterrain parce qu'il est le
maître de la terre.
3. Je connais également la rumeur
d’une autre tradition : que les fêtes sont en effet célébrées en
l'honneur de Neptune et que les courses de chevaux sont faites en son
honneur, mais que l'autel souterrain a été érigé plus tard pour une
divinité dont le nom ne peut être prononcé, qui préside et qui est
la gardienne des desseins cachés; un autel secret n'a jamais été érigé
pour Neptune, disent-ils, nulle part dans le monde par des Grecs ou des
Barbares. Mais il est difficile de dire quelle est la vérité en cette
matière.
XXXII.
1. Alors l’annonce du rapt des
vierges et de leur mariage se répandit parmi les villes voisines,
certaines de ces derniers étaient furieuses du procédé en lui-même,
mais d'autres, vu le motif de l’enlèvement et les résultats réalisés,
le prirent avec modération; mais, en tout cas, au cours du temps ce
rapt occasionna plusieurs guerres, dont la plupart eurent peu de conséquences,
mais celle contre les Sabins fut importante et difficile. Toutes ces
guerres se terminèrent heureusement, comme les oracles l’avaient prédit
à Romulus avant qu'il n’entreprît la tâche, en lui indiquant que
les difficultés et les dangers seraient grands mais que leurs résultats
seraient favorables.
2. Les premières villes qui firent
la guerre contre lui furent Caenina, Antemnae et Crustumerium. Elles
prirent comme prétexte l’enlèvement des vierges et le fait qu’ils
n’avaient pas reçu satisfaction à leur sujet; mais la vérité était
qu'ils étaient contrariés par la fondation de Rome et par son
accroissement considérable et rapide et elles estimaient qu'elles ne
devaient pas permettre à cette ville de se développer comme une menace
commune à tous ses voisins.
3. Pour commencer, ces villes envoyèrent
des ambassadeurs aux Sabins, leur demandant de prendre le commandement
de la guerre, puisqu'ils possédaient la plus grande armée, étaient
les plus puissants en raison de leur richesse, prétendaient commander
à leurs voisins et avaient souffert de l'insolence des Romains plus que
les autres puisque la plupart des vierges qui avaient été prises leur
appartenaient.
XXXIII.
1. Mais quand ils virent qu’ils
n’arrivaient à rien, parce que les ambassades de Romulus
s’opposaient à eux et circonvenaient les Sabins par leurs paroles et
par leurs actes, ils s’irritèrent de lz perte de leur temps – les
Sabins temporisaient toujours et retardaient la date de la délibération
au sujet de la guerre -- et résolurent de faire seuls la guerre contre
les Romains, croyant que leurs propres forces, si les trois villes
unissaient leurs forces, étaient suffisantes pour conquérir une ville
de peu d’importance. C'était leur plan: mais ils ne se réunirent pas
tous ensemble assez vite dans un camp, parce que les Caeninenses, qui
semblaient les plus chauds à faire la guerre, partirent imprudemment
avant les autres.
2. Alors que ces hommes étaient en
campagne et ravageaient les confins du pays, Romulus fit sortit son armée
et tomba inopinément sur l'ennemi qui n’était pas sur leur garde, il
s’empara de leur camp, qui était à peine terminé. Il talonna alors
ceux qui se sauvaient jusqu’à leur ville, où les habitants n'avaient
pas encore appris la défaite de leurs forces, et trouvant des murs sans
surveillance et des portes ouvertes, il prit la ville de force; et quand
le roi des Caeninenses vint à sa rencontre avec un corps de troupes, il
combattit contre lui, le tua de ses propres mains et le dépouilla de
ses armes.
XXXIV.
1. Voici la manière dont la ville
fut prise. Il ordonna aux prisonniers de livrer leurs armes, et
choisissant des enfants les prit en otages et marcha contre les
Antemnates. Et après s’être aussi rendu maître de leur armée de la
même manière que l’autre, en tombant sur eux inopinément tandis
qu'ils étaient encore dispersés à chercher du fourrage, et après
avoir accordé le même traitement aux prisonniers, il ramena son armée,
emportant avec lui les dépouilles de ceux qui avaient péri au combat
et la part du butin qu’il comptait offrir aux dieux; et il leur offrit
en outre beaucoup de sacrifices.
2. Romulus lui-même venait en fin
de cortège, revêtu d’une longue robe pourpre et portant une couronne
de laurier sur la tête, et, afin de soutenir sa dignité royale, il
montait un chariot conduit par quatre chevaux. Le reste de l'armée, à
pied et à cheval, suivait, rangée en plusieurs divisions, félicitant
les dieux dans les chansons de leur pays et chantant les louanges de
leur général dans des vers improvisés. Les accompagnaient les
citoyens avec leurs épouses et leurs enfants, qui, rangés de chaque côté
de la route, les félicitaient de leur victoire et leur exprimaient leur
joie de toutes les façons possible. Quand l'armée entra dans la ville,
elles y trouva des cratères remplies à raz-bord de vin et des tables
chargées de toutes sortes de viandes, qui étaient placées devant les
maisons les plus distinguées pour que tous puissent se servir à
suffisance.
3. Tel était le cortège
victorieux, marqué par le port de trophées et pour finir par un
sacrifice : les Romains l'appellelnt un triomphe, parce qu’il a été
institué la première fois par Romulus. Mais de nos jours le triomphe
est devenu une reconstitution historique très coûteuse et fastueuse,
accompagné d’une splendeur théâtrale qui est conçue plutôt comme
une démonstration de richesse que comme une approbation de valeur, et
il s'est éloignée en tous points de sa simplicité ancienne.
4. Après le cortège et le
sacrifice Romulus construisit un petit temple sur le sommet du Capitole
en l’honneur de Jupiter Feretrius comme l’appellent les Romains; en
effet, ils en reste toujours des vestiges, les plus longs côtés ont
moins de quinze pieds. Dans ce temple il consacra les dépouilles du roi
des Caeninenses, qu'il avait tué de sa propre main. Quant à Jupiter
Feretrius, à qui Romulus consacra ces armes, on ne se trompera pas si
on souhaite l'appeler Tropaiouchos, ou Skylophoros, comme
certains le disent, ou, puisqu'il surpasse toutes les choses et embrasse
la nature et le mouvement universel, Hyperpheretês.
XXV.
1. Après que le roi ait offert aux
dieux les sacrifices de reconnaissance et les prémices de la victoire,
avant de commencer toute autre affaire, il assembla le sénat pour délibérer
avec lui pour savoir comment traiter les villes conquises, et il a
exprima lui-même d’abord l'avis considérait comme le meilleur.
2. Quand tous les sénateurs qui étaient présents eurent approuvé les
résolutions de leur chef les trouvant sûres et généreuses et eurent
loué tous les autres avantages qui étaient susceptibles grâce à
celles-ci d’accroître la cité, non seulement pour le moment présent
mais pour tout l’avenir, il ordonna de réunir toutes les femmes
appartenant à la race des Antemnates et des Caeninètes qui avait été
prises avec le les autres. Et quand elles furent réunies se lamentant,
se jetant à ses pieds et déplorant les calamités de leurs villes
indigènes, il leur ordonna de cesser leurs lamentations, de sa taire et
alors il leur parla de cette façon:
3. "Vos pères, vos frères et
vos villes entières méritent la sévérité pour avoir préféré à
notre amitié une guerre qui n'était ni nécessaire ni honorable. Mais
nous avons résolu pour beaucoup de raisons de les traiter avec modération;
nous craignons non seulement la vengeance des dieux, qui menace toujours
l'arrogance, et nous redoutons la mauvaise volonté des hommes, mais
nous sommes également persuadés que la pitié ne contribue pas à alléger
les maux communs de l'humanité, et nous nous rendons compte que nous-mêmes
un jour nous pourrions avoir besoin de celle des autres. Et nous espérons
que vous, dont le comportement envers vos maris a été jusqu'ici irréprochable,
ne considérerez cette pitié comme un mince honneur et une petite
faveur.
4. Nous souffrons que cette offense
reste impunis et nous ne privons vos concitoyens ni de leur liberté ni
de leurs possessions ni d’aucun autre privilège; et à ceux qui désirent
rester là et à ceux qui souhaitent changer de demeure nous accordons
la pleine liberté de faire ce qu’ils veulent, non seulement sans
danger mais sans crainte de s’en repentir. Mais, pour empêcher à
jamais la répétition de leur faute ou la saisie d’une occasion de
pousser leurs villes à briser leur alliance avec nous, nous considérons
que le meilleur moyen et celui qui assurera en même temps la réputation
et la sécurité de tous les deux, consiste à ce que nous fassions de
ces cités des colonies de Rome et d’y envoyer un nombre suffisant de
nos propres gens pour y habiter en commun avec vos concitoyens. Partez
donc avec courage; et redoublez d’amour et de respect pour vos maris,
de qui vos parents et frères doivent la sauvegarde et la liberté de
vos pays."
5. Les femmes, entendant cela,
furent vraiment satisfaites, et versèrent beaucoup de larmes de joie,
et quittèrent le forum; mais Romulus envoya une colonie de trois cents
hommes dans chaque ville, qui leurs donnèrent une tiers de leurs terres
à sa partager par tirage au sort.
6. Et ceux des Caeninètes et
Antemnates qui désiraient venir à Rome s’y transportèrent avec
femmes et enfants, en conservant leurs terres et en emportant tous leurs
biens; et le roi les enrôla immédiatement, ils étaient pas moins de
trois mille, dans les tribus et dans les curies, de sorte que le Romains
eurent alors pour la première fois six mille fantassins en tout dans
leurs registres.
7. Ainsi Caenina et Antemnae, villes
considérables, dont les habitants étaient d'origine grecque (les
aborigènes avaient pris les villes aux Sikèles et les avaient occupées,
ces aborigènes étant, comme je l’ai dit plus haut, une partie de ces
Oenotriens venus d'Arcadie) après cette guerre devinrent des colonies
romaines.
XXXVI.
1. Romulus, s'étant occupé de cela,
mena son armée contre les Crustumériens, qui s’étaient mieux préparés
que les armées des autres villes. Et après les avoir réduits dans une
bataille rangée et avoir pris d’assaut leur ville, bien qu'ils aient
montré un grand courage dans la lutte, il ne pensa pas que c’était
une chose convenable de les punir davantage, mais il fit de cette ville
aussi une colonie romaine comme les deux précédentes.
2. Crustumerium étaient une colonie
d'Albe envoyée bien des années avant la fondation de Rome. La renommée
de la bravoure du général lors de la guerre et de sa clémence à l’égard
des vaincus se répandit dans de nombreuses villes; beaucoup d'hommes
courageux le rejoignirent apportant avec eux des troupes considérables,
qui émigraient avec toutes leurs familles. L'un de ces chefs, qui
venait de Tyrrhènie et dont le nom était Caelius, donna son nom à une
des collines, sur laquelle il s’établit : ce lieu est appelé
aujourd’hui le Caelius. Des villes entières se soumirent également
à lui, à commencer par Medullia, et devinrent des colonies romaines.
3. Mais le Sabins, voyant ces
choses, en furent contrariés et se blâmaient les uns les autres de ne
pas avoir écrasé la puissance des Romains alors qu’elle était
encore à ses débuts, au lieu de devoir maintenant l’affronter alors
qu’elle s’était considérablement développée. Ils décidèrent
donc de réparer leur ancienne erreur en envoyant une armée de taille
respectable. Et peu après, rassemblant une assemblée générale dans
la plus grande et la plus célèbre ville de leur nation, appelée
Cures, ils votèrent la guerre et nommèrent Titus, surnommé Tatius, le
roi de cette ville, comme leur général. Après que le Sabins eurent
pris cette décision, l'assemblée se dispersa et tous retournèrent
dans leurs villes, où ils s’occupèrent à préparer la guerre,
projetant de marcher sur Rome avec une grande armée l'année suivante.
XXXVII.
1. En même temps Romulus se préparait
également au mieux qu'il le pouvait, se rendant compte qu'il devait se
défendre contre un peuple guerrier. Dans cet esprit, il releva le mur
de la colline Palatine en y construisant de plus hauts remparts pour
apporter une sécurité supplémentaire aux habitants, et enrichit les
collines adjacentes l'Aventin et celle qu’on appelle maintenant le
Capitoline - de fossés et de palissades solides, et il commanda aux
bergers de passer les nuits sur ces collines avec leurs troupeaux, sécurisant
chacune d'elles par un garnison suffisante; et tous les endroits qui
pouvaient leur fournir une protection il les garnit de même de fossés
et de palissades et il les fit garder.
2. En outre vint à lui un homme énergique
et de grande réputation guerrière, appelé Lucumon, qui était depuis
peu son ami, qui amenait avec lui de la ville de Solonium un corps
considérable des mercenaires tyrrhéniens. Vinrent aussi à lui d'Albe,
envoyés par son grand-père, un bon nombre de soldats avec leurs
auxiliaires, et avec eux des artisans pour la fabrication de machines de
guerre; ces hommes avaient en nombre des provisions, des armes, et tout
l'équipement nécessaire.
3. Quand tout fut prêt pour la
guerre des deux côtés, les Sabins, qui projetaient de faire campagne
au début du printemps, résolurent d'abord d’envoyer une ambassade à
l'ennemi pour demander le retour des femmes et pour exiger une réparation
pour leur rapt, de sorte qu'ils sembleraient avoir entrepris la guerre
par nécessité parce qu’ils n'avaient pas obtenu satisfaction :
c’est pourquoi ils avaient envoyés des hérauts.
4. Romulus demanda que les femmes,
puisqu'elles étaient vraiment disposées à vivre avec leurs maris,
puissent être autorisées de rester avec eux; mais offrit d'accorder
aux Sabins toutes les autres choses qu'ils désiraient, s’ils le
demandaient comme des amis et ne commençaient pas la guerre. Sur quoi
les Sabins, n’étant d'accord sur aucune de ses propositions,
sortirent avec leur armée, qui se composait de vingt-cinq mille
fantassins et presque de mille cavaliers.
5. Et l'armée romaine n'était pas
beaucoup plus petite que celle des Sabins, les fantassins étant au
nombre de vingt mille et les cavaliers au nombre de huit cents; elle
campait devant la ville en deux divisions, une d'elles, avec Romulus
lui-même, établie sur la colline de l’Esquilin, et l'autre, commandée
par Lucumon, le Tyrrhénien, sur le Quirinal, qui n'avait pas encore ce
nom.
XXXVIII.
1. Tatius, roi des Sabins, au
courant de leurs préparatifs, leva le camp la nuit et mena son armée
par le pays, sans faire aucun dommage aux biens dans les champs, et
avant le lever du soleil il campa sur la plaine qui se trouve entre les
collines du Quirinal et du Capitole. Mais voyant que tous les postes étaient
gardés solidement par l'ennemi et qu’il n’y avait aucune position
forte pour son armée, il tomba dans une grande perplexité, ne sachant
pas quelle utilisation faire de ce retard forcé.
2. Comme il était fort embarrassé,
il eut une bonne fortune : la plus forte des forteresses lui fut livrée
dans les circonstances suivantes. Il semble que, alors que les Sabins
passaient par le pied du Capitole pour examiner l'endroit et pour voir
si une partie de la colline pouvait être prise par surprise ou par
force, qu’ils furent observés d’en haut par une jeune fille dont le
nom était Tarpeia, la fille de l'homme distingué qui gardait cet
endroit.
3. Cette jeune fille, ainsi que le
racontent Fabius et Cincius, conçut le désir de posséder les
bracelets que les hommes portaient au bras gauche et leurs anneaux; en
effet à ce moment-là les Sabins portaient des ornements en or et
n’avaient pas moins des habitudes de luxe que les Tyrrhéniens. Mais
selon le récit de Lucius Pison, l'ex-censeur, elle était poussée par
le désir d'accomplir une noble action en privant l'ennemi de leurs
moyens de défense et en les livrant ainsi à ses concitoyens.
4. Lequel de ces récits est les
plus exact ? On peut le conjecturer par ce qui s'est produit après.
Cette fille, donc, envoya une de ses servantes par une petite porte
qu’on ne savait pas être ouverte, pour demander rendez-vous au roi
des Sabins et pour qu’il confère avec elle en privé, comme si elle
avait une affaire urgente et importante à lui communiquer à lui.
Tatius, dans l'espoir qu’elle trahisse, accepta la proposition et vint
à l'endroit prescrit; et Tarpeia, s'approchant à portée de voix,
l’informa que son père était sorti de la forteresse pendant la nuit
pour quelque affaire, mais qu’elle avait les clefs des portes, et que
s’ils venaient la nuit, elle livrerait l'endroit à condition qu'on
lui donne comme récompense pour sa trahison les objets que tous les
Sabins portaient au bras gauche.
5. Et quand Tatius eut consenti à
cela, elle reçut de lui par serment l’engagement d’exécuter fidèlement
l'accord et lui reçut celui de Tarpeia. Alors après avoir fixé pour
l’entreprise, comme rendez-vous des Sabins, l’endroit le mieux protégé
de la forteresse, et choisi l'heure où il y avait le moins de
surveillance durant la nuit, elle retourna sans être observée par ceux
de l'intérieur.
XXXIX.
1. Jusqu'ici tous les historiens
romains sont d’accord, mais pas dans ce qui suit. Pison, l'ex-censeur,
que j'ai mentionné, dit que Tarpeia envoya un messager de la place
durant la nuit pour informer Romulus de l'accord qu'elle avait fait avec
le Sabins, en vertu duquel elle proposait, tirant profit de l'ambiguïté
des termes de cet accord, d'exiger leurs armes défensives, et lui
demanda en même temps d'envoyer des renforts à la forteresse durant la
nuit, de sorte que l'ennemi ainsi que leur chef, privés de leurs armes,
puisse être faits prisonniers; mais le messager, dit-il, se rendit chez
le chef des Sabins et le mit au courant des intentions de Tarpeia. Néanmoins,
Fabius et Cincius disent que rien de tel ne se produisiy, mais ils
insistent sur le fait que la jeune fille s’en tint à son contrat déloyal.
2. Pour ce qui suit, cependant, tous
sont une fois de plus d'accord. Ils disent qu’à l'arrivée du roi des
Sabins avec l’élite de son armée, Tarpeia, tenant sa promesse,
ouvrit à l'ennemi la porte convenue, et réveillant la garnison, elle
lui demanda de se sauver rapidement par d'autres sorties inconnues de
l'ennemi, comme si le Sabins étaient déjà maîtres de l'endroit;
3. qu'après la fuite de la garnison
les Sabins, trouvant les portes ouvertes, s’emparèrent de la place
maintenant dépouillée de ses gardes, et que Tarpeia, alléguant
qu'elle s’était acquittée de sa part de l'accord, exigea alors de
recevoir la récompense de sa trahison conformément aux serments.
XL.
1. Ici encore Pison dit que, quand
les Sabins étaient prêt à donner à la jeune fille l'or qu'ils
portaient à leur bras gauche, Tarpeia exigea d'eux leurs boucliers et
non leurs ornements. Mais Tatius fut offensé par la tromperie et en même
temps imagina un expédient qui ne violerait pas l'accord. C’est
pourquoi il décida de lui donner les armes comme la jeune fille
l’exigeait mais de s'arranger à ce qu'elle ne puisse en faire aucun
usage; et immédiatement empoignant son bouclier, il le lança de toutes
ses forces sur Tarpeia, et ordonna à ses soldats de faire la même
chose; et ainsi Tarpeia, étant frappée de tous les côtés, tomba sous
le nombre et la violence des coups et mourut, écrasée par les
boucliers.
2. Mais Fabius attribue la fraude
dans l'exécution de l'accord aux Sabins; étant obligés par l'accord
de lui donner l'or comme elle l’exigeait, ils furent irrités de
l'importance de la récompense et lui lancèrent leurs boucliers comme
s’ils s'étaient engagés par serments de lui donner ces derniers.
Mais ce qui suit rend plus crédible le récit de Pison.
3. Elle fut honorée d'un monument
à l'endroit où elle tomba et elle fut enterrée sur la colline la plus
sacrée de la ville et les Romains chaque année lui offrent des
libations (je rapporte ce que Pison écrit); considérant que, si elle
était morte en livrant son pays à l'ennemi, on ne peut supposer
qu'elle ait reçu tous ces honneurs, soit de ceux qu'elle avait trahis
soit de ceux qui l'avaient massacrée, mais, s'il y avait des restes de
son corps, au cours du temps ils auraient été exhumés et envoyés
hors de la ville, afin de prévenir et de décourager d'autres de
commettre des crimes semblables. Mais laissons chacun juge de se faire
sa propre idée sur la chose.
XLI.
1. Quant à Tatius et aux Sabins, devenus
maîtres d'une puissante forteresse et ayant sans aucun effort pris la
plus grande partie des bagages des Romains, ils continuèrent la guerre
en toute sûreté. Et comme les deux armées campaient à une courte
distance les unes des autres et que beaucoup d'occasions s’offraient
à elles, il y avait beaucoup de coups de main et d’escarmouches, qui
n'amenèrent aucun grand avantage ou perte d'un côté ou de l'autre, et
il y eut également deux grandes batailles rangées, où toutes les
forces furent opposées entre ellles et ce fut le carnage des deux côtés.
2. Et comme temps passait, les deux
armées en arrivèrent à la même conclusion : décider de l'issue de
la guerre par une bataille générale. Alors les chefs des deux armées,
qui étaient maîtres dans l'art de la guerre, ainsi que leurs soldats,
qui avaient acquis de l’expérience dans beaucoup de combats,
s’avancèrent dans la plaine qui s'étendait entre les deux camps et
accomplirent des prouesses mémorables en attaquant et en recevant
l'ennemi puis se rassemblaient et reprenaient le combat sur un pied d'égalité.
3. Ceux qui des remparts regardaient
en spectateurs cette bataille indécise, où le sort changeant souvent,
favorisait chaque camp à son tour; quand leurs propres hommes avaient
l'avantage, ils les encourageaient par leurs exhortations et leurs cris
de victoire, et quand ils reculaient et se faisaient poursuivre, ils les
retenaient par leurs prières et leurs lamentations pour qu’ils ne se
comportent pas en véritables lâches; et c’est grâce à ces cris
d'encouragement et ces prières que les combattants furent obligés de
supporter les périls du combat même au delà de leur force. Et ainsi,
après avoir continué à se battre toute cette journée sans résultat,
l’obscurité tombant, les deux armées, heureuses, se retirèrent dans
leurs propres camps.
XLII.
1. Mais les jours suivants ils
enterrèrent leurs morts, prirent soin des blessés et renfoncèrent
leurs armées; puis, ils résolurent d’engager une autre bataille. Ils
se réunirent de nouveau dans la même plaine et combattirent jusqu'à
la nuit.
2. Lors de cette bataille, les
Romains eurent l'avantage sur les deux ailes (la droite était commandée
par Romulus lui-même et la gauche par Lucumon, le Tyrrhénien) mais au
centre le combat fut indécis. Un homme empêchait la défaite totale
des Sabins et rassemblait leurs forces chancelantes pour reprendre la
lutte avec les vainqueurs. Cet homme, appelé Mettius Curtius, était de
grande force physique et courageux dans l'action, mais il était célèbre
particulièrement par son mépris pour toute peur et tout danger.
3. Il avait été nommé pour
commander ceux qui combattaient au centre et il était victorieux de
ceux qui étaient en face de lui; mais voulant rétablir aussi la
situation dans les ailes, où les troupes des Sabins étaient alors en
difficultés et reculaient, il exhorta ses soldats, et poursuivant les
forces ennemies qui se sauvaient en désordre, il les repoussa de
nouveau aux portes de la ville. Cela obligea Romulus à renoncer à la
victoire à demi accomplie, à faire demi-tout et à attaquer les
troupes victorieuses de l'ennemi.
4. Après le départ de Romulus avec
ses forces, ceux du Sabins qui étaient en déroute, se trouvèrent une
fois de plus à égalité avec leurs adversaires, et le danger entier se
trouvait maintenant autour de Curtius et de ses troupes victorieuses.
Pendant un certain temps les Sabins soutinrent l’assaut des Romains et
combattirent vaillamment, mais quand de grandes forces se rejoignirent
pour les attaquer, ils se retirèrent et commencèrent à rechercher la
sûreté dans leur camp, Curtius assurant largement leur retraite, de
sorte qu'ils ne se retirèrent pas en désordre, mais rentrèrent sans
précipitation.
5. Lui-même restait ferme sur ses
jambes en combattant et attendait Romulus qui s'approchait; et alors il
s’ensuivit un grand et glorieux combat entre les chefs eux-mêmes
quand ils s’élancèrent l’un sur l’autre. Mais finalement
Curtius, grièvement blessé et perdant beaucoup de sang, se retira par
degrés jusqu'à ce qu'il soit acculé à un lac profond : il lui était
difficile d’en faire le tour, ses ennemis étant amassés de tous les
côtés de celui-ci, et il lui était impossible de le traverser en
raison de la quantité de boue sur le rivage marécageux qui
l’entourait et à cause de la profondeur de l'eau en son milieu.
6. Quand il arriva devant le lac, il
se jeta dans l’eau, en armes, et Romulus supposa qu'il périrait immédiatement
dans le lac, -- d'ailleurs, il n'était pas possible de le poursuivre à
cause de la quantité de boue et d'eau, -- et il se retourna contre le
reste des Sabins. Mais Curtius parvint avec beaucoup de difficultés à
sortir du lac sans perdre ses armes et rejoignit son camp. Cet endroit
est maintenant comblé, mais il s'appelle suite à cet incident le Lacus
Curtius : il se trouve presque au milieu du forum romain.
XLIII.
1. Romulus, tout en poursuivant les autres,
s’était approché du Capitole et avait grand espoir de capturer la
forteresse, mais affaibli par de nombreuses blessures et assommé par un
coup grave d’une pierre lancée des hauteurs et qui l’avait frappé
à la tempe. Il fut ramassé à demi-mort par ses compagnons et porté
à l'intérieur des murs.
2. Quand les Romains ne virent plus
leur chef, ils furent saisis de crainte et l'aile droite s’enfuit;
mais les troupes qui se trouvaient du côté gauche avec Lucumon tinrent
bon pendant un certain temps, encouragées par leur chef, un homme fort
célèbre pour ses prouesses guerrières et qui avaient effectué
beaucoup d'exploits durant cette guerre. Mais quand à son tour il fut
percé au côté par un javeline et qu’il se sentit faible, ils
l’emmenèrent également; et alors l'armée romaine tout entière prit
la fuite, et les Sabins, reprenant courage, les poursuivirent jusqu'à
la ville.
3. Mais alors qu’ils se trouvaient
déjà près des portes ils furent repoussées, quand les jeunes gens le
roi avait placés à la garde des remparts les murs sortirent contre eux
avec des troupes fraîches; et quand Romulus, aussi, qui à ce moment
avait rapidement récupéré de sa blessure, vint à leur aide le plus
vite possible, la fortune de la bataille changea rapidement et elle
pencha fortement de l'autre côté.
4. Ceux qui étaient fuite abandonnèrent
leur crainte récente au retour inattendu de leur chef, et reformant
leurs lignes, ils n’hésitèrent plus à en venir aux mains avec
l'ennemi; tandis que ces derniers, qui poursuivaient les fugitifs dans
la ville et qui pensaient que rien ne pourrait les empêcher de prendre
la ville de force, quand ils virent ce changement soudain et inattendu,
ne pensèrent plus qu’à leur propre sécurité. Mais ne savaient pas
facilement se retirer dans leur camp, poursuivi d’en haut pendant
qu'ils étaient en bas et dans un chemin creux; et dans cette retraite
ils subirent de lourdes pertes.
5. Et ainsi, après avoir
combattu une journée sans décision et avoir tous les deux rencontré
les aléas de la fortune, le soleil se couchant, ils se séparèrent.
XLIV.
1. Mais les jours suivants le Sabins
délibérèrent pour savoir s'ils devaient ramener leurs forces chez
eux, après avoir fait tous les dommages possibles au pays de l'ennemi,
ou s’ils devaient envoyer une autre armée de leur pays et se battre
obstinément jusqu'à ce qu'ils puissent mettre un terme à la guerre de
la façon la plus honorable.
2. Ils considérèrent que ce serait
une mauvaise chose pour eux de retourner chez eux avec la honte de
n'avoir rien réussi ou de rester là alors qu’aucune de leurs
tentatives ne réussissait selon leurs espérances. Et traiter avec
l'ennemi pour un arrangement, - ce qu’ils considéraient comme le seul
moyen honorables de mettre un terme à la guerre, - ils ne voyaient pas
pourquoi c’étaient eux qui devaient le faire et non les Romains.
3. De l'autre côté, les Romains n'étaient
pas moins, mais encore plus perplexes que le Sabins sur la décision à
prendre dans la conjoncture actuelle. Ils ne pouvaient pas se résoudre
à rendre les femmes ni à les garder, croyant que la première solution
impliquait une reconnaissance de leur défaite et qu'il serait nécessaire
de se soumettre à toutes les conditions qu’on leur imposerait, et
l’autre solution leur nécessiterait de subir beaucoup d’épreuves
quand que leur pays serait saccagé et la fleur de leur jeunesse détruite;
et, s'ils traitaient avec le Sabins de paix, ils désespéraient
d'obtenir des conditions modérées, non seulement pour beaucoup
d'autres raisons, mais principalement parce que le fier et l'entêté
traite un ennemi qui se tourne vers lui en vue d'une conciliation,
non avec modération, mais avec sévérité.
XLV.
1. Cependant tandis que les deux côtés
passaient leurs temps dans ces considérations et que personne ne
faisait quelque chose pour reprendre le combat ou pour demander la paix,
les épouses des Romains qui étaient d’origine sabine et cause de la
guerre, se réunirent dans un endroit à part de leurs maris,délibérèrent
ensemble et décidèrent de faire les premières ouvertures elle-mêmes
aux deux armées pour une réconciliation.
2. Celle qui proposa cette mesure au
reste des femmes s’appelait Hersilia, une femme Sabine de bonne
naissance. Certains disent que, bien que déjà mariée, elle avait été
enlevée avec les autres comme si elle était vierge; mais ceux dont le
récit est le plus vraisemblable, disent qu'elle était restée avec sa
fille unique de sa propre volonté, parce que sa fille unique faisait
partie de celles qui avaient été enlevées.
3. Après que les femmes eurent pris
cette résolution, elles vinrent au sénat, et obtinrent une audience.
Elles supplièrent beaucoup, demandant d'être autorisées à rejoindre
leurs compatriotes et déclarant qu'elles avaient beaucoup d'excellentes
raisons d’espérer réunir les deux nations et rétablir l'amitié
entre elles. Quand les sénateurs qui étaient présents au conseil avec
le roi entendirent cela, ils furent excessivement heureux et voyaient
cela, en raison de la situation sans issues, comme la seule solution.
4. Sur quoi un décret fut pris par le sénat
autorisant ces femmes sabines qui avaient des enfants, si elles les
laissaient avec leurs maris, à se rendre comme ambassadrices chez leurs
compatriotes, mais que celles qui avaient plusieurs enfants pouvaient en
emmener autant qu’elles souhaitaient et elles devaient essayer de réconcilier
les deux nations.
5. Sur quoi les femmes sortirent en
habit de deuil, certaines d'entre elles portant également leurs
tout-petits enfants. Quand elles arrivèrent dans le camp des Sabins, en
pleurs et tombant aux pieds de ceux qui se trouvaient là, elles éveillèrent
une grande compassion chez tous ceux qui les voyaient et personne ne put
s'abstenir de pleurer.
6. Et quand le conseil se réunit
pour les recevoir et que le roi leur demanda pourquoi elles étaient
venues, Hersilia, qui avait eut cette idée et qui était à la tête de
l'ambassade, fit un récit long et pathétique, les priant d'accorder la
paix à celles qui intervenaient pour leurs maris et à cause
desquelles, précisait-elle, la guerre avait été déclanchée. Quant
aux conditions de paix, elle a dit que c’étaient aux chefs de se réunir,
pour trouver une solution avantageuse pour les deux parties.
XLVI.
1. Après avoir parlé ainsi, toutes les
femmes avec leurs enfants se jetèrent aux pieds du roi et y restèrent
prostrées jusqu'à ce que ceux qui étaient présent les firent relever
et leur promirent de faire tout ce qui était raisonnable et en leur
pouvoir