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LIVRE CINQUANTE-CINQUIÈME.
Matières contenues dans le cinquante-cinquième livre de l'Histoire
romaine de Dion.
Comment mourut Drusus, § 1-2.
Comment fut dédiée l'enceinte consacrée à Livie, § 8.
Comment fut dédié le champ d'Agrippa, § 8.
Comment fut dédié le Diribitorium, § 8.
Comment Tibère se retira à Rhodes, § 10.
Comment fut dédié le Forum d'Auguste, § 12.
Comment fut dédié le temple de Mars qui s'y trouve.
Comment moururent Lucius et Caïus Césars, § 11-12.
Comment Auguste adopta Tibère, § 13.
Comment Livie exhorta Auguste à gouverner avec
plus d'humanité, § 14-22.
Des légions, et comment furent institués les intendants
des finances militaires, § 23-25.
Comment furent institués les veilleurs de nuit.
Comment Tibère fit la guerre aux Dalmates et aux
Pannoniens, § 28-34.
Espace de temps : dix-sept années, pendant lesquelles les consuls furent:
Claudius Drusus Néron, fils de Tibère, et Titus
Quintus Crispinus, fils de Titus.
C. Martius Censorinus, et Caius Asinus Gallus, fils de Caius.
Claudius Tibère II, fils de Tibère, et Cnéius Calpurnius Pison II, fils de
Cnéius.
Décimus Lélius Balbus, fils de Décimus, et Caius Antistus Véter, fils de Caius.
Auguste XII, et L. Sylla.
C. Calvisius Sabinus II, et L. Passiénus Rufus.
Lucius Cornélius Lentulus, fils de Lucius, et Marcus
Valérius Messala ou Messalinus, fils de Marcus.
Auguste XIIl, et Marcus Plautius Silvanus, fils de Marcus.
Cossus Cornélius Lentulus, fils de Cnéius, et L. Calpurnius Pison, fils de
Cnéius.
C. César, fils d'Auguste, et Lucius Paulus AEmilius, fils de Lucius.
P. Vinicius ou Minucius, fils de Marcus, et Publius
Alfénus ou Alfinius Varus, fils de Publius.
Lucius AElius Lamias, fils de Lucius, et Marcus Servilius, fils de Marcus.
Sextus AEmilius Catus, fils de Quintus, et Caius Sentius Saturninus, fils de
Caius.
L. Valérius Messala Valérus, fils de Potitus, et Cn.
Cornélius Cinna Magnus, fils de Lucius.
M. AEmilius Lépidus, fils de Lucius, et Lucius Arruntius, fils de Lucius.
Aulus Licinius Nerva Silanus, et C. Cécilius Métellus Créticus.
Marcus Furius Camillus, fils de Marcus, et Sextus
Nonius Quintilianus, fils de Lucius.
[1] L'année suivante, Drusus fut consul avec Titus
Crispinus, et il lui arriva de fâcheux présages. Entre autres
prodiges, la tempête et la foudre détruisirent plusieurs
temples, de manière à endommager celui de Jupiter
sur le Capitole et ceux qui en dépendent. Mais, sans en
tenir aucun compte, il entra sur le territoire des Cattes et
s'avança jusque dans le pays des Suèves, subjuguant
sans peine les contrées qu'il traversait et remportant sur
les peuples qui lui livraient bataille des victoires sanglantes.
De là, il tourna sa route vers les Chérusques,
et, passant le Véser, il poussa jusqu'à l'Elbe, portant
partout le ravage. Il essaya de franchir ce fleuve (il sort
des montagnes des Vandales et verse une grande abondance
d'eau dans l'Océan Septentrional), mais il ne put
pas, et se retira après avoir élevé des trophées : car une
femme d'une grandeur surnaturelle, se présentant à sa
rencontre, lui dit : "Où cours-tu avec tant de précipitation,
insatiable Drusus? Les destins ne te permettent
pas de voir tous ces pays. Va-t'en donc ; aussi bien la
fin de tes exploits est arrivée, et celle de ta vie aussi."
Une telle parole adressée à un homme par la divinité
me surprend, il est vrai, et cependant je ne saurais non
plus refuser d'y croire, car elle se réalisa immédiatement;
Drusus, bien que s'étant empressé de revenir sur
ses pas, ayant, avant d'être arrivé au Rhin, succombé
à une maladie. Un témoignage encore pour moi, c'est
ce qu'on a raconté, qu'avant sa mort des loups rôdèrent
autour du camp en poussant des hurlements ; qu'on vit
deux jeunes gens chevaucher au milieu des retranchements;
que des gémissements de femmes se firent entendre,
et enfin que,des étoiles errèrent çà et là dans le ciel.
[2] Voilà ce qui se passa. A la nouvelle de la maladie de Drusus,
Auguste (il était peu éloigné) lui dépêcha Tibère; celui-ci trouva
son frère vivant encore, et le fit, quand il eut expiré,
transporter à Rome d'abord sur les épaules des centurions
et des tribuns jusqu'aux quartiers d'hiver, et, de là,
sur les épaules des premiers citoyens de chaque ville.
Pendant l'exposition de Drusus sur le Forum, deux oraisons
funèbres furent prononcées en son honneur ; Tibère
fit son éloge sur cette place, et Auguste dans le cirque de
Flaminius; car le prince avait fait la guerre au dehors,
et la religion ne lui permettait pas d'omettre, à son
entrée même dans l'enceinte du Pomoerium, les cérémonies
en usage après la fin d'une guerre. Drusus fut
conduit au Champ de Mars par les chevaliers, tant ceux
qui étaient d'origine équestre que ceux qui étaient de race
sénatoriale; là, le corps, après avoir été brûlé, fut déposé
dans le monument d'Auguste, avec le surnom de
Germanicus pour le défunt et ses enfants, avec les honneurs
de statues et d'un arc de triomphe, ainsi que d'un
cénotaphe sur les bords mêmes du Rhin. Tibère, pour
avoir vaincu les Dalmates et les Pannoniens qui, du
vivant même de Drusus, avaient tenté de se révolter de
nouveau, fit à cheval une entrée triomphale dans Rome,
et donna un repas au peuple, partie au Capitole, partie
dans divers autres endroits de la ville. Livie offrit en
même temps, avec Julie, un banquet aux femmes. Les
mêmes préparatifs se faisaient aussi en l'honneur de
Drusus : les Féries Latines allaient être célébrées une
seconde fois, pour que les fêtes de son triomphe eussent
lieu pendant cette solennité. Mais il mourut auparavant,
et Livie, pour consolation, obtint des statues, et fut
inscrite au nombre des mères ayant eu trois enfants.
Quand les dieux ont refusé à un citoyen, homme ou
femme, ce nombre d'enfants, une loi, autrefois de par
le sénat, aujourd'hui de par l'empereur, leur concède
parfois ce droit de trois enfants, afin de les exempter
des peines portées contre ceux qui n'ont pas de postérité
et de les faire jouir, à quelques-uns près, des prix
réservés à ceux qui ont plusieurs enfants. Et ce ne sont
pas seulement les hommes, ce sont aussi les dieux, qui
profitent de ces dispositions pour recueillir les legs qu'un
citoyen leur fait en mourant.
[3] Voilà ce qui en est sur ce sujet.
Auguste ordonna que le sénat tiendrait ses séances à jours fixes.
Comme il n'y avait auparavant rien de
bien réglé à ce sujet et que, par suite, beaucoup de sénateurs
s'absentaient, il établit qu'il y aurait deux séances
régulièrement chaque mois, auxquelles seraient tenus
d'assister ceux que la loi appelait à faire partie du sénat
(de plus, pour qu'ils n'eussent aucun prétexte
de s'absenter, il régla qu'ils n'auraient à exercer,
ces jours-là, aucunes fonctions, judiciaires ou autres) ;
quant au nombre de voix nécessaire pour la validité
des sénatus-consultes, il eut égard à l'importance
des délibérations, en le fixant, pour ainsi dire, chapitre
par chapitre; en même temps, il augmenta l'amende infligée
à ceux qui manquaient à une séance saris motif plausible.
La grande quantité de ceux qui commettaient ces
sortes de fautes leur assurant habituellement l'impunité,
il ordonna que, lorsqu'il y aurait beaucoup de coupables,
le cinquième, désigné par le sort, serait passible de
l'amende. Il afficha, inscrits sur un Album, les noms de
tous les sénateurs, coutume qui, depuis cette époque
jusqu'à nos jours, s'observe chaque année. Voilà ce qu'il
fit pour contraindre les sénateurs à l'assistance;
si parfois le hasard voulait que le nombre des membres réunis
ne répondît pas au besoin du moment (tous les jours, en
effet, excepté ceux où l'empereur assistait en personne
à la séance, le nombre des sénateurs présents était, à
cette époque et dans la suite, exactement constaté presque
pour chaque affaire), la délibération avait lieu néanmoins
et la résolution était rédigée par écrit; cependant elle ne recevait
pas son exécution comme si elle eût été valide;
il y avait seulement autorité, afin de témoigner de la volonté
des membres présents. Car telle est la valeur d'auctoritas,
mot qu'il est impossible de rendre en grec par un seul.
La même chose s'observait aussi, quand le sénat s'était réuni d'urgence
soit dans un lieu non consacré, soit un jour non permis, soit sans
convocation légale, soit même quand, l'opposition de quelques
tribuns du peuple empêchant de rendre un sénatus-consulte,
il entendait que sa résolution ne demeurât pas
ignorée; cette résolution était ensuite ratifiée d'après la
coutume des ancêtres et prenait alors le nom de sénatus-consulte.
Cette formalité, longtemps maintenue
avec soin par les anciens Romains, est à présent tombée
à peu près en désuétude, de même que ce qui concerne
les préteurs. Ceux-ci, en effet, irrités de ne pouvoir,
quoique supérieurs en dignité aux tribuns du peuple,
faire aucune proposition au sénat, avaient obtenu
d'Auguste ce droit, dont plus tard ils furent dépouillés.
[4] Ces règlements et les autres lois portées, à cette
époque, par Auguste furent affichés sur un Album
dans le sénat, avant d'être mis en délibération, et les
sénateurs, en entrant, eurent la permission de les lire
chacun séparément, pour que, s'il y en avait qui n'eussent
pas leur approbation, ou s'ils avaient à proposer
quelque chose de meilleur, ils exprimassent leur avis.
Le prince tenait tellement à être populaire qu'un de
ses anciens compagnons d'armes ayant réclamé son
appui en justice, il ordonna d'abord à un de ses amis,
comme si lui-même n'en eût pas eu le temps, de se
charger de la cause de cet homme, et que celui-ci
s'étant alors écrié en colère : "Pourtant moi, toutes
les fois que tu as eu besoin d'assistance, je ne t'ai pas
envoyé un autre à ma place, partout je me suis moi-même
exposé au danger pour toi," il se rendit au
tribunal et plaida la cause du soldat. Il entreprit aussi la
défense d'un de ses amis accusé, après s'en être préalablement
ouvert au sénat; il obtint son absolution, et,
loin de garder aucun ressentiment contre l'accusateur,
qui avait usé d'une grande liberté de paroles, il le tira
d'une affaire où il était poursuivi à raison de ses moeurs,
disant que la perversité même du siècle rendait cette
franchise nécessaire. Il livra néanmoins au supplice
d'autres citoyens dénoncés pour avoir conspiré contre
lui. Il donna à des questeurs le gouvernement de la
côte maritime qui avoisine Rome et celui de quelques
autres régions de l'Italie, régime qui se prolongea pendant
plusieurs années. Toutefois il ne voulut pas, comme
je l'ai dit, à cause de la mort de Drusus, rentrer alors dans Rome.
[5] L'année suivante, où les consuls furent Asinius
Gallus et C. Marcius, Auguste fit son entrée dans
Rome, et, contrairement à la coutume, porta son laurier
dans le temple de Jupiter Férétrien. Il ne célébra lui-même
aucune réjouissance à cette occasion, persuadé que
la perte de Drusus lui était plus funeste que ses victoires
ne lui étaient utiles; mais les consuls accomplirent les
autres cérémonies usitées en pareilles circonstances et
firent combattre des captifs les uns contre les autres.
Ensuite ces magistrats et les autres ayant été accusés
d'avoir employé la corruption pour se faire élire, Auguste
ne rechercha pas le délit, il fit semblant de ne rien savoir
du tout ; car il ne voulait ni punir, ni faire grâce à des
coupables convaincus; mais il exigea de ceux qui se présentaient
pour les charges une certaine somme d'argent
comme gage avant les comices : ils ne devaient commettre
aucun acte de corruption, ou perdre leur dépôt.
Cette mesure fut approuvée par tout le monde ; mais
lorsque, considérant qu'il n'était pas permis de mettre
un esclave à la torture pour l'interroger contre son
maître, il ordonna que, toutes les fois qu'on aurait besoin
d'employer ce moyen, l'esclave fût vendu au domaine public
ou à lui-même, afin que, devenu étranger à
l'accusé, il pût être mis à la question, cela fut blâmé par
les uns comme une disposition qui, par ce changement
de maître, renversait les lois, et accueilli par les autres
comme une nécessité, attendu les nombreux complots
tramés contre le prince lui-même et contre les magistrats.
[6] Auguste, après cela, se chargea de nouveau, en
apparence malgré lui, de l'empire, qu'il venait, disait-il,
de quitter, après sa seconde période de dix années,
et il ouvrit une campagne contre les Celtes. Pour lui, il
resta sur le territoire romain, mais Tibère passa le Rhin.
Les barbares effrayés envoyèrent demander la paix, à
l'exception des Sicambres, mais ils n'obtinrent rien ni
pour le moment (Auguste déclara qu'il ne traiterait pas
avec eux sans les Sicambres), ni dans la suite. Les Sicambres,
en effet, envoyèrent aussi des parlementaires, mais,
bien loin de réussir en quelque chose, ils perdirent tous
ces parlementaires et un grand nombre des plus nobles
d'entre eux ; car Auguste, s'étant saisi de leurs personnes,
les déposa dans plusieurs villes, et ceux-ci, ne supportant
pas cette réclusion, se donnèrent la mort. Il y eut,
par suite, un instant de tranquillité, puis les Sicambres
firent payer cher aux Romains leur malheur. C'est ainsi
qu'Auguste conduisit ces choses; de plus, il distribua de
l'argent à ses soldats, non pour les victoires remportées,
bien qu'il eût pris lui-même et donné à Tibère le
titre d'imperator, mais parce qu'ils avaient dans leurs
rangs Caius qui, pour la première fois, prenait part à
leurs exercices. Après donc avoir élevé Tibère â la dignité
de commandant en chef en remplacement de
Drusus, et lui avoir conféré ce titre, il le créa de nouveau
consul ; il voulut qu'avant d'entrer en charge, il
publiât un règlement, suivant la coutume antique; de
plus, il lui accorda le triomphe; car, pour lui-même, il
renonca à cet honneur, et reçut à perpétuité le privilège
de voir les jeux du cirque célébrés pour son jour natal.
Il recula l'enceinte du Pomoerium, et le mois
appelé Sextilis prit le nom d'Auguste : on voulait donner
ce nom à septembre, mais il préféra Sextilis, parce que
c'était dans ce mois qu'il avait été élu consul pour la
première fois et qu'il avait remporté de nombreuses et
importantes victoires.
[7] Il fut très fier de ces honneurs.
Cependant la mort de Mécène vint l'affliger profondément.
Mécène, en effet, entre autres services pour
lesquels il fut, bien que simple chevalier, chargé du gouvernement
de Rome, lui était surtout utile lorsqu'il se
laissait emporter par la colère ; toujours il l'apaisait et
le ramenait à des sentiments plus doux.
En voici un exemple : debout devant Auguste qui rendait la justice
et qu'il voyait prêt à prononcer plusieurs condamnations
capitales, Mécène s'efforça de percer la foule et d'arriver
jusqu'à lui; n'avant pu y réussir, il écrivit sur une tablette :
« Lève-toi donc enfin, bourreau, » et lui jeta la tablette dans le sein,
comme si elle eût contenu tout autre chose, ce qui fit qu'Auguste
ne condamna personne et se leva sur-le-champ. Bien loin, en effet,
de s'irriter contre de pareilles remontrances, il se réjouissait d'être,
quand son propre caractère et la nécessité des circonstances
soulevaient en lui un courroux indécent, ainsi redressé
par le libre langage de ses amis. La plus grande
preuve du mérite de Mécène, c'est qu'il fut le familier
d'Auguste, bien que s'opposant à ses passions, et sut
plaire à tous : puissant auprès du prince au point d'avoir
donné à plusieurs des honneurs et des charges, il ne se
montra point orgueilleux et resta toute sa vie dans l'ordre
équestre. Ces qualités le firent vivement regretter
d'Auguste; d'ailleurs il l'avait, bien qu'irrité de ses
relations avec sa femme, institué son héritier avec faculté,
sauf quelques réserves peu nombreuses, d'en
disposer à son gré en faveur de quelqu'un de ses amis.
Tel était Mécène, et telle fut sa conduite avec Auguste.
Ce fut lui qui établit le premier dans Rome un lieu pour
nager en eau chaude et le premier aussi, il imagina des
notes pour écrire rapidement et les fit enseigner à d'autres
par Aquila, son affranchi.
[8] Tibère, aux calendes de janvier, en prenant possession
du consulat avec Cn. Pison, réunit le sénat dans
la curie Octavia, située en dehors du Pomoerium; puis,
après s'être lui-même chargé de la restauration du temple
de la Concorde, afin de pouvoir y mettre son nom
et celui de Drusus, il célébra son triomphe, et, de concert
avec sa mère, dédia le temple dit de Livie ; lui-même
il donna un festin aux sénateurs dans le Capitole, tandis
que sa mère, de son côté, en donnait un en son nom
particulier aux matrones. Peu de temps après, des mouvements
en Germanie forcèrent Tibère de partir pour
cette contrée, et ce fut Caius qui, avec Pison, présida, en
son lieu et place, les jeux célébrés à l'occasion du retour
d'Auguste. Le champ d'Agrippa, à l'exception du portique,
fut, ainsi que le Diribitorium, affecté par Auguste
lui-même à des usages publics. Ce bâtiment (c'était le
plus grand des édifices qui eussent jamais existé avec un
seul toit, car, maintenant que sa couverture a été enlevée
tout entière et n'a pu être rétablie, il est à ciel ouvert)
avait été laissé en construction par Agrippa et fut
alors terminé. Quant au portique, qui est dans le Champ,
portique que construisait sa soeur Pola, celle qui donna
également les courses, il n'était pas encore achevé. En
cette circonstance eurent lieu, dans les Septa, les combats
de gladiateurs à l'occasion des funérailles d'Agrippa,
combats auxquels tous les citoyens assistèrent en habits
de deuil, excepté Auguste et ses enfants, et dans lesquels
un homme seul combattit contre un seul homme,
puis plusieurs contre un nombre égal, tant en l'honneur
d'Agrippa qu'en expiation de l'incendie qui avait
brûlé plusieurs édifices entourant le Forum. La cause
de cet incendie fut attribuée aux débiteurs, qui l'auraient
allumé dans le dessein d'alléger leurs dettes en
se faisant passer pour victimes de grands dommages ; les
débiteurs n'obtinrent rien, mais les quartiers de Rome
eurent des curateurs pris parmi le peuple, magistrats
que nous appelons intendants des routes, et à qui on
accorda de porter, à certains jours, la prétexte et d'être
précédés de deux licteurs dans les lieux ou ils exerçaient
leur charge; de plus, le corps d'esclaves attaché
aux édiles pour éteindre les incendies fut mis sous leurs
ordres, bien que les édiles, les tribuns du peuple et les
préteurs eussent dans leurs attributions celle des quatorze
régions de la ville que le sort leur attribuait, chose
qui s'observe encore aujourd'hui. Tels furent les événements
de cette année, car, en Germanie, il ne se
passa rien qui mérite une mention.
[9] L'année suivante, où C. Antistius et Lélius Balbus
furent consuls, voyant qu'élevés dans le commandement,
Caius et Lucius, loin d'imiter sa manière de se conduire
(non seulement ils vivaient dans les délices, mais, de
plus, ils se montraient remplis de présomption, à tel
point que Lucius vint un jour au théâtre de son propre
chef), qu'à Rome chacun les entourait d'égards, les uns
par un sentiment sincère, les autres par adulation, ce
qui augmentait encore leur arrogance (on alla jusqu'à élire
Caius consul, bien que non encore adolescent),
Auguste laissa éclater son indignation, et demanda
aux dieux de faire que jamais il ne se rencontrât de
circonstances, comme celles où il s'était lui-même trouvé
autrefois, où l'on fût obligé de nommer un consul âgé
de moins de vingt ans. Comme on insistait, malgré cela,
il dit que, pour exercer cette charge, il fallait pouvoir
se garder soi-même de fautes et résister aux désirs déréglés
du peuple. Ensuite il donna à Caius un sacerdoce,
l'entrée au sénat, et le droit de prendre place parmi les
sénateurs dans les jeux et dans les banquets; puis, pour
essayer de les rendre plus modestes, il donna à Tibère la
puissance tribunitienne pour cinq ans, et le chargea de
l'Arménie qui faisait défection. Le résultat de cette mesure
fut de brouiller inutilement les jeunes gens et Tibère :
Caius et Lucius se crurent méprisés ; Tibère craignit leur
colère. Aussi se retira-t-il à Rhodes sous prétexte de s'y
adonner à l'étude, sans emmener aucun de ses amis, ni
même tous ses domestiques, afin de se dérober aux yeux
et aux intrigues de ses envieux. Il fit même la route en
simple particulier, excepté qu'il contraignit les Pariens
de lui vendre une statue de Vesta pour la placer dans le
temple de la Concorde ; mais, arrivé dans l'île, il ne fit et
ne dit rien qui sentit l'orgueil. Telle est la cause la plus
vraie de sa retraite. On l'attribue aussi à sa femme Julie,
qu'il ne pouvait plus supporter ; du moins la laissa-t-il à
Rome. Quelques-uns prétendent qu'il était mécontent
de ne pas avoir été nommé César, d'autres qu'il fut exilé
par Auguste pour complot contre ses enfants. Ce qui
prouve bien, en effet, que ce ne fut ni au désir de s'instruire,
ni au dépit des décrets de l'empereur qu'est due
sa retraite, ce sont ceux de ses actes qui suivirent, et,
entre autres, son testament qu'il ouvrit alors aussitôt
pour le lire à sa mère et à Auguste ; mais on se livrait
à toute sorte de suppositions.
[10] - - - Auguste réduisit à deux cent mille le nombre
infini de ceux qui recevaient du blé de l'État, et donna,
disent quelques historiens, soixante drachmes à chacun.
- - - {M}ars, que lui-même et ses descendants, toutes
les fois qu'ils le voudraient, que ceux qui, au sortir de
l'enfance, prendraient la toge virile, devraient s'y rendre;
que les citoyens envoyés pour remplir des charges
au dehors partiraient de là, que le sénat y délibérerait
sur le triomphe à accorder; que ceux qui l'auraient
obtenu consacreraient à ce Mars le sceptre et la
couronne; qu'eux et les autres citoyens qui avaient reçu
les honneurs du triomphe auraient leur statue en airain
sur le Forum ; que si parfois on rapportait des enseignes
prises à l'ennemi, elles seraient déposées dans le temple
du dieu; que certains jeux seraient célébrés par les sévirs
sur ses degrés; que ceux qui auraient exercé la censure
y enfonceraient un clou; que les sénateurs même
pourraient se charger de la fourniture des chevaux qui
doivent courir dans les jeux du cirque et de la garde
du temple, comme une loi l'avait réglé pour celui d'Apollon
et pour celui de Jupiter Capitolin. Auguste, en
outre, dédia cet édifice, bien qu'il eût confié, une fois
pour toutes, l'accomplissement des sacrifices de cette
sorte à Caius et à Lucius, qui remplissaient certaines
fonctions consulaires, selon la coutume antique. Caius
et Lucius présidèrent donc aux jeux du cirque, et les
enfants des premières familles donnèrent, avec Agrippa,
frère des princes, une représentation de la cavalcade
appelée la Troyenne. Deux cent soixante lions furent
égorgés dans le cirque. Il y eut dans les Septa un combat
de gladiateurs, et, dans un endroit où on en montre
encore aujourd'hui des traces, un combat naval entre les
Perses et les Athéniens (c'est le nom qu'on donna aux
combattants), et ce furent, cette fois encore, les Athéniens
qui remportèrent la victoire. Ensuite on amena
l'eau dans le cirque de Flaminius et trente-six crocodiles
y furent égorgés. Mais Auguste ne resta pas consul
tout ce temps-là : après avoir exercé peu de jours
cette charge, il céda le titre de consul à un autre.
Voilà ce qui fut fait en l'honneur de Mars. Quant à
Auguste, on décréta en son honneur un combat sacré à
Naples en Campanie, sous prétexte qu'il avait relevé
cette ville maltraitée par un tremblement de terre et par
un incendie, mais, en réalité, parce que les habitants
étaient, parmi les citoyens limitrophes de Rome, les
seuls, pour ainsi dire, à imiter les coutumes de la
Grèce. De plus, le surnom de Père lui fut régulièrement
décerné, car, auparavant, il lui avait été donné, par
acclamation, sans aucun décret. Pour la première fois
aussi, il créa deux préfets de la garde prétorienne,
Q. Ostorius Scapula et P. Salvius Aper ; de tous les
officiers préposés à quelque emploi, ils sont les seuls
que je désigne par ce titre, parce que l'usage en a prévalu.
En outre, le danseur Pylade donna des jeux dans
lesquels il ne figura pas lui même, à cause de son extrême
vieillesse, mais dont il fit les principaux apprêts et la dépense.
Ce fut le préteur Q. Crispinus qui les célébra.
Je ne parlerais pas de ce fait, si des chevaliers et des femmes
de distinction n'eussent été alors introduits sur l'orchestre.
Auguste ne tenait aucun compte de tout cela;
mais quand il finit, bien que tard, par être instruit des désordres
de sa fille Julie qui allait jusqu'à se livrer, la nuit,
à des orgies au milieu du Forum, au pied même de la
tribune aux harangues, il fut saisi d'une violente colère.
Il la soupçonnait auparavant d'une conduite peu réglée,
mais sans y croire cependant; car ceux qui ont l'autorité
entre les mains sont informés de tout mieux que de leurs
propres affaires ; aucune de leurs actions n'est ignorée
de ceux qui les entourent, et ils ne peuvent pénétrer la conduite
des autres. Lors donc qu'il apprit ce qui se passait, il en conçut
une telle irritation qu'au lieu de renfermer sa douleur
dans sa maison, il en fit part au sénat. A la suite de cette
communication, Julie fut reléguée dans l'île de Pandatère, en
Campanie, où Scribonia, sa mère, la suivit volontairement.
Quant à ceux qui avaient eu commerce avec elle,
les uns; comme Julus Antoine, sous prétexte qu'il avait
ainsi agi pour arriver à l'empire, et quelques autres citoyens
illustres furent mis à mort; le reste fut relégué
dans des îles. Comme parmi ces derniers se trouvait un
tribun du peuple, il ne fut jugé qu'après sa sortie de
charge. Un grand nombre d'autres femmes ayant été
accusées de délits semblables, loin de recevoir toutes les
causes, il fixa un temps au-delà duquel les fautes ne devaient
pas être recherchées. Bien qu'il n'eût usé d'aucune indulgence
dans la punition de sa fille, et qu'il eût
dit qu'il préférerait être le père de Phébé plutôt que
celui de Julie, il fit néanmoins grâce aux autres. Or
cette Phébé, qui était affranchie de Julie et sa complice,
s'était dérobée au supplice par la mort, et c'est ce qui
lui valut l'éloge d'Auguste.
--- ils en repoussèrent d'autres qui venaient d'Égypte
leur apporter la guerre, et ne cédèrent que lorsqu'on
eut envoyé contre eux un tribun de la cohorte prétorienne.
Celui-ci finit par réprimer leurs incursions,
en sorte que de longtemps aucun sénateur ne gouverna
les villes de cette contrée.
Vers la même époque, les Celtes se révoltèrent. Domitius,
en effet, pendant qu'il était encore gouverneur
des régions voisines de l'Ister, avant pris sous sa protection
les Hermondures, sortis, je ne sais comment,
de leur pays, et errant à la recherche d'une autre terre,
les établit dans une portion du territoire des Marcomans ;
puis, passant l'Elbe sans que personne s'y opposât,
il lia amitié avec les barbares qui habitent les bords
du fleuve, et y éleva un autel à Auguste. Alors, franchissant
le Rhin, et voulant faire ramener par d'autres dans
leur patrie quelques exilés Chérusques, il échoua dans
son entreprise et les fit mépriser même du reste des barbares.
Domitius n'en fit pas davantage cette année; l'imminence
de la guerre contre les Parthes empêcha tout retour offensif.
Néanmoins la guerre contre les Parthes n'eut pas
lieu. Car Phratacès, apprenant que Caius était en Syrie
en qualité de consul, et de plus soupçonnant ses propres
sujets de nourrir, depuis longtemps déjà, de mauvaises
dispositions à son égard, s'empressa de traiter à la condition
qu'il se retirerait d'Arménie, et que ses frères
s'en iraient vivre au-delà de la mer. Mais, bien que
Tigrane eût été tué dans une guerre contre des peuples
barbares, et qu'Érato eût abdiqué le pouvoir, les Arméniens,
lorsqu'on les eut donnés à un certain Ariobarzanès,
originaire de Médie, qui était allé autrefois trouver les
Romains avec Tiridate, leur firent la guerre l'année suivante,
année où furent consuls P. Vinicius et P. Varus.
Mais ils ne firent que cela de remarquable. Un certain
Addon, qui occupait Artagères, attira Caius jusque sous
les murs de la ville, comme pour lui révéler un secret
du Parthe, et le blessa; assiégé à la suite de cette perfidie,
il résista longtemps. Addon prisonnier, non
seulement Auguste, mais aussi Caius, prirent le titre
d'imperator. Alors Ariobarzanès et, après sa mort, qui
tarda peu, son fils Artabazès reçut l'Arménie de par Auguste
et de par le sénat. Quant à Caius, il tomba malade
de sa blessure; comme il ne jouissait pas d'ailleurs d'une
bonne santé, et que sa raison s'était par suite égarée,
il n'en fut que bien plus hébété encore. Il finit par se résoudre
à vivre en simple particulier, et voulut rester en
Syrie, de sorte qu'Auguste, profondément affligé de cette
résolution, en fit part au sénat, et exhorta le jeune homme
à venir au moins en Italie, où il ferait tout ce qu'il voudrait.
Caius, renoncant donc aussitôt à toutes fonctions,
passa sur un vaisseau de transport en Lycie, et il mourut
à Limyres. Avant la mort de Caius, Lucius s'éteignit à
Marseille. Lucius, en effet, passait d'une mission à
l'autre, et c'était lui qui, chaque fois qu'il était présent,
lisait dans le sénat les lettres de Caius. Il mourut
subitement de maladie, en sorte que Livie, surtout parce
qu'à cette époque Tibère rentra de Rhodes à Rome, fut
accusée de la mort des deux frères.
[11] Car Tibère, qui était très habile dans l'art de la divination par
les astres, et qui avait à ses côtés Thrasylle, homme remarquable
par la profondeur de sa science en astrologie, savait
exactement tout ce que les destins réservaient et à lui-même
et aux jeunes princes : on rapporte aussi qu'un
jour, à Rhodes, Tibère étant sur le point de précipiter
Thrasylle du haut du mur, parce qu'il était le seul
qui fût au courant de tous ses projets, et le voyant
triste, lui demanda pourquoi il était si sombre, et
que, l'astrologue ayant répondu qu'il craignait un danger,
Tibère, étonné, n'exécuta pas son dessein. Thrasylle
savait toutes choses d'une manière si précise que, voyant
de loin venir le vaisseau qui apportait à Tibère, de la
part de sa mère et de celle d'Auguste, la nouvelle de son
rappel à Rome, il dit à l'avance ce qu'allait être la nouvelle.
[12] Le corps de Lucius et celui de Caius furent rapportés
à Rome par les tribuns militaires et par les premiers citoyens
de chaque ville; les peltes et les hastes
d'or qu'ils avaient reçues des chevaliers en prenant la
toge virile, furent suspendues dans la curie. Salué
alors du nom de maître par le peuple, Auguste non
seulement défendit d'employer ce titre en lui parlant,
mais même il y veilla scrupuleusement. La troisième
période décennale étant arrivée à son terme, il accepta
l'empire, en apparence par contrainte, pour la quatrième
fois, attendu que, la vieillesse le rendant trop indulgent
et trop timide pour irriter les sénateurs contre lui, il ne
voulait plus se brouiller avec aucun d'eux. Un incendie
ayant consumé la maison Palatine, il n'accepta, des nombreuses
offrandes que lui apportèrent un grand nombre
de citoyens, qu'un "aureus" des personnages publics, et
une drachme des particuliers. Je donne ce nom d'aureus
à une monnaie qui vaut vingt-cinq drachmes, conformément
à l'usage du pays ; quelques Grecs mêmes,
dont nous lisons les écrits pour nous former au style
attique, l'ont également appelée ainsi. Quant à Auguste,
sa maison reconstruite, il l'ouvrit tout entière au public,
soit parce qu'elle provenait d'une contribution du peuple,
soit parce qu'il était grand pontife, afin de demeurer
dans un édifice qui fût à la fois sa propriété et celle de l'État.
[13] Vivement pressé par le peuple de rappeler sa fille,
Auguste répondit que le feu se mêlerait à l'eau avant
qu'il se décidât à la rappeler. Le peuple alors jeta quantité
de feux dans le Tibre, sans obtenir rien pour le
moment par cet artifice ;
mais, dans la suite, il fit tellement violence à l'empereur, que
Julie fut, du moins, transférée de son île sur le continent. Quant
à Tibère, il l'adopta et l'envoya contre les Celtes, après lui avoir
conféré pour dix ans la puissance tribunitienne. Toutefois,
appréhendant qu'il se laissât emporter par son
orgueil et craignant qu'il ne tentât quelque soulèvement,
il lui fit adopter son neveu Germanicus, bien qu'ayant
un fils à lui. Rassuré par cette précaution, qui lui donnait
des successeurs et des aides, il voulut épurer le
sénat de nouveau : choisissant donc dix sénateurs qu'il
honorait le plus particulièrement, il chargea trois d'entre
eux, tirés au sort, de procéder à cet examen. Peu de
sénateurs néanmoins renoncèrent à l'avance à la dignité
sénatoriale, bien que la permission leur en eût été accordée
comme précédemment; peu aussi furent rayés
malgré eux. Il confia à d'autres le soin de cette opération,
et fit lui-même le dénombrement des habitants
de l'Italie, qui possédaient une fortune supérieure à
cinquante mille drachmes. Quant à ceux qui possédaient
moins et qui habitaient hors de l'Italie, il ne les força
pas à se soumettre au recensement, parce qu'il craignait,
en les troublant, d'exciter une révolte. De plus,
évitant de paraître agir, dans cette circonstance, en censeur,
pour les raisons que j'ai dites plus haut, il rendit
en vertu de son pouvoir proconsulaire le décret ordonnant
de procéder à ce recensement et au sacrifice de clôture
du lustre. Un assez grand nombre de jeunes gens de race
sénatoriale ou équestre se trouvant réduits à la pauvreté,
sans qu'il y eût en rien de leur faute, il compléta
pour la plupart d'entre eux le cens exigé, et même,
pour quelques-uns, il alla jusqu'à leur donner trois
cent mille drachmes. Beaucoup de citoyens affranchissant
inconsidérément beaucoup d'esclaves, il régla
l'âge que devaient avoir, et celui qui affranchirait, et
celui qui recevrait la liberté, avec les droits qu'exerceraient
sur les affranchis tant les autres citoyens que les patrons.
[14] Pendant qu'il était ainsi occupé, un complot fut
tramé contre lui par quelques citoyens et par Cnéius
Cornélius, issu d'une fille du grand Pompée; ce qui
le mit un certain temps dans une grande perplexité,
ne voulant ni les mettre à mort, parce qu'il voyait que le
supplice de ceux qu'il faisait périr n'augmentait en rien
sa sécurité, ni les laisser libres, de peur que l'impunité
n'en excitât d'autres à conspirer contre lui. Comme il ne
savait à quoi se résoudre et qu'il ne pouvait demeurer
ni le jour sans soucis ni la nuit sans alarmes, Livie finit
par lui dire: « Qu'as-tu donc, mon époux? pourquoi ne
dors-tu pas ? » Et Auguste : « Qui donc, femme, lui répondit-il,
serait le moindre instant exempt d'inquiétudes
avec tant d'ennemis sur les bras et des complots
qui se succèdent ainsi continuellement ? Ne vois-tu pas
combien il y a de gens qui attaquent et ma personne
et notre autorité? La punition de ceux dont
justice a été faite, loin de les retenir, excite, au
contraire, l'empressement des autres à augmenter
le nombre des victimes, comme s'ils poursuivaient
un avantage. » A ces mots Livie: "Que tu sois en
butte à des complots, dit-elle, il n'y a là rien
de surprenant, ni qui soit en-dehors de la nature
humaine : l'importance de ton autorité te contraint
à t'occuper d'affaires nombreuses, et, comme il est
naturel, à blesser beaucoup de gens. Il n'est pas
possible, en effet, quand on commande, de plaire
à tout le monde; on mécontente nécessairement plus
d'un citoyen, avec quelque équité que l'on règne. Les
méchants sont en bien plus grand nombre que les
bons, et il est impossible de satisfaire leurs passions;
parmi ceux mêmes qui ont de la vertu, les
uns prétendent à des emplois grands et nombreux
qu'ils ne peuvent obtenir, les autres s'affligent
de rester dans une position inférieure ; de là, des
deux côtés, des accusations contre celui qui a le
pouvoir. Il n'est donc pas possible d'échapper au
malheur dont te menacent et ces hommes et ceux qui
conspirent non pas contre toi, mais contre ta puissance
souveraine. Si tu étais dans une condition
privée, nul ne te rendrait de mauvais offices, à moins
que tu ne lui en eusses rendu le premier; c'est ton
autorité avec les avantages qui l'accompagnent que
tous ambitionnent, les citoyens élevés en puissance
bien plus encore que les citoyens d'un rang inférieur.
Cette conduite est, je le veux, injuste et
dépourvue de toute raison; mais ce n'en est pas moins
un des vices inhérents, comme tant d'autres, à leur
nature, et que ni la persuasion ni la contrainte ne
peuvent chasser de certains esprits. Il n'y a, en effet,
ni loi ni crainte aussi forte que les penchants naturels.
Pénétré de ces réflexions, ne t'irrite pas des
fautes des autres; veille soigneusement à la sûreté de
ta personne et à celle de ton pouvoir monarchique,
afin que nous puissions sûrement le conserver, non à
force de châtiments, mais à force de prévoyance. »
[15] Auguste lui répondit : "Je le sais, moi aussi
femme, rien de ce qui est grand n'est à l'abri de
l'envie et des attentats, et le pouvoir absolu moins
encore que tout le reste ; nous serions, en effet, semblables
aux dieux si nous n'avions ni plus d'embarras
ni plus de craintes que les particuliers. Mais c'est cette
nécessité même qui m'afflige et l'impossibilité d'y
apporter aucun remède." - "Eh bien! dit Livie,
puisqu'il y a des gens qui veulent absolument faire
le mal, prenons nous-mêmes nos précautions. Nous
avons pour nous garder des soldats nombreux, les uns
opposés aux ennemis extérieurs, les autres rangés autour
de ta personne, et aussi des serviteurs en grand
nombre, qui nous donnent le moyen de vivre en sûreté
chez nous et au-dehors." Auguste l'interrompant :
"Bien des souverains, dit-il, ont été bien des fois
victimes de ceux qui les entouraient, je n'ai nul besoin
de le rappeler ici. Car il n'y a rien de si fâcheux
dans les monarchies, que d'avoir à redouter non
seulement, comme les autres citoyens, les ennemis du
dehors, mais encore ses amis. Plus de princes, en
effet, sont tombés sous les coups de ceux qui les
entouraient, attendu que sans cesse, le jour, la nuit,
au bain, pendant le sommeil, ils mangent les mets
ou boivent les boissons préparés par ceux qui sont à
leurs côtés, que sous les coups de gens qui ne leur
étaient rien. Pour ne pas parler du reste, aux ennemis
on peut opposer ses amis, tandis qu'il n'y a,
contre les amis, personne pour nous secourir. Il y a
donc pour nous danger partout, danger dans la solitude,
danger dans la compagnie : c'est un péril de ne pas avoir
de gardes, et les gardes mêmes sont un péril redoutable;
les ennemis sont incommodes, les amis le sont
encore davantage, parce qu'on est forcé de leur
donner à tous le nom d'amis, quand même ils ne le
sont pas. Que, par hasard, on en rencontre d'honnêtes,
on n'aura pas assez de confiance en eux pour
apporter dans ses relations une âme pure, exempte
d'inquiétudes et de soupçons. C'est aussi le comble du
malheur d'être contraint de punir les conspirateurs ;
car, être forcé de toujours recourir aux supplices et
aux châtiments, c'est un grand ennui pour des hommes de coeur."
[16] « Tu as raison, répondit Livie; cependant j'ai un
avis à te donner, si toutefois tu consens à l'accepter,
et si tu ne trouves pas mauvais qu'une femme ose
te proposer un conseil que nul parmi tes plus grands
amis ne te donnerait, faute non de savoir la chose,
mais d'avoir la hardiesse de la dire » — « Parle, repartit
Auguste, ce conseil, quel est-il? » Livie :
« Je vais, dit-elle, te l'expliquer sans crainte, comme
quelqu'un qui a sa part dans tes biens et dans tes
maux; qui, si tu es sain et sauf, règne avec toi,
et qui, s'il te survient quelque accident (puisse la
chose ne pas arriver!), périt avec toi. S'il y a des
hommes que la nature pousse irrésistiblement à faire
le mal et qu'il leur soit impossible de résister, quand
elle les entraîne, il n'en est pas moins vrai que des
qualités même généralement regardées comme bonnes,
pour ne point parler ici de la perversité du plus
grand nombre, suffisent à porter beaucoup de gens à des
entreprises injustes. La fierté de la naissance, l'orgueil
de la richesse, la grandeur des dignités, la confiance
dans le courage, le faste du pouvoir, en jettent un grand
nombre hors du droit chemin ; il ne faut pas, en effet,
transformer la noblesse en bassesse, le courage en
lâcheté, la prudence en folie (c'est chose impossible);
il ne faut pas, non plus, retrancher rien au superflu de
quelques-uns, ni rabaisser l'ambition de ceux qui ne
sont pas en faute (c'est chose injuste); se venger ou
prévenir les coups amène nécessairement et des tourments
et une mauvaise réputation. Eh bien! changeons
de conduite; faisons grâce à l'un d'entre eux, nous
réussirons bien plus sûrement, selon moi, par la clémence
que par la sévérité. Non seulement ceux dont
on a eu pitié témoignent à ceux qui leur ont pardonné
un amour qui engendre le désir d'acquitter leur
dette; mais, bien plus, tous les autres hommes conçoivent
pour l'auteur de cet acte du respect et de la
vénération, en sorte qu'on n'ose plus l'offenser; celui
au contraire qui se montre inexorable dans sa colère
est non seulement haï de ceux qui le redoutent,
mais, de plus, il est détesté du reste des hommes,
qui, par suite, lui tendent des piéges, afin de ne
pas être eux-mêmes ses victimes. »
[17] « Ne vois-tu pas que les médecins se servent rarement
du fer et du feu, de peur d'aigrir le mal, et
qu'ils le guérissent le plus souvent en humectant la
partie malade et en appliquant dessus des remèdes
doux et émollients? Mais parce qu'il y a maladies
du corps et maladies de l'âme, garde-toi de penser
qu'elles sont différentes. Il y a dans l'âme, tout incorporelle
qu'elle soit, bien des passions qui ont des
rapports de ressemblance avec les infirmités du corps :
les âmes sont resserrées par la crainte, et enflées par la
colère; la peine en abat quelques-unes, l'audace en
relève d'autres; de sorte que la différence est fort peu
sensible et demande, pour cette raison, des remèdes analogues.
Une parole douce adressée à un homme
dissipe toute son aigreur, de même qu'une parole
rude irrite l'humeur paisible; le pardon guérit l'homme
le plus emporté, de même que le châtiment exaspère
l'homme le plus doux. Les actes de violence, même
les plus justes, offensent toujours tous les hommes;
une conduite modérée les apaise. Aussi par la persuasion
amènera-t-on quelqu'un à supporter les plus
fâcheux traitements plutôt qu'on ne l'y contraindrait
par la force. La nature a fait de l'une et l'autre inclination
une nécessité tellement impérieuse que, parmi
les animaux dépourvus de raison et de toute intelligence,
beaucoup, même des plus robustes et des
plus féroces, s'apprivoisent par les caresses et cèdent
à l'appât de la nourriture, au lieu que beaucoup,
même des plus timides et des plus faibles, sont rebutés
et irrités par les mauvais traitements et par la crainte. »
[18] Je ne prétends pas dire pour cela qu'il faille
épargner tous tes coupables indistinctement : l'homme
audacieux, inquiet, de moeurs et de desseins pervers,
dont la maladie est incurable et continuelle, doit être
retranché comme on retranche les parties du corps qui
ne sauraient être guéries : parmi ceux, au contraire,
dont les fautes, volontaires chez ceux-ci, involontaires
chez ceux-là, sont le résultat de la jeunesse, ou
de l'inexpérience, ou de l'ignorance, ou d'un concours
quelconque de circonstances fortuites, il faut adresser
aux uns des paroles de reproche, ramener les autres
par des menaces, traiter un autre avec une certaine
mesure ; il faut, comme tout le monde le fait pour les
enfants, appliquer des peines ici plus grandes, là
plus faibles. Il est donc en ton pouvoir, dans les conjonctures
actuelles, de montrer de la modération
sans danger en infligeant aux uns l'exil, aux autres
l'infamie, à d'autres une amende pécuniaire, en reléguant
ceux-ci dans certains pays, ceux-là dans certaines villes.
Quelques-uns même se sont corrigés
pour n'avoir pas obtenu ce qu'ils espéraient et pour
avoir échoué dans leurs entreprises. Une place ignominieuse,
une résidence infamante, la douleur et
la crainte préalablement éprouvées, en ont ramené
un grand nombre à la vertu; car un homme
bien né, un homme courageux préférerait mourir
plutôt que de subir un pareil affront. Aussi le
supplice, loin de rien faciliter, ne ferait ici qu'aggraver
les choses; nous n'y trouverions pas une
excuse, et il ne nous offrirait aucune sûreté pour
notre vie. Aujourd'hui on se persuade que nous
faisons mourir un grand nombre de citoyens ...,
ceux-là par convoitise de leurs biens, d'autres par
crainte de leur courage, et bien d'autres encore par
jalousie pour quelque mérite. On a peine à croire qu'un
homme possédant une telle puissance et une telle
autorité puisse être attaqué par un particulier sans
armes : c'est un bruit que les uns propagent, tandis
que d'autres prétendent que nous écoutons beaucoup
de faux rapports, et que nous les accueillons
légèrement comme s'ils étaient véridiques. Ceux,
en effet, ajoutent-ils, qui voient de telles choses
et qui les entendent de leurs oreilles, poussés les uns
par la haine, les autres par la colère, d'autres, parce
qu'ils ont reçu de l'argent des ennemis de ceux qu'ils
accusent, d'autres parce qu'ils n'en ont point reçu de
leurs victimes, accumulent une foule d'accusations mensongères :
ce ne sont pas seulement les citoyens coupables
d'avoir formé ou même médité une entreprise
criminelle qu'ils dénoncent; d'autres encore, d'après
ces délations, sont coupables, celui-ci d'avoir tenu
certains propos, celui-là, d'avoir, en les entendant,
gardé le silence, tel d'avoir ri, tel d'avoir pleuré. »
[19] « Je pourrais faire valoir mille raisons de ce
genre, dont, fussent-elles vraies, on ne doit faire,
parmi des hommes libres, aucun compte sérieux, et
encore moins t'entretenir. Les ignorer ne te causera
aucun préjudice, les entendre t'irriterait malgré toi,
ce qu'il ne faut à aucun prix, surtout quand on commande
aux autres. C'est cette irritation, en effet, qui
fait croire à beaucoup de gens qu'une foule de citoyens
périssent injustement, les uns sans avoir été
jugés, les autres victimes d'une condamnation concertée
avec le juge : ni les dépositions des témoins,
ni les interrogatoires de la question, ni rien de
semblable n'est admis comme vrai à leur égard. Voilà
ce que l'on répand, bien que parfois avec injustice,
sur le compte de presque tous ceux qui sont ainsi mis
à mort. Or, Auguste, tu ne dois pas seulement t'abstenir
de l'injustice, tu dois en éviter jusqu'à l'apparence.
C'est assez à un particulier d'être exempt de faute, un
souverain doit être à l'abri même d'un soupçon. Tu as
à conduire des hommes et non des bêtes, et la seule
voie pour te les concilier véritablement, c'est que de
tous côtés toutes tes actions viennent les convaincre
que, ni volontairement ni involontairement, tu ne te
rendras coupable d'injustice. Un homme peut être
forcé d'en craindre un autre ; pour l'aimer, il a
besoin d'être persuadé. Or la persuasion vient des
bons traitements qu'on éprouve soi-même et des bienfaits
qu'on voit reçus par d'autres. Quand on peut
croire qu'un citoyen a été exécuté injustement, on
appréhende d'éprouver un jour la même injustice,
on se trouve forcé d'en haïr l'auteur. Être haï de
ceux à qui l'on commande, c'est chose qui, outre
qu'elle est peu honorable, ne porte pas profit. La
plupart des hommes, en effet, croient que les
particuliers sont obligés, quelque faible que soit l'injure,
de s'en venger, sous peine d'être ou méprisés ou, par
suite, accablés, mais que ceux qui commandent doivent
punir les crimes envers l'État et supporter les
fautes qui semblent commises envers leur personne,
attendu qu'ils ne peuvent être lésés ni par le mépris
ni par aucune attaque, tellement ils sont gardés.
[20] « C'est parce que j'ai entendu porter ces jugements
et que j'y fais attention, que je suis tentée de
te conseiller d'une façon absolue de ne mettre personne
à mort pour un motif semblable. Le pouvoir
est établi pour le salut des gouvernés, pour empêcher
qu'ils soient incommodés ou les uns par les autres ou
par les peuples étrangers, et non, par Jupiter! pour
qu'ils soient maltraités par les gouvernants : la gloire
consiste, non à perdre un grand nombre de citoyens,
mais à être capable de les sauver tous, s'il est possible.
Il faut les instruire par des lois, par des bienfaits,
par des remontrances, afin de les rendre sages;
il faut, de plus, les observer et les surveiller, afin
que, s'ils ont la volonté de nuire, il n'en aient pas le
moyen ; si quelque membre vient à être malade, il
faut y appliquer, pour ainsi dire, des remèdes et le
guérir, afin qu'il n'achève pas de se corrompre. Supporter
les fautes de la multitude est l'effet d'une grande
sagesse et d'une grande puissance ; en les châtiant
toutes indistinctement selon leur mérite, on ferait périr,
sans y penser, plus d'hommes qu'on n'en laisserait
vivre. Voilà la raison et le motif pour lesquels je
te conseille de ne punir de mort aucun de ceux qui
sont coupables d'un tel crime, mais de les ramener
par un autre moyen qui ne leur permette pas désormais
de faire rien de grave. Quel dommage, en effet,
redouter d'un homme relégué dans une île, dans une
campagne, dans une ville, où il n'aura ni domestiques
nombreux, ni argent en abondance, et où,
de plus, s'il est nécessaire, il sera gardé étroitement ?
Si l'ennemi était dans le voisinage, si quelque partie
de cette mer nous était hostile, de manière que
le condamné, y trouvant une retraite, pût nous faire
du mal, s'il y avait en Italie des villes fortifiées, ayant
des remparts et des armes, d'où l'on pût, en s'en rendant
maître, nous devenir redoutable, je te tiendrais
un autre langage ; mais quand toutes les villes sont
dégarnies d'armes et de remparts propres à soutenir
une guerre, quand les ennemis sont fort éloignés (une
vaste étendue de mer et de terre, des montagnes et des
fleuves malaisés à passer nous en séparent), comment
craindre tel ou tel, un homme sans ressources,
un simple particulier, ici, au milieu de ton empire,
entouré de tes troupes comme d'une enceinte ? Pour
moi, je suis convaincue que personne ne saurait concevoir
une pareille entreprise, ou que, du moins, quelle
que fût sa folie, il ne pourrait rien mettre à exécution."
[21] « Commençons donc l'essai de cette façon d'agir
avec les conjurés. Peut-être changeront-ils de sentiment
et amèneront-ils les autres à plus de sagesse. Tu
le vois, Cornélius est de noble extraction et porte
un nom illustre. Ce sont là des considérations dont
un homme doit tenir compte. Le glaive ne vient
pas à bout de tout (ce serait un grand bien, s'il
pouvait corriger certaines gens, les persuader, et
les forcer d'aimer véritablement) ; il tuera bien le
corps de quelqu'un, mais il aliénera les esprits de tous
les autres : car le châtiment des coupables ne gagne
l'affection de personne; au contraire, en imprimant
la terreur, il inspire une haine plus forte. Ainsi
vont les choses : ceux qui ont obtenu un pardon,
craignent, dans leur repentir, d'offenser de nouveau
leur bienfaiteur, et lui rendent de bons offices
dans l'espoir d'obtenir en retour d'amples récompenses :
l'homme qui a reçu la vie de celui qu'il a
offensé s'imagine qu'il n'est aucun bien qu'il ne
doive en attendre après avoir été traité favorablement.
Cède donc à mes conseils, cher époux, change
de conduite. De cette façon il semblera que tous tes
actes de rigueur ont été commandés par la nécessité ;
attendu qu'il est impossible de ne pas répandre du
sang, quand, changeant la constitution d'une si grande
ville, on la fait passer du gouvernement démocratique
au gouvernement monarchique. Si tu persévères dans
ta résolution, on croira que tu aimais les actes de cruauté."
[22] Auguste se conforma au conseil de Livie, fit grâce
à tous les conjurés, se bornant à leur adresser des remontrances,
et nomma Cornélius consul. Par cette conduite,
il se concilia l'affection de Cornélius et du reste des citoyens,
à tel point que personne, dans la suite,
ne conspira véritablement contre lui, et même ne
passa pour avoir conspiré ; car ce fut Livie, le principal
auteur de la grâce accordée à Cornélius, qui devait
être elle-même accusée de la mort d'Auguste. Au
reste, sous les consuls Cornélius et Valérius Messala,
il survint d'horribles tremblements de terre, le Tibre
entraîna le pont et rendit pendant sept jours la ville navigable;
une partie du soleil s'éclipsa, enfin la famine
se fit sentir. Cette même année, Agrippa prit la toge
virile, sans qu'on lui accordât aucun des honneurs décernés
à ses frères; dans les jeux du cirque, les sénateurs,
d'une part, les chevaliers, de l'autre, eurent des
places distinctes de celles des plébéiens, chose qui s'observe
encore aujourd'hui. Les citoyens de la plus haute
naissance ayant peine à donner leurs filles pour être
prêtresses de Vesta, une loi décida que les filles issues
d'affranchis pourraient être admises à ce sacerdoce. On
tira au sort parmi elles dans le sénat, attendu que beaucoup
se disputèrent cet honneur, en présence de ceux
de leurs pères qui étaient chevaliers ; mais aucune fille
de cette condition ne fut nommée.
[23] Les soldats se montrant, surtout à cause des
guerres qui menaçaient alors, irrités de l'exiguïté des
récompenses, et aucun d'eux ne voulant porter les
armes au-delà du temps fixé pour le service militaire,
il fut décrété que les prétoriens recevraient cinq mille
drachmes après seize ans de service, les autres corps trois
mille au bout de vingt ans. On entretenait alors vingt-trois
légions, ou, suivant quelques historiens, vingt-cinq.
De ces anciennes légions il n'en subsiste plus aujourd'hui
que dix-neuf. Ce sont : la Deuxième Augusta,
dont les quartiers d'hiver sont dans la Bretagne Supérieure;
trois Troisièmes, savoir: la Gallica, en Phénicie;
la Cyrenaica, en Arabie, et l'Augusta, en Numidie ;
la Quatrième Scythica, en Syrie ; la Cinquième
Macedonica, en Dacie ; les deux Sixièmes, dont l'une,
la Victrix, est dans la Bretagne Inférieure, et l'autre, la
Ferrata, en Judée; une Septième, dans la Mysie Supérieure :
c'est celle qu'on appelle précisément Claudia;
la Huitième Augusta, dans la Germanie Supérieure ; les
deux Dixièmes, savoir : la Gemina, dans la Pannonie
Supérieure, et celle qui est dans la Judée; la Onzième
Claudia, dans la Mysie Inférieure (les deux légions qui
portent ce nom l'ont reçu de Claude, pour avoir refusé
de combattre contre lui lors de la révolte de Camillus);
la Douzième Fulminifera, en Cappadoce; la Treizième
Gemina, en Dacie; la Quatorzième Gemina, dans
la Pannonie Supérieure; la Quinzième Apollinaris,
en Cappadoce ; la Vingtième, qu'on appelle Valeria
et Victrix, dans la Bretagne Supérieure. Cette légion,
selon moi, ainsi que celle qui porte le nom de Vingt-deuxième
et dont les quartiers d'hiver sont dans la
Germanie Supérieure (tous les historiens cependant ne
s'accordent pas à donner à celle-ci le surnom de Valeria
et elle ne le porte plus aujourd'hui), fut conservée
par Auguste après qu'elle s'était donnée à lui.
Voilà ce qui subsiste des légions de ce prince; du reste, une partie
a été complètement détruite, une partie a été fondue,
soit par lui, soit par les empereurs suivants, dans d'autres
légions, ce qui, suivant l'opinion commune, a valu
à celles-ci le nom de Gemina.
[24] Puisque j'ai été conduit à parler des légions, je
vais dire comment le reste de celles qui existent aujourd'hui
a été formé par les empereurs suivants, afin
que celui qui désire des renseignements là-dessus puisse
s'instruire plus facilement, en trouvant ce détail réuni
en un seul endroit. Néron forma la légion Première
Italica, dont les quartiers d'hiver sont dans la Mysie
Inférieure; Galba, la Première Adjutrix, qui est dans
la Pannonie Inférieure, ainsi que la Septième qui est en
Espagne ; Vespasien, la Deuxième Adjutrix, dans la Pannonie
Supérieure, la Quatrième Flavia, dans la Mysie
Supérieure, et la Seizième Flavia, en Syrie; Domitien,
la Première Minervia, dans la Germanie Inférieure;
Trajan, la Deuxième qui est en Égypte, et la Trentième
qui est en Germanie, légions auxquelles il donna son
nom; Marc-Antonin, la Deuxième, qui est en Norique,
et la Troisième, en Rhétie, légions qui sont appelées
toutes les deux Italica; Sévère enfin forma les Parthiques,
la Première et la Troisième qui sont en Mésopotamie,
et la Deuxième qui est en Italie.
Tel est aujourd'hui, indépendamment des gardes Urbaine
et Prétorienne, le nombre des corps de troupes qui
sont formés par des levées. Alors, sous Auguste, outre
les légions, qu'il y en ait eu vingt-trois ou vingt-cinq,
on entretenait des troupes auxiliaires d'infanterie, de
cavalerie et de marine; mais je ne saurais en dire le
chiffre exact. Il y avait encore les Gardes Prétoriens,
au nombre de dix mille, divisés en dix cohortes, et les
Gardes Urbains, divisés en quatre cohortes : enfin une
élite de cavaliers étrangers, auxquels on donna le nom
de Bataves, de la Batavie, île du Rhin, à cause de l'habileté
de ses habitants à manier les chevaux, et dont je
ne puis, pas plus que pour les Evocati, dire exactement
le nombre. L'emploi de ceux-ci date de l'époque
où Auguste rappela au service les anciens soldats de
son père pour combattre Antoine, et les maintint
dans la suite en activité ; ils forment aujourd'hui
un corps à part, portant le cep de vigne comme les centurions.
C'est donc pour cela qu'ayant besoin d'argent, il proposa
au sénat l'établissement d'un revenu fixe et perpétuel
qui permît, sans faire aucune peine à aucun des
particuliers, de fournir de larges ressources pour pourvoir
à l'entretien des soldats et à leurs récompenses.
On s'occupa de chercher ce revenu; puis, comme personne
ne consentait de bon gré à être édile, des
citoyens, tirés au sort parmi les anciens questeurs et
les anciens tribuns du peuple, furent contraints d'accepter
cette charge, ce qui se pratiqua plusieurs autres fois.
[25] Ensuite, sous le consulat d'AEmilius Lépidus et de
L. Arruntius, Auguste, s'apercevant qu'on n'arrivait à
trouver aucun revenu qui eùt l'approbation des citoyens,
et que même cette recherche soulevait chez tous un
grave mécontentement, versa, tant en son nom qu'en
celui de Tibère, une certaine somme dans le trésor
qu'il nomma trésor militaire : il en confia l'administration
pour trois ans à trois anciens préteurs, désignés par le
sort, qui eurent dix licteurs et une suite en rapport avec
leur dignité. Cet état de choses se prolongea plusieurs
années successives; aujourd'hui, c'est l'empereur qui
les nomme et ils n'ont plus de licteurs. Auguste versa
donc lui-même une certaine somme dans ce trésor, et
promit d'en faire autant chaque année; il accueillit aussi
les promesses de quelques rois et de quelques peuples;
car, pour les particuliers, bien que beaucoup d'entre eux
offrissent volontairement, disaient-ils, leur contribution,
il n'accepta rien de leur part. Mais comme, en comparaison
de la grandeur des dépenses, les sommes ainsi ramassées
étaient fort peu de chose, et qu'il avait besoin de
ressources perpétuelles, il invita les sénateurs à chercher
des moyens chacun en son particulier, et à les consigner
dans des mémoires qu'ils lui donneraient à examiner : ce
n'était pas qu'il n'eût lui-même son projet, mais son intention
était surtout de les amener à prendre le moyen
qu'il voulait. C'est pour cela qu'il n'adopta aucune de
leurs propositions et qu'il établit un impôt du vingtième
sur les héritages et les legs, à l'exception de ceux qui
étaient faits à de proches parents et à des pauvres, feignant
d'avoir trouvé ce règlement dans les papiers de César :
cet impôt, en effet, avait été précédemment en usage,
puis il fut alors, bien qu'ayant été aboli, de nouveau remis
en vigueur. Voilà comment il augmenta les revenus ;
quant aux dépenses, il chargea trois consulaires, élus par le sort,
de restreindre les unes et de supprimer les autres.
[26] Ces mesures, jointes à une grande famine, génèrent
tellement les Romains, que les gladiateurs et les
esclaves à vendre furent éloignés de la ville à une distance
de plus de sept cent cinquante stades; qu'Auguste et les
autres citoyens renvoyèrent la plupart des gens attachés
à leur service; qu'il y eut "justitium" ; que permission fut
accordée aux sénateurs de voyager où il leur plairait; et
que, pour que cette absence n'empêchât pas les sénatus-consultes
d'avoir leur force, on ordonna que tous les
décrets rendus par les membres présents seraient réguliers.
De plus, des consulaires furent préposés au blé et
au pain, pour en vendre à chacun une quantité déterminée.
Quant à ceux qui avaient part aux distributions,
Auguste leur donna gratuitement une quantité de blé
double de celle qu'ils avaient reçue en tout temps : mais,
comme cette quantité même était insuffisante, il ne
permit pas de célébrer son jour natal par des festins publics.
Dans ce même temps, une grande partie de la ville
ayant été détruite par le feu, il établit en sept endroits
des postes d'affranchis destinés à porter des secours, et
mit à leur tête un chevalier, avec l'intention de les licencier
bientôt. Il ne le fit pas, néanmoins; l'utilité et
la nécessité de leurs services, que l'expérience lui fit
apprécier, le déterminèrent à les maintenir. Aujourd'hui,
ces Vigiles, soumis à un régime particulier,
ne sont plus seulement composés d'affranchis, ce sont
des fonctionnaires pris également dans les autres classes ;
ils ont leurs cohortes à Rome, et reçoivent un traitement de l'État.
[27] Cependant la plèbe, accablée par la famine, l'impôt
et les pertes résultant des incendies, laissa éclater son
mécontentement; des paroles séditieuses se firent entendre
ouvertement, des placards, plus nombreux encore
que les paroles, furent affichés pendant la nuit. On disait
tout cela le fait d'un certain P. Rufus ; mais les soupçons
se portaient sur d'autres. Rufus, en effet, n'était capable
ni de concevoir ni d'exécuter aucune de ces entreprises ;
d'autres, à ce que l'on croyait, cherchaient,
sous son nom, à exciter une révolte. On décréta donc
une enquête à ce sujet, et on proposa des récompenses à
qui les dénoncerait; des dénonciations eurent lieu, et ne
firent qu'augmenter le trouble qui régnait dans la ville,
jusqu'à ce qu'enfin la disette cessa, et que Germanicus
César et Néron Claudius Tibère, fils de Drusus, donnèrent
des combats de gladiateurs en son honneur.
C'est ainsi que le peuple fut consolé par ce souvenir
donné à Drusus, et en voyant Tibère, lorsqu'il
dédia le temple des Dioscures, y inscrire non seulement
le nom de Claudianus, qu'il avait pris en place de celui
de Claudius à cause de son adoption dans la famille
d'Auguste, mais encore celui de Drusus. Car Tibère
participait avec lui à la conduite des guerres, et,
toutes les fois que l'occasion s'en présentait, il venait
à Rome en vue des affaires, mais surtout par crainte
qu'en son absence Auguste ne lui préférât quelqu'un.
Voilà ce qui se passa cette année. De plus, le gouverneur
de l'Achaïe étant mort dans le cours de son
administration, son questeur et son assesseur, qu'en
grec nous appelons légat, comme je l'ai dit plus
haut, furent chargés de diriger les affaires, l'un de
la province comprise dans l'intérieur de l'Isthme, l'autre,
du reste du gouvernement. Hérode, de Palestine,
accusé par ses frères, fut relégué au-delà des Alpes, et
une partie de son territoire fut confisquée.
[28] Il y eut aussi, dans ces mêmes temps, beaucoup
de guerres. Des brigands tirent de si fréquentes
incursions que, durant trois ans, la Sardaigne, au lieu
d'être gouvernée par un sénateur, fut confiée à des
soldats et à des généraux pris dans l'ordre équestre.
Plusieurs villes essayèrent également de faire défection,
de sorte que, pendant deux ans, les mêmes gouverneurs
furent maintenus dans les provinces du peuple,
choisis par le prince et non élus par le sort : les provinces
de César, en effet, étaient confiées pour mi-temps
plus long que les autres aux mêmes gouverneurs.
Mais je n'entrerai pas dans le détail de tous ces événements;
aussi bien, beaucoup sont des faits isolés et peu
remarquables; cette minutie d'ailleurs n'offrirait aucun
avantage. Néanmoins, je raconterai en abrégé, à l'exception
des faits importants, ceux qui méritent quelque
souvenir. Les Isauriens commencèrent alors par le brigandage
une guerre qui prit des proportions redoutables,
jusqu'à ce qu'ils fussent domptés. Les Gétules,
irrités contre le roi Juba, et dédaignant d'obéir aux Romains,
se soulevèrent contre lui, ravagèrent le territoire
voisin et tuèrent plusieurs des généraux romains qui
leur furent opposés; en un mot, leur puissance s'accrut
à un point tel que leur soumission valut à Cornélius
Cossus les ornements du triomphe, et un surnom.
Dans le même temps que cela se passait, Tibère
et d'autres généraux marchèrent contre les Celtes;
Tibère s'avança jusqu'au fleuve Visurgis, et ensuite jusqu'à
l'Elbe, sans toutefois rien faire qui mérite d'être
rapporté, bien que ces opérations aient fait décerner
le titre d'imperator, non seulement à Auguste, mais
aussi à Tibère, et les ornements du triomphe à C. Sentius,
gouverneur de la Germanie, les Germains effrayés
ayant traité une première, et, ensuite, une seconde
fois. La cause qui fit que, bien qu'ils eussent depuis
peu violé les traités, on leur accorda
alors la paix de nouveau, ce furent les affaires de
Dalmatie et de Panonnie, où les mouvements avaient
plus de gravité et demandaient une prompte répression.
[29] Accablés par les exactions, les Dalmates étaient
jusque-là restés tranquilles malgré eux; mais, lorsque
Tibère marcha une seconde fois contre les Celtes, que
Valérius Messalinus, alors gouverneur de Dalmatie et de
Pannonie, y eut été envoyé avec lui, et qu'il eut emmené
à sa suite la plus grande partie de l'armée ; lorsque
eux-mêmes, ayant reçu l'ordre de fournir un contingent,
se furent rassemblés pour ce sujet et qu'ils se virent une
jeunesse pleine de force et de vigueur, ils n'hésitèrent
plus : excités surtout par un certain Baton, du pays des
Dysidiates, un petit nombre d'abord se révolta et battit
les Romains venus à leur rencontre; puis, à la suite de ce
succès, les autres firent défection à leur tour. Après cela,
les Breuces, peuple de la Pannonie, mettant un autre
Baton à leur tête, marchèrent contre Sirmium et la garnison
romaine qui occupait cette place. Ils ne la prirent
pas cependant, car Cécina Sévérus, gouverneur de la
Mysie, province limitrophe, ayant eu connaissance de
ce soulèvement, se hâta d'aller à leur rencontre et les
vainquit dans une action qu'il engagea avec eux sur les
bords de la Drave; mais, espérant se relever bientôt de
cet échec, parce que beaucoup de Romains étaient tombés
dans le combat, ils se mirent à appeler des alliés à
leur aide. Ils s'adjoignirent tous ceux qu'ils purent; mais
sur ces entrefaites, Baton, le Dalmate, dans une expédition
contre Salones, ayant été dangereusement atteint
d'un coup de pierre, ne fit plus rien lui-même, et se
contenta d'envoyer des détachements ravager toutes les
contrées maritimes jusqu'à Apollonie; et là, dans une
bataille livrée aux Romains par ces détachements, il
remporta, bien que vaincu d'abord, l'avantage sur les
troupes engagées contre lui.
[30] Informé de ces revers et craignant une irruption
en Italie, Tibère revint de la Celtique, et suivit de près,
avec le gros de l'armée, Messalinus qu'il avait détaché
en avant. Instruit de leur approche, Baton, bien que
mal rétabli encore, marcha à la rencontre de Messalinus,
et, après avoir eu l'avantage dans une bataille
rangée, tomba dans une embuscade où il fut vaincu. A
la suite de cet échec, il alla trouver Baton le Breuce, et,
s'associant à lui pour faire la guerre, s'empara du mont
Alma. Là, ils furent défaits dans une escarmouche par
Rhymétalcès, le Thrace, que Sévérus avait envoyé en
avant contre eux, mais ils opposèrent une forte résistance
à Sévérus lui-même. Celui-ci étant retourné en
Mysie, où l'appelaient les ravages des Daces et des Sauromates,
ils profitèrent de l'arrêt de Tibère et de Messalinus
à Siscia pour faire des incursions sur les terres
des alliés de Rome, et entraîner un grand nombre de
peuplades dans leur rébellion. Au lieu d'en venir aux
mains avec Tibère, bien qu'il se fût approché d'eux,
ils ravagèrent une foule d'endroits, passant d'un lieu
à un autre; car, connaissant le pays et armés à la
légère, il leur était facile d'aller partout où ils voulaient.
L'approche de l'hiver rendit leurs dégâts bien
plus nombreux : ils se jetèrent de nouveau sur la Macédoine.
Rhymétalcès et son frère Rhascyporis les taillèrent
en pièces dans un combat; quant aux autres, sous
le consulat de Cécilius Métellus et de Licinus Silanus,
voyant leur pays ravagé, ils l'abandonnèrent et se réfugièrent
dans des lieux naturellement forts, d'où ils s'élançaient
à l'occasion pour fondre sur l'ennemi.
[31] Instruit de ces faits et soupçonnant Tibère de
traîner à dessein les hostilités, quand il pouvait réduire
promptement ces peuples, afin de rester plus
longtemps les armes à la main sous prétexte de la
guerre, Auguste y envoie Germanicus, bien que simple
questeur, avec des soldats pris non seulement parmi les
citoyens libres, mais encore parmi les affranchis, et aussi
parmi les anciens esclaves qui, remis entre ses mains
avec six mois de nourriture, par les hommes et par les
femmes en proportion de leur cens, avaient reçu de
lui la liberté. Non content de pourvoir par cette mesure
aux besoins de la guerre, il passa la revue habituelle des
chevaliers sur le Forum. Il voua aussi les Grands Jeux,
parce qu'une femme, qui s'était entaillé certaines lettres
sur le bras, avait été saisie d'enthousiasme prophétique.
Il savait bien néanmoins que cette femme n'était point
possédée d'un dieu, et que c'était un coup monté ; mais,
sentant les plébéiens en proie à un trouble terrible à
cause des guerres et de la famine, qui se faisait de
nouveau sentir, il feignit d'ajouter foi lui-même aux
paroles de cette femme, et accomplit comme nécessaire
tout ce qui devait être une consolation pour la
multitude. Ainsi, il confia de nouveau l'administration
de l'annone à deux consulaires auxquels il donna des
licteurs. Mais, comme il avait besoin d'argent pour contenir
les ennemis et pour entretenir les Vigiles, il établit
l'impôt du cinquantième sur la vente des esclaves, et
ordonna que désormais les sommes accordées aux préteurs
sur le trésor public pour les combats de gladiateurs
ne leur fussent plus payées.
[32] La raison pour laquelle il chargea de la guerre
Germanicus, au lieu d'en charger Agrippa, c'est qu'Agrippa
avait des moeurs serviles, et passait la plus
grande partie de son temps à la pêche (occupation qui
l'avait fait se donner à lui-même le surnom de Neptune),
que, de plus, il était prompt a se mettre en
colère, éclatait en injures contre Livie, lui reprochant
de n'être pour lui qu'une marâtre, et accusait souvent
Auguste lui-même au sujet des biens de son père. Comme
il ne revenait pas à de meilleurs sentiments, il fut exclu
de la famille impériale, ses biens furent confisqués au
profit du trésor militaire, et on le relégua lui-même dans
l'île de Planasie, voisine de celle de Cyrnus. Voilà ce
qui se passait à Rome: quant à Germanicus, lorsqu'il
fut arrivé en Pannonie, où les légions se réunissaient de
toutes parts, les Batons, qui avaient épié le moment où
Sévérus quittait la Mysie, fondirent sur lui à l'improviste
pendant qu'il établissait son camp auprès des marais
Volcéens; ils effrayèrent les soldats qui étaient en dehors
des retranchements, et les y repoussèrent en désordre;
mais ceux-ci ayant été soutenus par ceux de l'intérieur,
les Batons furent vaincus. Les Romains s'étant après cela
partagés en plusieurs corps, pour envahir à la fois divers
points du pays, aucun des chefs ne fit rien de remarquable,
à l'exception de Germanicus qui, ayant remporté
une victoire en bataille rangée sur les Mazéens,
peuple de la Dalmatie, leur causa de grands dommages.
[33] Tels furent les événements de l'année.
Sous le consulat de M. Furius et de Sextus Nonius,
les Dalmates et les Pannoniens conçurent le désir
de traiter, accablés qu'ils étaient d'abord par la famine,
puis par une maladie qui en était la suite
et provenait de ce qu'ils avaient fait usage de certaines
herbes et racines dont on ne mange pas habituellement;
mais ils furent empêchés de demander la
paix par ceux qui n'avaient aucun salut à attendre des
Romains, et ils continuèrent la résistance. Un certain
Scénobardus ayant feint de vouloir passer à l'ennemi,
et, dans cette intention, envoyé dire à Mannius
Ennius, qu'il était prêt à déserter, mais que la crainte
d'être prévenu par le supplice. . .
[34] {Auguste, précédemment, assistait à toutes les
séances du sénat} ; il y exprimait son avis {non} parmi
les premiers opinants, mais parmi les derniers, afin de
laisser à chacun la liberté de son opinion, et pour que
personne ne s'écartât de son propre sentiment, sous
prétexte qu'il fallait se conformer aux vues du prince.
Souvent aussi il rendait la justice avec les magistrats,
et, toutes les fois que ses assesseurs étaient divisés,
sa voix était comptée à l'égal de celle des autres. Mais
alors il accorda au sénat le droit de décider de la
plupart des affaires même en son absence, et n'alla
plus aux comices : déjà l'année précédente, il avait
nommé tous les magistrats, parce qu'il y avait sédition ;
celle-ci et les suivantes, il présenta aux plébéiens et au
peuple, au moyen de tablettes affichées, les candidats
qu'il recommandait. Il était tellement attentif à tout ce
qui concernait la conduite des guerres que, pour pouvoir
donner de près les conseils nécessaires dans les
affaires de Dalmatie et de Pannonie, il se transporta
lui-même à Ariminium. On fit des voeux lors de son départ;
lors de sa rentrée, on offrit des sacrifices, comme
s'il revenait d'un pays ennemi. Voilà ce qui se fit à
Rome. Sur ces entrefaites, Baton le Breuce, qui avait
livré Pinnès et reçu en récompense le gouvernement des
Breuces, fut pris par l'autre Baton et mis à mort. Le
Breuce, en effet, qui soupçonnait la fidélité de ses sujets,
allait dans toutes les places demander des otages :
l'autre Baton, instruit de ce fait, l'attira dans une embuscade,
et, l'ayant vaincu dans un combat, l'enferma
dans une forteresse; puis, se l'étant fait livrer par la
garnison, il l'emmena dans son camp où, à la suite
d'une condamnation, il le mit immédiatement à mort.
Cette exécution occasionna un soulèvement chez plusieurs
peuples de Pannonie; Silvanus alors, marchant
contre eux, vainquit les Breuces, et obtint sans combattre
la soumission de quelques autres peuplades. Baton,
voyant cela, ne conserva plus aucun espoir dans la Pannonie,
qu'il dévasta, après avoir fait occuper par ses
garnisons les passages qui conduisaient de cette province
en Dalmatie. Ce fut dans ces circonstances que le reste
des Pannoniens, d'autant plus que leur territoire était
ravagé par Silvanus, consentirent à recevoir des conditions
de paix, à l'exception toutefois de quelques brigands
qui profitèrent de l'agitation pour infester longtemps
encore le pays, chose habituelle, pour ainsi dire,
chez les autres peuples, mais surtout chez les Pannoniens;
ces brigands furent détruits plus tard.
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