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LIVRE CINQUANTE-QUATRIÈME.
Matières contenues dans le cinquante-quatrième livre de l'Histoire
romaine de Dion.
Comment les curateurs des routes furent pris parmi
les anciens préteurs, § 8.
Comment les curateurs de l'annone furent pris parmi
les anciens préteurs, § 1 et 17.
Comment la Norique fut soumise, § 20.
Comment la Rhétie fut soumise, § 22.
Comment les Alpes Maritimes devinrent sujettes des
Romains, § 24.
Comment le théâtre de Balbus fut dédié, § 25.
Comment le théâtre de Marcellus fnt dédié, § 26.
Comment mourut Agrippa, et comment Auguste conquit
la Chersonèse, § 28-29.
Comment furent établies les fêtes Augustales, § 34.
Espace de temps, treize ans, pendant lesquels les consuls furent :
Marcus Claudius, Marcellus Aeserninus, fils de Marcus,
et Lucius Arruntius, fils de Lucius.
M. Lollius et Q. Lépidus.
M. Apuléius, fils de Sextus, et Publius Silius Nerva,
fils de Publius.
Caius Sentius Saturninus, fils de Caius, et Quintus
Lucrétius Vespalion, fils de Quintus.
Cn. Cornélius Lentulus, fils de Lucius, et P. Cornélius
Lentulus Marcellinus, fils de Publius.
Caius Furnius, fils de Caius, et Caius Junius Silanus,
fils de Caius.
L. Domitius AEnobarhus, fils de Cnéius, petit-fils de
Cnéius, et Publius Cornélius Scipion, petit- fils de Publius.
M. Drusus Libon, fils de Lucius, et Lucius Calpurnius
Pison, fils de Lucius.
Marcus Licinius Crassus, fils de Marcus, et Cnéius
Cornélius Lentulus, fils de Cnéius.
Tibère Claude Néron, fils de Tibérius, et P. Quintilius
Varus, fils de Sextus.
Marcus Valérius Messala Barbatus, fils de Marcus,
et Publius Sulpicius Quirinus, fils de Publius.
Paulus Fabius Maximus, fils de Quintus, et Quintus
Aelius Tubéron, fils de Quintus.
Julus Antoine, fils de Marcus, et Quintus Fabius l'Africain,
fils de Quintus.
[1] L'année suivante, année dans laquelle furent consuls
M. Marcellus et L. Arruntius, un nouveau débordement du
fleuve rendit Rome navigable, et la foudre frappa, entre
autres lieux, les statues du Panthéon, au point de faire
tomber la lance de la main d'Auguste. Fatigués par la
maladie et la famine (la peste, en effet, avait régné dans
toute l'Italie, et personne n'avait cultivé la terre; la
même chose s'était, je crois, produite aussi dans les pays
en dehors de l'Italie), les Romains, dans la persuasion
que ces maux n'étaient survenus que parce qu'ils
n'avaient pas alors Auguste pour consul, voulurent le
créer dictateur, et enfermèrent le sénat dans la curie
pour le contraindre à rendre le décret, menaçant d'y
mettre le feu. Après cela, ayant pris les vingt-quatre faisceaux,
ils allèrent trouver Auguste, le priant de se laisser
nommer dictateur et intendant de l'annone, comme
autrefois Pompée. Auguste accepta par force cette dernière
fonction, et ordonna que deux commissaires seraient,
chaque année, choisis parmi les citoyens qui avaient été
préteurs cinq ans auparavant, pour la répartition du blé ;
quant à la dictature, loin d'y consentir, il déchira ses
vêtements, quand il vit qu'il ne pouvait retenir le peuple
par aucun autre moyen, ni par ses paroles, ni par ses
prières: possédant une autorité et des honneurs plus
grands que les dictateurs, il avait raison d'éviter l'envie
et la haine attachées à ce nom.
[2] Il fit la même chose quand on voulut le créer censeur
à vie. Au lieu de se charger de cette magistrature,
il nomma sur-le-champ censeurs d'autres citoyens, Paulus
Émilius Lépidus et L. Munatius Plancus, l'un, frère de
ce Plancus qui avait été proscrit, l'autre, c'est-à-dire
Lépidus, condamné lui-même à mort à cette époque. Ils
furent les derniers des simples citoyens qui exercèrent
ensemble la censure, comme le leur signifia, à l'instant
même, un prodige : la tribune sur laquelle ils devaient
remplir quelques-unes des fonctions de leur charge s'écroula,
lorsqu'ils y montèrent, le premier jour de leur magistrature,
et elle se brisa; et, après eux, il n'y eut plus
d'exemple de deux censeurs ainsi créés. D'ailleurs,
Auguste, quoique les ayant nommés, remplit plusieurs
des fonctions qui leur appartenaient. Il abolit complètement
certains banquets, et en ramena d'autres à la frugalité.
Il confia tous les jeux publics aux préteurs, avec
ordre de leur donner une certaine somme du Trésor, et
défendit que l'un y dépensât plus que l'autre de ses propres
deniers, fît battre des gladiateurs sans décret du
sénat, ni plus de deux fois par an, ni plus de cent vingt
hommes à la fois. Il chargea du soin d'éteindre les incendies
les édiles curules, à qui il donna six cents esclaves
pour aides. Des chevaliers et des femmes nobles
se livrant encore alors en spectacle sur l'orchestre, il
défendit, non seulement aux enfants de sénateurs, ce
qui était déjà interdit auparavant, mais aussi à leurs
descendants, et aux citoyens de l'ordre équestre, de
rien faire désormais de pareil.
[3] Dans ces actes, Auguste se montrait avec la représentation
et le nom d'un législateur et d'un empereur ;
dans tout le reste, il avait une modestie qui allait jusqu'à
assister ses amis en justice. Un certain M. Primus, accusé
d'avoir, étant gouverneur de la Macédoine, fait la guerre
aux Odryses, et prétendant avoir agi, tantôt d'après l'avis
d'Auguste, tantôt d'après celui de Marcellus, Auguste
vint de son propre mouvement au tribunal; interrogé
par le préteur s'il avait donné à l'accusé l'ordre de faire
la guerre, il répondit négativement. Le défenseur de
Primus, Licinius Muréna, entre autres paroles inconvenantes
qu'il lança contre lui, lui ayant demandé : « Que
fais-tu ici? qui t'a appelé? » il se contenta de répondre :
« L'intérêt public. » Cette modération fut si appréciée
des hommes sensés qu'on lui permit de
réunir le sénat toutes les fois qu'il le voudrait; mais
plusieurs, au contraire, le tinrent en mépris. Un grand
nombre d'entre eux se prononça en faveur de Primus,
d'autres tramèrent un complot. Ce complot eut pour
chef Fannius Caepion, et beaucoup y prirent part; on
dit même, soit que la chose fût vraie, soit que ce fût
une calomnie, que Muréna était du nombre des complices,
car il usait envers tout le monde d'une hardiesse de
langage qui ne connaissait pas de frein et devenait insupportable.
Les conjurés, n'ayant pas affronté le jugement,
furent condamnés par défaut à l'exil et égorgés
peu de temps après. Muréna ne trouva d'appui ni dans
son frère Proculéius, ni dans Mécène, qui avait épousé sa
soeur, quoique l'un et l'autre jouît des plus grands
honneurs auprès d'Auguste. Quelques-uns des juges ayant
absous les conjurés, Auguste porta une loi d'après laquelle,
dans les jugements par défaut, les suffrages ne devaient
pas être secrets, et l'unanimité de votes devenait nécessaire
pour une condamnation. Cette disposition ne lui
fut pas inspirée par la colère, mais par l'intérêt général,
comme il le fit voir par une preuve bien forte : le père
de Caepion ayant affranchi l'un des deux esclaves qui
avaient accompagné son fils en exil, pour avoir voulu
défendre son maître sur le moment de sa mort, tandis
que l'autre, qui l'avait trahi, était mené par le milieu du
Forum avec un écriteau indiquant la cause de son supplice,
puis mis en croix, il n'en témoigna aucun mécontentement.
Dans cette circonstance, il eût été à l'abri de
tout reproche de la part de ceux mêmes qui n'approuvaient
pas ses actes, s'il n'eût permis, comme à l'occasion
d'une victoire, qu'on décrétât et qu'on offrît des sacrifices.
[4] A cette même époque il rendit au peuple Cypre et
la Gaule Narbonaise, parce qu'elles n'avaient plus besoin
de ses armes, et, par suite, des proconsuls commencèrent
à être envoyés dans ces provinces. Il dédia aussi le temple
de Jupiter Tonnant, temple au sujet duquel la tradition
rapporte les deux particularités suivantes : pendant sa
consécration, le tonnerre se fit entendre et Auguste eut
ensuite le songe que voici. Le peuple, soit étrangeté
du nom et de la statue du dieu, soit parce que ce temple
avait été érigé par Auguste, mais surtout parce que
c'était lui qu'on rencontrait le premier en montant au
Capitole, venant apporter ses hommages à ce Jupiter,
Auguste rêva que le Jupiter du grand temple était irrité
d'être relégué au second rang, et qu'il répondit au dieu
qu'il lui avait donné le Tonnant pour veiller à sa garde.
Quand le jour fut venu, il fit mettre des sonnettes à Jupiter
Tonnant pour confirmer son rêve.
En effet, ceux qui veillent, la nuit, dans chaque quartier de la ville,
portent des sonnettes afin de pouvoir, quand ils veulent,
se transmettre des signaux.
[5] Voilà ce qui se passait à Rome.
Vers cette même époque, les Cantabres et les Astures
recommencèrent la guerre contre nous, ces derniers
à cause du luxe et de la cruauté de Carisius; les
Cantabres en apprenant la révolte des autres, et parce
qu'ils méprisaient C. Furnius, leur gouverneur, récemment
arrivé et mal instruit, croyaient-ils, de leurs affaires.
Mais, à l'oeuvre, Furnius leur parut tout autre: vaincus
les uns et les autres par lui (il alla au secours de Carisius),
il furent réduits en servitude. Parmi les Cantabres,
peu furent faits captifs; car, dès qu'ils n'eurent plus d'espoir
de la liberté, ils ne voulurent plus vivre : mettant
le feu à leurs défenses, ceux-ci se donnèrent eux-mêmes
la mort, ceux-là se jetèrent volontairement dans le feu
avec les autres, tandis que d'autres prirent publiquement
du poison; ce qui fit que la portion la plus nombreuse
et la plus farouche de cette nation fut détruite.
Quant aux Astures, aussitôt après avoir été repoussés au
siège d'une place et avoir été ensuite vaincus dans une
bataille, ils cessèrent leur résistance et se soumirent.
Vers ce même temps, les Éthiopiens, qui habitent au-dessus
de l'Égypte, s'avancèrent jusqu'à la ville nommée
Éléphantine, dévastant tout devant eux, sous la conduite
de Candace. Là, ayant appris que C. Pétronius, préfet
d'Égypte, marchait contre eux, ils se retirèrent avant
son arrivée, afin de lui échapper par la fuite; surpris
dans leur marche, ils furent vaincus, et, par cette défaite,
entraînèrent Pétronius jusque dans leur pays. Pétronius,
après avoir eu là aussi des succès, s'empara, entre
autres villes, de Tanapé, résidence de leurs rois. La ville
fut renversée de fond en comble et une garnison laissée
dans une autre place; car Pétronius, empêché d'aller
plus loin par le sable et par la chaleur, et, ne pouvant
se maintenir avec avantage dans le pays avec son armée
entière, en emmena la plus grande partie avec lui en se
retirant. Les Éthiopiens, sur ces entrefaites, ayant attaqué
la garnison, il marcha de nouveau contre eux, délivra
les siens, et contraignit Candace à traiter.
[6] Pendant que cela se passait, Auguste alla en Sicile
afin d'établir l'ordre dans cette province aussi et dans les
autres jusqu'en Syrie. Il y était encore, lorsque le peuple,
à Rome, pendant l'élection des consuls, se laissa aller
à la sédition, ce qui fit bien voir qu'il n'y aurait pas eu
de salut possible pour lui avec un gouvernement populaire.
Malgré le peu de puissance dont il disposait dans
les comices, et dans l'exercice même des charges,
il n'en avait pas moins excité des troubles. L'une des
deux places était réservée à Auguste ; aussi M. Lollius,
au commencement de l'année, exerça-t-il seul le consulat.
Auguste n'ayant pas accepté, Q. Lépidus et M. Silanus
se mirent sur les rangs et suscitèrent partout des
troubles tels que les citoyens bien intentionnés demandèrent
à Auguste de revenir. Comme il ne revint pas
et qu'il renvoya les deux candidats qui étaient allés
le trouver, en leur adressant des reproches et en leur
ordonnant à l'un et à l'autre de s'absenter pendant le
temps qu'on irait aux suffrages, loin que la tranquillité
se rétablît, la sédition et les troubles éclatèrent de
nouveau avec une telle violence que ce ne fut que sur
le soir que Lépidus finit par être nommé. Auguste,
irrité de ce désordre, ne pouvant s'occuper de Rome
seule, et n'osant pas, d'un autre côté, la laisser sans
chef, chercha quelqu'un pour la gouverner et ne trouva
pour un tel emploi personne qui convînt mieux qu'Agrippa.
Voulant l'environner d'une considération plus grande,
afin de lui rendre le commandement plus facile,
il le manda près de lui, et, après l'avoir forcé de répudier
sa femme, bien qu'elle fût sa propre nièce, pour épouser
Julie, il l'envoya sur-le-champ à Rome célébrer son mariage
et administrer la ville; déterminé, entre autres raisons,
par les conseils de Mécène qui, à ce que l'on
rapporte, lui dit : « Tu l'as rendu si grand qu'il faut
ou en faire ton gendre, ou le mettre à mort. »
Agrippa calma les mouvements tumultueux qu'il rencontra
encore, et réprima les rites égyptiens qui se glissaient
de nouveau dans la ville, défendant absolument de les
célébrer dans un espace de sept stades et demi en
dedans des faubourgs; de plus, l'élection du préfet urbain
pour les Féries Latines ayant suscité quelques troubles,
il ne put venir à bout de l'élection, et les fêtes eurent lieu,
cette année-là, sans préfet.
[7] Voilà ce que fit Agrippa.
Auguste, après avoir mis ordre aux affaires de la
Sicile et déclaré colonies romaines Syracuse et plusieurs
autres villes, passa en Grèce. Il accorda aux Lacédémoniens
Cythère et l'honneur de sa présence aux syssities,
parce que Livie, à l'époque où elle s'enfuyait d'Italie avec
son mari et son fils, y avait séjourné ; tandis qu'il enleva
aux Athéniens Égine et Érétrie, dont ils avaient la jouissance,
parce que, disent certains auteurs, ils avaient favorisé
Antoine. De plus, il leur défendit d'admettre à prix
d'argent personne au droit de cité. Les Athéniens virent
dans cette mesure la suite de ce qui était arrivé à la statue
de Minerve. La statue, en effet, érigée dans l'Acropole au
regard de l'Orient, s'était tournée vers l'Occident et avait
craché du sang. Auguste donc mit ordre aux affaires de la
Grèce et fit voile pour Samos, où il passa l'hiver, puis,
s'étant transporté en Asie, au printemps où M. Apuléius et
P. Silanus furent consuls, il y régla tout, ainsi qu'en Bithynie,
ne négligeant pas ces provinces et celles que
j'ai précédemment citées, parce qu'elles étaient réputées
provinces du peuple, mais prenant au contraire
le plus grand soin de toutes, comme si elles eussent été
les siennes. Il y fit en effet toutes les réformes convenables
et accorda aux unes des secours pécuniaires, tandis
qu'aux autres il imposa une contribution en outre du tribut.
Les Cyzicéniens, pour avoir, dans une sédition, battu
de verges puis tué plusieurs citoyens romains, perdirent
le droit de cité libre. Les séditions des Tyriens
et des Sidoniens leur attirèrent le même sort à l'arrivée
du prince en Syrie.
[8] Sur ces entrefaites, Phraate, craignant qu'Auguste
ne marchât contre lui, parce qu'il n'avait encore rempli
aucune de ses conventions, lui renvoya les enseignes et
les prisonniers, à l'exception d'un petit nombre qui, par
honte, s'étaient donné la mort ou qui restèrent dans le
pays en s'y cachant. Auguste les reçut comme s'il eût
vaincu les Parthes ; il s'en montra fier, prétendant
que ce qui avait été jadis perdu dans des batailles, il
l'avait recouvré sans combat. Ainsi, il fit à cette occasion
décréter des sacrifices et un temple à Mars Vengeur,
à l'imitation de celui de Jupiter Férétrien au Capitole,
pour y suspendre ces enseignes, et il construisit ce temple.
De plus, son entrée dans Rome se fit à cheval et fut
honorée d'un arc de triomphe. Mais ces mesures à l'occasion
des enseignes recouvrées ne furent exécutées que
plus tard ; pour le moment, nommé curateur des voies à
l'entour de Rome, il éleva ce qu'on appelle le Mille-d'Or,
et désigna pour entretenir ces voies d'anciens préteurs
qui devaient avoir deux licteurs. Julie mit au
monde le prince qui reçut le nom de Caius ; un sacrifice
de taureaux fut célébré tous les ans en l'honneur de
son jour natal. Ce sacrifice, comme tout le reste, eut
lieu en vertu d'un décret ; mais les édiles, en leur privé
nom, donnèrent, le jour natal d'Auguste, des jeux équestres
et une chasse de bêtes féroces.
[9] Voilà ce qui se passait dans Rome.
Auguste, pendant ce temps-là, réglait d'après les
usages de Rome les affaires des peuples soumis, et laissait
les peuples alliés se gouverner à leur manière; loin
de chercher à ajouter de nouvelles conquêtes à l'empire,
il jugea largement suffisantes les possessions acquises, et
il écrivit au sénat en ce sens. Aussi ne s'occupa-t-il nullement
alors de guerre et rendit-il à Jamblique, fils de Jamblique,
ses États paternels en Arabie, et à Tarcondimotus,
fils de Tarcondimotus, ceux que son père avait possédés en
Cilicie, à l'exception de quelques-uns situés au bord de la
mer, dont, avec la Petite Arménie, il fit don à Archélaüs,
parce que le Mède, qui y régnait auparavant, était mort.
Il confia à Hérode la tétrarchie d'un certain Zénodore, et la
Commagène à un certain Mithridate, bien que ce ne fût
encore qu'un enfant, parce que le roi de cette contrée avait
tué son père. Les habitants de l'autre Arménie s'étant
plaints d'Artaxès et ayant appelé son frère Tigrane, qui
était à Rome, il envoya Tibère pour chasser le premier de
ce royaume et y établir l'autre. Il n'y eut là néanmoins aucune
action digne des préparatifs de Tibère (les Arméniens,
en effet, avaient tué Artaxès avant son arrivée), ce
qui ne l'empêcha pas de se montrer aussi fier que s'il
eût accompli quelque chose par sa valeur, d'autant plus
que des sacrifices furent décrétés à cette occasion.
Déjà, en effet, il songeait au pouvoir souverain, parce que,
lorsqu'il arriva près de Philippes, il entendit un tumulte
pareil à celui qui s'élève d'un camp, et que, sur les autels
élevés autrefois par Antoine dans le retranchement, le
feu jeta un éclat spontané. De là l'orgueil de Tibère.
Quant à Auguste, il revint à Samos où il passa de nouveau
l'hiver ; il accorda la liberté aux Samiens en récompense
de son séjour chez eux, et fit beaucoup de règlements
en leur faveur. Des ambassades lui arrivèrent en
grand nombre. Les Indiens, qui lui avaient auparavant
demandé son amitié, conclurent alors un traité, lui envoyant,
entre autres présents, des tigres, animaux que les
Romains et les Grecs aussi, je crois, virent alors pour la
première fois. Ils lui donnèrent aussi un jeune homme
sans bras, tel que nous voyons les hermès. Le jeune
homme, cependant, malgré cela, se servait. de ses pieds
comme de mains pour tout faire : ainsi, il tendait un arc
dont la flèche partait, et sonnait de la trompette, je ne
sais comment; j'écris ce que l'on rapporte. Un des Indiens,
Zarmaros, soit qu'il fût de la race de leurs sages,
et qu'il agît ainsi par amour de la gloire, soit parce qu'il
était vieux et qu'il suivait un usage de sa patrie, soit qu'il
posât devant Auguste et les Athéniens (car c'est à Athènes
qu'il était venu), ayant pris la résolution de mourir,
se fit initier aux mystères des Deux-Déesses célébrés,
dit-on, hors le temps consacré, par considération pour
Auguste, qui s'y fit lui-même aussi initier; puis il se jeta
tout vivant dans le feu.
[10] Le consul de cette année fut C: Sentius ; quand il
fallut lui nommer un collègue (Auguste, cette fois encore,
n'accepta point la place qui lui était réservée),
une sédition éclata de nouveau à Rome et le sang coula,
en sorte que les sénateurs donnèrent par un décret
une garde à Sentius. Sentius ayant refusé de s'en servir,
on envoya des députés avec chacun deux licteurs à
Auguste. Instruit des faits et comprenant que le mal
n'aurait pas de terme, Auguste, au lieu de se conduire
comme il l'avait fait dans une circonstance précédente,
nomma consul l'un de ces deux députés, Q. Lucrétius,
bien qu'il eût été autrefois inscrit sur la liste des proscrits,
et se hâta de revenir à Rome. Ce retour et les
actes accomplis durant son absence furent l'occasion d'un
grand nombre de décrets divers dont il n'accepta aucun,
excepté celui qui érigeait un autel à la Fortune-du-Bon-Retour
(c'est ainsi qu'on l'appela), et qui mettait le jour
de son arrivée au nombre des jours fériés sous le nom de
fêtes Augustales. Les magistrats néanmoins et les autres
citoyens se préparant à aller au-devant de lui, il entra de
nuit dans la ville et, le lendemain, il donna à Tibère les
honneurs des anciens préteurs, et permit à Drusus de demander
les charges cinq ans avant l'âge fixé par les lois.
Comme ce qu'on avait fait, dans les séditions, en son absence,
et ce qu'on faisait, par crainte, en sa présence, ne
s'accordait pas, il fut, à la demande générale, créé préfet
des moeurs pour cinq ans, et reçut le pouvoir censorial pour
le même temps et le pouvoir consulaire à vie ; de telle
sorte que, toujours et partout, il avait les douze faisceaux
et s'asseyait sur la chaise curule au milieu des consuls
de chaque année. Ces décrets rendus, on lui demanda
de corriger tous les abus et de porter les lois qu'il lui
plairait; on donna aussi dès ce moment le nom de lois
Augustes aux lois qu'il devait rédiger, et on voulut
jurer d'y rester fidèles. Auguste accepta tout le reste
comme une nécessité, mais il dispensa du serment : il
savait bien en effet que, si les décrets étaient sincères, ils
seraient observés sans qu'il fût besoin de rien jurer ; que
sinon, il aurait beau avoir obtenu mille promesses, on ne
s'inquiéterait d'aucune.
[11] Voilà ce que fit alors Auguste ; de plus, un édile se
démit volontairement de sa charge pour cause d'indigence.
Envoyé de Sicile à Rome, Agrippa, après avoir
mis ordre aux affaires urgentes, fut placé à la tête des
Gaules, attendu que ces peuples étaient en proie à des
séditions intestines et harcelés par les Celtes. Ces mouvements
apaisés, il passa en Espagne ; car les Cantabres
prisonniers à la guerre et vendus avaient tué chacun
leur maître, et, de retour dans leurs foyers, entraîné
plusieurs peuples dans leur défection; puis, s'étant, avec
leur aide, emparés de places où ils s'étaient fortifiés, ils
menaçaient les garnisons romaines. Agrippa, dans son
expédition contre eux, éprouva des difficultés de la
part des soldats ; vétérans presque tous, fatigués de
guerres continuelles et redoutant les Cantabres comme
difficiles à vaincre, ils refusaient de lui obéir. Par ses
avertissements, par ses consolations et par ses menaces,
il les ramena promptement à l'obéissance ; mais les
Cantabres lui firent essuyer plusieurs échecs. Leur esclavage
chez les Romains leur avait donné de l'expérience,
et ils n'avaient pas d'espoir de salut si une fois ils étaient
pris. Enfin pourtant, après avoir perdu beaucoup de soldats
et en avoir dégradé beaucoup pour s'être laissé
battre (entre autres mesures de rigueur, il défendit
à toute une légion nommée Augusta de s'appeler désormais
ainsi), Agrippa détruisit à peu près tous les ennemis
en âge de servir, enleva les armes au reste, et les
fit descendre de leurs montagnes dans les plaines.
Cependant il n'envoya aucune lettre au sénat à leur sujet
et n'accepta pas le triomphe, bien qu'il lui eût été décerné
par ordre d'Auguste ; au contraire, il usa de sa modestie
accoutumée, et, un jour que le consul lui demanda
son avis au sujet de son frère, il refusa de le donner.
Après avoir amené dans Rome, à ses frais, l'eau nommée
Vierge, il en attribua l'honneur à Auguste. Auguste
en conçut tant de joie que, dans une disette de vin,
aux cris menaçants de la multitude, il répondit qu'Agrippa
avait largement pourvu à ce que personne ne
mourût désormais de soif. Tel était cet homme.
[12] D'autres, pour avoir fait,
je ne dis pas les mêmes choses que lui, mais ceux-ci
pour avoir pris des brigands, ceux-là pour avoir pacifié
des villes en proie aux séditions, ont désiré le triomphe
et l'ont célébré. Dans les premiers temps, en effet, Auguste
accorda libéralement le triomphe à plusieurs généraux
et honora un grand nombre de citoyens de funérailles
aux frais de l'État. L'éclat des autres fut rehaussé
par ces distinctions, Agrippa fut, en quelque sorte, élevé
par Auguste au pouvoir absolu. Auguste, en effet,
voyant que l'État avait besoin de soins attentifs et craignant,
ce qui arrive d'ordinaire en pareilles circonstances,
d'être en butte aux complots (il songeait que la petite
cuirasse qu'il portait souvent sous sa toge, même en
venant au sénat, ne lui serait que d'un bien faible
secours), Auguste se continua d'abord à lui-même le
principat pour cinq ans, la période de dix années étant
à son terme (cela se passait sous le consulat de P. et
Cn. Lentulus ); puis, entre autres honneurs par lesquels
il s'égalait à lui-même Agrippa, il lui donna la puissance
tribunitienne pour cet espace de temps. Ce nombre
d'années leur suffisait, disait-il; car peu après il
reçut cinq autres années d'autorité suprême, ce qui en
faisait dix pour la seconde fois.
[13] Cela fait, il procéda au recensement des sénateurs.
Ils lui semblaient, même dans l'état actuel,
être en grand nombre ; il voyait qu'ils n'avaient,
pour la plupart, aucune valeur, et il baissait non
seulement ceux qui s'étaient rendus fameux par quelque
vice, mais encore ceux qui le flattaient ouvertement.
Personne ne s'étant, comme cela avait eu
lieu la première fois, volontairement retiré, il ne
voulut pas être seul responsable : il choisit, ce qu'il affirma
par serment, les trente citoyens les plus vertueux,
et, après les avoir, au préalable, liés par le même
serment, il leur ordonna de choisir, en dehors de leurs
parents, chacun cinq sénateurs qu'ils inscriraient sur des
tablettes. Après cela, il tira au sort dans ces séries
de cinq, de façon que chacune d'elles donnât un
sénateur, celui que le sort désignait, et que ce sénateur
en inscrivît cinq autres dans les mêmes conditions.
Le nombre devait être de trente, tant de ceux qui
étaient élus par leurs collègues que de ceux qui étaient
nommés par le sort. Comme quelques-uns de ces derniers
étaient absents, d'autres, désignés par le sort pour
les remplacer, remplirent les fonctions qui leur incombaient.
Les choses, tout d'abord, eurent lieu de la
sorte plusieurs jours durant; mais, des actes de mauvaise
foi ayant été commis, le prince cessa de confier les
registres aux questeurs et de tirer les séries au sort, il
choisit lui-même le reste des membres, lui-même il élut
ceux qu'il fallait pour compléter le nombre, de façon
qu'il y eût en tout six cents sénateurs nommés.
[14] Son intention était de ne faire qu'un sénat de
trois cents membres, comme autrefois, pensant qu'il
devait se tenir pour satisfait d'avoir trouvé un pareil
nombre de citoyens dignes d'y siéger; mais, tout le
monde étant mécontent (le nombre de ceux qui devaient
être éliminés, bien supérieur à celui des membres
restants, leur inspirait plutôt la crainte de devenir simples
particuliers que l'espoir d'être sénateurs), il en admit
six cents. Il ne s'en tint pas là : malgré cette épuration,
il restait encore des gens indignes inscrits sur l'Album:
un certain Licinius Régulus, irrité d'en avoir été effacé
tandis que son fils et plusieurs autres, auxquels il se
jugeait supérieur, y étaient maintenus, ayant déchiré ses
vêtements en pleine curie, découvert son corps et montré
ses cicatrices; Articuléius Pétus, l'un des sénateurs,
ayant demandé la permission de céder sa place au sénat
à son père qui en avait été exclu; il procéda à un nouvel
examen et en renvoya quelques-uns pour en mettre d'autres
à leur place. Cependant, attendu que beaucoup,
même après cette révision, se trouvaient dégradés et
que plusieurs, comme c'est la coutume en pareille circonstance,
se plaignaient d'avoir été injustement rayés,
il leur accorda le droit de prendre place aux jeux et aux
banquets parmi les sénateurs, revêtus des mêmes insignes,
et leur permit pour la suite d'aspirer aux charges.
La plupart, du reste, avec le temps, rentrèrent au
sénat; quelques-uns, en petit nombre, furent laissés dans
une position intermédiaire, sans avoir rang de sénateurs
ni faire partie du peuple.
[15] Ces mesures ainsi exécutées, il y eut un assez grand
nombre de citoyens qui furent, les uns immédiatement,
les autres plus tard, en butte à l'accusation, vraie ou mensongère,
d'avoir conspiré contre lui et contre Agrippa.
Il n'est pas possible, en effet, en pareil cas, de rien savoir
au juste, quand on n'est pas dans les secrets du prince :
quand celui-ci inflige des supplices, sous prétexte de
conspiration, soit lui-même, soit par l'intermédiaire du
sénat, ils sont, quand bien même il les appliquerait avec
toute la justice possible, réputés actes d'oppression.
Aussi mon dessein est-il, à l'égard des faits de cette espèce,
d'écrire ce qu'on en dit et de ne point, excepté
dans un cas d'évidence complète, pousser mes recherches
au-delà de ce qui en a été publié, sans discuter
la justice de ce qui a eu lieu, le mensonge ou la vérité
de la tradition,. Cela soit dit également pour la suite de
cette histoire. Auguste donc livra plusieurs personnes au
supplice; quant à Lépidus, il le haïssait, entre autres motifs,
parce que son fils avait été convaincu de conspiration
contre lui et puni; cependant il ne voulut pas le
mettre à mort, et se contenta de l'humilier tantôt d'une
façon, tantôt d'une autre. Il lui ordonna de quitter la
campagne pour descendre, malgré lui, à la ville, et il le
mena continuellement dans les réunions publiques, afin
que le changement survenu dans sa puissance et sa dignité
provoquât de la part du plus grand nombre de personnes
possible la moquerie et l'insulte; il en usait en tout à son
égard comme à l'égard d'un homme qui ne mérite aucune
considération et il ne prenait son avis qu'après tous les
autres consulaires. Aux autres sénateurs, en effet, il demandait
leur opinion suivant leur rang, et aux consulaires,
à celui-ci le premier, à celui-là le second, à un autre le
troisième, à un autre le quatrième, et ainsi de suite, selon
qu'il le croyait à propos : les consuls faisaient de
même. C'est ainsi qu'il traitait Lépidus ; de plus, Antistius
Labéon ayant, lorsqu'on procéda à la révision du
sénat, porté Lépidus pour en faire partie, Auguste, tout
d'abord, lui reprocha de se parjurer et menaça de le
punir ; mais ensuite, Labéon ayant répondu : « Quel
mal ai-je fait en maintenant dans le sénat un homme
que toi, aujourd'hui encore, tu souffres pour grand pontife? »
il renonça à sa colère: car, bien que souvent,
tant en particulier que publiquement, ce sacerdoce lui
eût été offert, il n'avait pas cru pouvoir l'accepter du vivant
de Lépidus. Antistius passa donc, cette fois, pour ne
point avoir dit une parole déplacée; une autre fois,
comme l'on délibérait dans le sénat sur la convenance
de composer pour Auguste une garde de sénateurs
qui se relèveraient tour à tour, Labéon n'osant pas contredire
cet avis et ne supportant pas d'y acquiescer : "Je
suis, dit-il, sujet à ronfler ; je ne saurais par conséquent
coucher devant sa chambre."
[16] Au nombre des mesures législatives prises par
Auguste fut celle qui écartait pendant cinq ans des magistratures
les citoyens coupables d'avoir acheté les suffrages.
Il augmenta les amendes contre les célibataires,
hommes et femmes, et, en retour, établit des prix en
faveur du mariage et du grand nombre d'enfants. En
outre, comme il y avait beaucoup plus d'hommes
que de femmes de condition libre, il permit à qui le
voudrait, excepté aux sénateurs, d'épouser des affranchies,
disposant que leurs enfants seraient légitimes.
Sur ces entrefaites, le sénat lui ayant adressé de vives
remontrances contre le dérèglement des femmes et contre
celui des jeunes gens, dérèglement qui semblait
justifier, jusqu'à un certain point, la répugnance à
contracter mariage, en le priant d'y appliquer aussi
ses réformes, ce qui était une raillerie à son endroit, attendu
qu'il avait commerce avec plusieurs femmes, Auguste
se contenta d'abord de répondre qu'il avait déjà
pourvu aux choses les plus nécessaires, que, pour le reste,
il était impossible d'y porter remède; puis, cédant
à leurs instances, il leur dit : « C'est vous qui devez donner
des conseils à vos épouses et leur commander ce que
voulez, comme je le fais moi-même. » A ces mots ils insistèrent
davantage, voulant apprendre quels étaient les
conseils qu'il donnait, disait-il, à Livie. Alors il leur
parla, bien que malgré lui, des vêtements des femmes
et du reste de leur parure, de leurs sorties et de leur
retenue, sans s'inquiéter en quoi que ce soit de la
contradiction de ses paroles et de ses actions. Il fit
aussi, comme censeur, une autre chose que je vais
dire : un jeune homme, coupable d'avoir épousé une
femme avec laquelle il avait commis adultère, ayant été
amené devant lui, accablé de charges sans nombre par
l'accusateur, il hésita, n'osant ni négliger le cas, ni infliger
une punition; cependant, à la fin, après s'être avec
peine recueilli : "Les guerres civiles, dit-il, ont produit
bien des maux; oublions-les et veillons à ce qu'il n'arrive
plus désormais rien de pareil."
Comme aussi quelques-uns, en se fiançant à des enfants, recueillaient
les avantages des hommes mariés sans en remplir les devoirs,
il ordonna que nulles fiançailles n'auraient de force, qui, au bout
de deux ans, n'auraient pas été suivies du mariage, c'est-à-dire,
qu'il fallait se fiancer à une personne de dix ans, au moins, pour jouir
des récompenses accordées à cette condition, car l'âge de douze
ans accomplis est pour les jeunes filles, comme je l'ai dit, l'âge reconnu
par la loi comme âge nubile.
[17] Non content de régler ces détails, il disposa que
les magistrats en charge nommeraient, chacun individuellement,
pour la répartition de l'annone, un des citoyens
ayant été préteur plus de trois ans auparavant, et que
quatre d'entre eux, élus par le sort, seraient, à tour de
rôle, chargés de la distribuer. Il ordonna aussi qu'on
n'élirait qu'un seul préfet des Féries Latines, que les
livres Sibyllins, usés par le temps, seraient transcrits de
la main même des pontifes, pour que personne, excepté
eux, ne les lût. Tous ceux qui possédaient une fortune de
cent mille drachmes, et qui pouvaient légalement obtenir
les charges, furent autorisés à se mettre sur les rangs.
C'était le cens sénatorial qu'il avait primitivement
établi, cens que, dans la suite, il porta jusqu'à
deux cent cinquante mille drachmes. Mais quelques
citoyens d'une vie honorable, ne possédant ni alors
les cent mille drachmes, ni plus tard les deux
cent cinquante mille, il suppléa à ce qui leur manquait.
Pour ce motif aussi, il permit à ceux des préteurs
qui le voudraient de dépenser le triple de ce
qui leur était alloué par le trésor public pour les jeux.
De la sorte, si la rigueur de ses règlements indisposait
quelques personnes, cette concession et le rappel
du danseur Pylade, banni par suite d'une sédition, ramena
les esprits. Aussi, est-ce une réponse pleine de
sens que celle qu'on prête à Pylade à qui il reprochait
ses querelles avec Bathylle, danseur comme lui et familier
de Mécène : « Il est de ton intérêt, César, que le peuple
passe son temps à s'occuper de nous. »
[18] Voilà ce qui eut lieu cette année.
Sous le consulat de C. Furnius et de C. Silanus,
Agrippa eut encore un fils nommé Lucius ; Auguste l'adopta
immédiatement avec son frère Caius, sans attendre
qu'ils fussent parvenus à l'âge viril, les déclarant dès
lors héritiers de son pouvoir, afin d'être moins exposé
aux complots. Il transféra au jour où ils ont lieu aujourd'hui
les jeux consacrés à l'Honneur et à la Vertu.
Il ordonna aussi que les triomphateurs construiraient avec
les dépouilles quelque monument en souvenir de leurs
exploits, et il célébra les cinquièmes jeux Séculaires.
Il voulut que les orateurs plaidassent sans honoraires,
sous peine de payer le quadruple de ce qu'ils auraient
reçu. Il défendit également aux magistrats élus chaque
année par le sort pour rendre la justice d'entrer pendant
cette année dans la maison d'aucun citoyen. Les
sénateurs mettant peu d'empressement à se rendre aux
séances, il augmenta les amendes pour ceux qui s'absentaient
sans un motif sérieux.
[19] Après cela, il partit pour la Gaule, sous le consulat
de L. Domitius et de P. Scipion, prétextant les
guerres qui s'y étaient élevées. La prolongation de son
séjour dans la ville étant incommode à beaucoup de
gens, parce que, d'un côté, en punissant nombre de citoyens
qui s'écartaient des règlements, il se rendait
odieux, et que, de l'autre, en leur faisant grâce, il était
forcé de transgresser ses propres lois, il résolut de
voyager, à l'exemple de Solon. Quelques-uns ont soupçonné
Térentia, femme de Mécène, d'avoir été une des
causes de ce voyage : il voulait, selon eux, se dérober
aux propos qu'on tenait à Rome, et, continuer sans
bruit son commerce avec elle dans un pays étranger ;
car il en était tellement épris qu'il la fit un jour disputer
de beauté avec Livie. Avant son départ, il dédia le temple
de Quirinus, qu'il avait rebâti à neuf. Je rapporte
cette circonstance, parce qu'il décora ce temple de
soixante-seize colonnes, nombre égal à celui des années
de sa vie, et qu'on en prit sujet de dire qu'il l'avait fait à
dessein et non par hasard. Il dédia donc alors ce temple,
et donna des combats de gladiateurs par les soins
de Tibère et de Drusus, d'après l'autorisation qui leur
avait été accordée par le sénat. Ce fut pour ces motifs
qu'après avoir confié à Taurus l'administration de la ville
et du reste de l'Italie (il avait envoyé de nouveau Agrippa
en Syrie et n'aimait plus autant Mécène, à cause de sa
femme), il partit, emmenant avec lui Tibère quoique préteur.
Tibère, en effet, exerça la préture, bien qu'en
ayant déjà reçu les ornements, et ce fut Drusus qui,
en vertu d'un sénatus-consulte, remplit toutes les fonctions
de sa charge. Auguste et Tibère sortis, le temple
de la Jeunesse brûla la nuit suivante. Cet incendie et
d'autres prodiges arrivés auparavant (un loup, se précipitant
dans le Forum par la voie Sacrée, avait dévoré
plusieurs personnes; des fourmis s'étaient montrées en
masses non loin du Forum; un flambeau s'était promené
toute la nuit du Sud au Nord ), donnèrent lieu à des
prières pour le retour d'Auguste. Dans cet intervalle, on
célébra les jeux quinquennaux pour l'empire d'Auguste,
jeux qu'Agrippa (le collège des quindécemvirs, auxquels
incombe à tour de rôle le soin de ces jeux, l'avait
admis dans son sein) fit célébrer par les prêtres ses collègues.
[20] Il y eut encore, vers cette époque, beaucoup d'autres
mouvements, Les Cammunii et les Vénones, peuples
des Alpes, prirent les armes et, vaincus par P. Silius,
firent leur soumission; les Pannoniens aussi, unis aux Noriques,
envahirent l'Istrie, mais, battus par Silius et par
ses lieutenants, ils conclurent de nouveau la paix, et entraînèrent
les Noriques avec eux dans l'esclavage. Les
troubles de la Dalmatie et de l'Espagne furent promptement
apaisés; les Denthélètes et les Scordisques dévastèrent
la Macédoine. En Thrace, M. Lollius d'abord,
en portant secours à Rhymétalcès, oncle et tuteur des enfants
de Cotys, subjugua les Besses; ensuite L. Caïus,
ayant, pour la même cause, défait les Sauromates, les repoussa
au-delà de l'Ister. Mais la plus grande des guerres
qu'eurent alors à soutenir les Romains, et qui fit sortir
Auguste de Rome, fut la guerre contre les Celtes. Les
Sicambres, les Usipètes et les Tenctères commencèrent
d'abord par mettre en croix quelques citoyens romains
qu'ils saisirent sur leur territoire, puis, franchissant le
Rhin, ravagèrent la Germaine et la Gaule, firent tomber
dans une embuscade la cavalerie romaine qui les poursuivait;
entraînés à sa poursuite, ils rencontrèrent, sans
s'y attendre, Lollius, gouverneur de la contrée, et le
vainquirent aussi. A cette nouvelle, Auguste marcha
contre eux, mais il n'eut pas besoin de les combattre
les barbares, instruits des préparatifs de Lollius et de
l'expédition d'Auguste, rentrèrent dans leur pays et acceptèrent
la paix en donnant des otages.
[21] Auguste, pour ces motifs, n'eut donc pas besoin
de recourir aux armes; néanmoins il passa cette année
et la suivante, où furent consuls M. Libon et Calpurnius
Pison, à mettre ordre aux affaires de la Gaule. Ce pays,
en effet, avait eu beaucoup à souffrir des Celtes et aussi
d'un certain Licinius. Or ce malheur avait, selon moi, été
surtout annoncé par une baleine : large de vingt pieds, et
trois fois aussi long, semblable à une femme à l'exception
de la tête, ce cétacé était venu de l'Océan s'échouer sur
leurs côtes. Quant à Licinius, c'était un ancien Gaulois ;
fait prisonnier par les Romains et devenu esclave de
César, il fut affranchi par lui et nommé par Auguste
procurateur de la Gaule. Unissant l'avarice d'un barbare aux
prétentions d'un Romain, Licinius abattit tout ce qui autrefois
avait paru supérieur à lui, et opprima tout ce qui
dans le moment avait quelque puissance ; il leva de fortes
sommes pour satisfaire aux exigences des fonctions dont
il était chargé, il en ramassa également de fortes tant
pour son compte personnel que pour les siens.
Sa méchanceté alla au point que, les Gaulois payant certains
tributs mensuels, il établit quatorze mois dans l'année,
soutenant que Décembre, le dernier, n'en était véritablement
que le dixième, et qu'il fallait, par conséquent,
en compter deux encore, nommés l'un Undécembre,
l'autre Duodécembre, et payer les sommes afférentes.
Cette habileté faillit coûter cher à Licinius : les Gaulois,
ayant saisi Auguste de l'affaire, lui adressèrent des
plaintes telles que, sur certains points, il partagea leur
irritation, chercha, sur d'autres, à excuser Licinius;
prétendit ignorer certains faits, feignit de ne pas croire
quelques autres, et en dissimula plusieurs, honteux
d'avoir employé un tel procurateur. Mais Licinius, par
un nouvel artifice, les joua tous de la façon la plus
complète. Quand il s'aperçut qu'Auguste était irrité, et
qu'il se vit sur le point d'être puni, il mena le prince
dans sa maison, et, lui montrant ses nombreux trésors
remplis d'or et d'argent, quantité d'autres objets précieux
entassés en monceaux : « Maître, c'est à dessein, lui dit-il,
c'est dans ton intérêt et dans celui des Romains que j'ai
rassemblé tout cela, de peur que les indigènes, à la tête
de tant de richesses, ne fassent défection. Aussi je les
ai toutes conservées pour toi et je te les donne. » Ce
fut ainsi que Licinius, sous prétexte qu'il avait, dans
l'intérêt d'Auguste, énervé la puissance des barbares,
se sauva du danger.
[22] Drusus et Tibère, pendant ce temps, accomplirent
les exploits suivants. Les Rhètes, qui habitent entre la
Norique et la Gaule, contre les Alpes Tridentines, faisaient
de nombreuses incursions dans la partie limitrophe
de la Gaule et poussaient le pillage jusqu'aux frontières de
l'Italie; ils exerçaient même des cruautés sur les Romains
et sur ceux des alliés des Romains qui traversaient leur
pays. Ces cruautés pouvaient, jusqu'à un certain point,
passer pour un usage établi à l'égard des peuples qui ne
leur étaient unis par aucun traité, mais il y avait plus :
tout enfant mâle qu'ils prenaient, non seulement lorsque
cet enfant avait vu le jour, mais lorsqu'il était encore dans
les entrailles de sa mère, ce qu'ils découvraient à l'aide
de certaines opérations divinatoires, était livré à la mort.
Cette conduite détermina Auguste à envoyer contre eux
Drusus, tout d'abord : celui-ci, dans une bataille livrée,
près des monts Tridentins, à une armée qui s'était avancée
à sa rencontre, les mit promptement en déroute, ce
qui lui valut les honneurs prétoriens. Refoulés hors
de l'Italie, les Rhètes n'en continuant pas moins de
presser la Gaule, Auguste envoya aussi Tibère contre
eux. Drusus et Tibère, par des incursions faites sur plusieurs
points à la fois de la Rhétie, soit en personne,
soit par leurs lieutenants, et Tibère, en traversant le lac
avec des barques, frappèrent ces peuples d'une telle
terreur que, les attaquant chacun séparément, ils écrasèrent
facilement, attendu qu'elles étaient isolées, les bandes
qui venaient sans cesse à leur rencontre, et réduisirent
sous leur puissance le reste affaibli et découragé par ces
défaites. Comme les Rhètes avaient une nombreuse population
et semblaient disposés à faire quelque nouvelle
tentative, Drusus et l'ibère emmenèrent la portion la plus
robuste et la plus nombreuse de la jeunesse, laissant un
nombre d'hommes suffisant pour cultiver le pays, impuissant
pour une révolte.
[23] En cette même année mourut Védius Pollion,
homme qui ne s'est pas autrement rendu digne de souvenir
(il était issu d'affranchis, devint membre de l'ordre
équestre et ne fit rien d'éclatant), mais qui s'est acquis
par ses richesses et par sa cruauté un renom assez grand
pour avoir une place dans l'histoire. Le récit des autres
choses qu'il fit serait fastidieux; je parlerai seulement
des murènes instruites à manger des hommes, qu'il nourrissait
dans ses viviers et auxquelles il jetait les esclaves
qu'il condamnait à mort. Un jour qu'il donnait un festin
à Auguste, son échanson ayant brisé une coupe de cristal,
il donna l'ordre de le jeter aux murènes, sans respect
pour son convive. Auguste, aux pieds duquel l'esclave
était tombé en suppliant, essaya tout d'abord de persuader
Pollion de ne pas commettre un tel acte ; celui-ci ayant
répondu par un refus : « Eh bien, lui dit Auguste, fais
apporter toutes les coupes de cette espèce et autres
vases précieux que tu possèdes, afin que je puisse en jouir. »
Ils ne furent pas plutôt arrivés, qu'Auguste
ordonna de les briser. A cette vue, Pollion fut affligé
sans doute, mais, renonçant à s'irriter pour un seul
vase, en songeant au nombre des autres qu'il perdait,
et ne pouvant non plus punir son esclave pour un crime
qu'Auguste avait commis aussi, se résigna, bien qu'à regret.
Tel était le Pollion qui mourut alors, laissant nombre de legs
à nombre d'autres citoyens, et à Auguste une grande partie
de son héritage, avec sa villa de Pausilype, entre Naples et Putéoli,
pour y élever quelque monument splendide en faveur du peuple.
Auguste, après avoir, sous prétexte des préparatifs de cette
oeuvre, rasé la maison de Pollion, afin que rien dans
Rome n'en rappelât le souvenir, construisit un portique,
et y fit graver, au lieu du nom de Pollion, celui de
Livie. Mais cela n'eut lieu que plus tard ; pour le moment,
il envoya des colonies dans plusieurs villes de la
Gaule et de l'Espagne, et rendit la liberté aux Cyzicéniens ;
les habitants de Paphos, victimes d'un tremblement
de terre, reçurent de lui des largesses en argent et
la permission d'appeler leur ville Augusta, en vertu
d'un sénatus-consulte. Si je raconte ces faits, ce n'est
pas que d'autres villes aussi, en grand nombre, n'aient
été, auparavant et dans la suite, pour des malheurs semblables,
secourues par Auguste lui-même et par le sénat
(les citer toutes, ce serait donner â l'histoire un champ
sans bornes); mais parce qu'alors le sénat accordait aux
villes jusqu'à leurs surnoms, comme une distinction honorifique,
au lieu qu'aujourd'hui, chacune se crée elle-même
une suite de noms dont le nombre ne dépend que de sa volonté.
[24] L'année suivante, M. Crassus et Cn. Cornélius
furent consuls ; les édiles curules ayant abdiqué leur
charge, parce que les présages avaient été défavorables
lors de leur élection, la reprirent ensuite, contrairement
aux coutumes des ancêtres, dans de nouveaux comices.
Le portique de Paulus brûla et le feu atteignit le temple
de Vesta, de sorte que les objets sacrés furent transpor-
tés (la grande prêtresse était aveugle) par les autres
Vestales dans la maison Palatine, et déposés dans la demeure
du flamine Dial. Le portique fut ensuite reconstruit,
nominalement par Aemilius, le descendant alors existant de
celui qui l'avait autrefois bâti, mais, en réalité, par Auguste
et par les amis de Paulus. A cette époque, les Pannoniens
révoltés furent de nouveau soumis ; les Alpes Maritimes
qu'habitaient encore alors en liberté les Ligures appelés
Chevelus, furent subjuguées; les troubles qui s'étaient élevés
dans le Bosphore Cimmérien furent apaisés. Un certain
Scribonius, en effet, prétendant descendre de Mithridate
et avoir reçu d'Auguste ce royaume, par suite de la mort
d'Asander, avait épousé la femme de ce prince, nommée
Dynamis, en possession de la souveraineté de son mari,
laquelle Dynamis était fille de Pharnace et descendait
véritablement de Mithridate, et il cherchait à s'approprier
le Bosphore. Informé de ces faits, Agrippa envoya
contre lui Polémon, roi de la partie du Pont voisine de la
Cappadoce. Celui-ci ne trouva plus Scribonius vivant (les
habitants du Bosphore, instruits des desseins de Scribonius,
l'avaient déjà mis à mort ; mais une résistance de
la part de ces populations qui craignaient qu'on ne le leur
donnât pour roi, le força d'en venir aux mains avec eux.
Il remporta la victoire, mais sans pouvoir les soumettre
jusqu'à l'arrivée â Sinope d'Agrippa qui se disposait à
marcher contre eux. Alors ils déposèrent les armes et
furent livrés à Polémon, dont Dynamis, avec l'approbation
d'Auguste, devint l'épouse. A cette occasion eurent
lieu des supplications au nom d'Agrippa, mais néanmoins
son triomphe, bien que décrété, ne fut pas célébré.
Agrippa, en effet, n'écrivit au sénat aucune relation de
ses exploits (exemple qui, devenu comme une sorte de
loi pour les généraux suivants, les induisit désormais à ne
rien écrire eux-mêmes au sénat), et il déclina les honneurs
du triomphe : c'est pour ce motif, je me l'imagine du
moins, que le triomphe ne fut plus accordé à aucun de
ceux qui se trouvèrent dans une condition semblable et
qu'ils se contentèrent des ornements triomphaux.
[25] Après avoir mis ordre à tout dans la Gaule, dans
la Germanie et dans l'Espagne, dépensant beaucoup pour
chaque ville séparément, recevant beaucoup des autres,
donnant aux unes la liberté et le droit de cité, en privant les
autres, Auguste laissa Drusus en Germanie, et revint à
Rome sous le consulat de Tibère et de Quintilius Varus. La
nouvelle, répandue dans Rome, de son arrivée, coïncida
avec les jours où Cornélius Balbus donnait des spectacles
pour la dédicace du théâtre qui porte encore aujourd'hui
son nom; Balbus en conçut autant de fierté que si c'eût
été lui qui eût dû ramener Auguste, bien que l'eau répandue
par le Tibre débordé l'empêchât d'arriver à son
théâtre autrement qu'en bateau, et aussi parce que, pour
faire honneur à son théâtre, Tibère lui donna le premier
tour de parole. Le sénat fut, en effet, réuni alors,
et, entre autres résolutions, décida que, à l'occasion du
retour d'Auguste, un autel serait érigé dans la curie
même, où les suppliants, lorsque le prince serait dans
l'intérieur du Pomoerium, devaient trouver l'impunité.
Auguste n'accepta aucun de ces décrets; loin de là, il
évita, cette fois encore, que le peuple vînt à sa rencontre :
il entra de nuit dans Rome, ce qu'il pratiquait presque
toujours, tant à son départ qu'à son retour, toutes les
fois qu'il se rendait dans les faubourgs ou dans quelque
autre lieu, afin de ne gêner personne. Le lendemain,
il salua le peuple à la maison Palatine, puis, étant
monté au Capitole, il prit le laurier de ses faisceaux et le
déposa sur les genoux de Jupiter : ce jour-là, il donna
gratis au peuple bains et barbiers. Ayant ensuite assemblé
le sénat, il n'y parla pas parce qu'il était enroué, il
fit lire par le questeur un mémoire, où il rendait compte
de ses actions, réglait les années que les citoyens devaient
servir, ainsi que la somme qu'ils recevraient, à la fin de leur
service, en place des terres qu'ils ne cessaient de réclamer,
afin que, désormais enrôlés sous des conditions déterminées,
ils n'eussent plus aucun prétexte de révolte.
Le nombre des années était de douze pour les cohortes
prétoriennes, de seize pour les autres; quant à l'argent,
ceux-ci avaient moins, ceux-là avaient plus. Ces mesures
ne causèrent, pour le moment du moins, ni plaisir ni colère :
si les soldats n'obtenaient pas tout ce qu'ils désiraient,
ils n'étaient pas, non plus, déçus en tout, et le reste des citoyens
eut bon espoir de ne plus être dépouillé de ses biens.
[26] A la suite de ces règlements, Auguste fit la dédicace
du théâtre appelé théâtre de Marcellus. Dans les
jeux qui eurent lieu à cette occasion, les enfants patriciens
et, entre autres, son petit-fils Caius, chevauchèrent
la Troyenne, six cents bêtes libyennes furent égorgées.
Julus, fils d'Antoine, qui était préteur, célébra l'anniversaire
de la naissance d'Auguste par les jeux du cirque
et par des chasses, et donna au prince et au sénat un banquet
dans le Capitole, en vertu d'un sénatus-consulte.
Ensuite eut lieu un nouveau recensement des sénateurs.
Car le cens sénatorial, primitivement fixé à cent mille
drachmes, parce que beaucoup de gens avaient perdu
leur patrimoine dans les guerres civiles, ayant été,
dans la suite, attendu l'augmentation des richesses,
élevé à deux cent cinquante mille drachmes, il ne se
trouva plus personne qui consentît à être sénateur ; des
fils et des descendants de sénateurs, les uns par pauvreté
réelle, les autres, découragés par les malheurs de leurs
ancêtres, loin de rechercher cet honneur, le refusaient,
au contraire, même lorsqu'ils avaient été portés sur la
liste. C'est pour cela qu'auparavant, tandis qu'Auguste
était encore absent, avait été rendu un sénatus-consulte
portant que les vigintivirs seraient pris parmi les chevaliers;
ce qui fit qu'aucun de ces commissaires ne fut désormais
inscrit sur les rôles du sénat, à moins d'avoir
été investi d'une autre charge qui pouvait l'y faire entrer.
Or ces vigintivirs étaient le reste des vingt-six commissaires
chargés : trois de présider aux causes capitales ;
trois autres, de surveiller la fabrication de la monnaie ;
et quatre, de veiller à l'entretien des routes au dedans de
la ville; dix enfin, nommés par le sort, de faire partie du
tribunal des centumvirs; car les deux commissaires préposés
au soin des routes en dehors des murs, de même
que les quatre qu'on envoyait en Campanie, avaient été
abrogés. Cette mesure fut décrétée en l'absence d'Auguste,
et comme personne ne se décidait aisément à demander
le tribunat, on résolut de prendre quelques-uns
des anciens questeurs âgés de moins de quarante ans.
Auguste fit lui-même alors la revue de l'ordre entier;
il n'inquiéta point ceux qui avaient plus de trente-cinq
ans; quant à ceux qui étaient dans les limites de cet âge
et possédaient le cens, il les contraignit de faire partie
du sénat, à l'exception, toutefois, de ceux qui étaient
mutilés. Il inspectait lui-même les personnes ; quant aux
biens, il soumit les sénateurs à la formalité d'un serment
personnel appuyé d'autres témoignages, leur demandant
compte à la fois de leur pauvreté et de leur vie.
[27] Tout en s'occupant ainsi des affaires de l'État, il
ne négligeait pas, non plus, les simples particuliers ; loin
de là, il adressa des reproches à Tibère pour avoir, dans
les jeux promis à l'occasion de son retour, jeux dont il
était chargé, fait asseoir Caius à côté de lui, et au
peuple, pour l'avoir honoré d'applaudissements et
d'éloges. Lorsque, à la mort de Lépidus, il fut élu grand
pontife, et que le sénat, pour ce motif, voulut lui
décerner des honneurs, il protesta qu'il n'en accepterait
aucun, et, comme on insistait, il se leva et sortit de la
salle des délibérations. Ces décrets ne furent donc pas
ratifiés, et, au lieu de recevoir de l'État une maison
pour y demeurer, il ouvrit au public une partie de la
sienne, attendu que le grand pontife était obligé de demeurer
dans un édifice public. De plus, il fit don
aux Vestales de la maison du roi des sacrifices, parce
qu'elle touchait à leurs demeures. Cornélius Sisenna, à
qui l'on reprochait la conduite de sa femme, ayant dit
en plein sénat que c'était à la connaissance et d'après le
conseil du prince que le mariage avait eu lieu, il entra
dans une violente colère, et, sans cependant rien dire ni
rien faire de dur pour Sisenna, il se précipita hors de la
curie pour y rentrer peu après, aimant mieux, comme
il le dit ensuite à ses amis, prendre ce parti, quoique inconvenant,
que d'être contraint, en restant à sa place, de
recourir à quelque mesure rigoureuse.
[28] Sur ces entrefaites, Agrippa, qui était revenu de
Syrie, fut décoré de la puissance tribunitienne pour cinq
nouvelles années et envoyé dans la Pannonie, où la guerre
menaçait, avec une autorité supérieure à celle de tout général
commandant n'importe en quel lieu hors de l'Italie.
L'expédition, malgré l'approche de l'hiver, hiver pendant
lequel furent consuls M. Valérius et P. Sulpicius, n'en
fut pas moins accomplie; mais les Pannoniens, frappés
de terreur à son approche, ayant renoncé à la révolte, il
revint sur ses pas, et, arrivé en Campanie, il tomba malade.
A cette nouvelle, Auguste (il était aux Quinquatries où il
donnait un combat de gladiateurs au nom de ses enfants)
partit aussitôt, et, ne l'ayant plus trouvé en vie à son arrivée,
il rapporta son corps à Rome et l'exposa dans le Forum;
de plus, il prononça son oraison funèbre, un voile interposé
entre lui et le cadavre. J'ignore pourquoi il fit cela :
quelques-uns, cependant, ont dit que c'était parce qu'il
était grand pontife ; suivant d'autres, ce fut parce qu'il
exerçait Ies fonctions de censeur; raisons peu satisfaisantes :
la vue d'un mort, en effet, n'était interdite ni
au grand pontife ni au censeur, à moins toutefois, pour
celui-ci, qu'il ne fût au moment de clore le lustre, car,
s'il voyait un mort avant la lustration, tous ses actes
étaient annulés. Voilà comment la chose se passa; de
plus, Auguste fit à Agrippa des funérailles en la manière
dont il fut lui-même, plus tard, porté au bûcher; il lui
donna la sépulture dans son propre monument, bien
qu'Agrippa en eût un qui lui avait été concédé dans le Champ-de-Mars.
[29] Telle fut donc la fin d'Agrippa, l'homme, sans
contredit, le plus recommandable de son siècle, et qui
n'usa de l'amitié d'Auguste que pour rendre, et au prince
lui-même et à l'État, les plus grands services. En effet,
autant il l'emportait sur les autres, autant il aimait à
s'effacer devant Auguste : car, en même temps qu'il
faisait concourir toute sa prudence, tout son esprit
aux intérêts du prince, il consacrait à la bienfaisance
tout le crédit, toute la puissance dont il jouissait
auprès de lui. Ce fut là surtout ce qui fit qu'il ne
fut jamais importun à Auguste, ni odieux à ses concitoyens :
s'il contribua à l'affermissement de la monarchie
dans la main d'Auguste, en véritable partisan d'un
gouvernement absolu, il s'attacha le peuple par ses
bienfaits, en homme qui a les sentiments les plus populaires.
A sa mort, il légua au peuple ses jardins et les
bains qui portent son nom, pour qu'il pût se laver gratuitement,
faisant don à Auguste pour cet objet de quelques-uns
de ses domaines. Auguste non seulement les
abandonna au peuple, mais, de plus, lui distribua environ
cent drachmes par tête, comme si t'eût été la
volonté d'Agrippa. Il hérita, en effet, de la plus grande
partie de ses biens; entre autres, de la Chersonèse
voisine de l'Hellespont, venue, je ne sais comment, en la
possession d'Agrippa. Il le regretta vivement pendant
longtemps et, pour cette raison, il lui fit rendre des honneurs
parmi le peuple et nommer Agrippa le fils qui naquit
de lui après sa mort. Cependant, bien qu'aucun des
principaux citoyens ne voulût assister aux jeux, il ne permit
pas aux autres de rien négliger des usages des ancêtres,
et il donna lui-même les combats de gladiateurs;
ils eurent souvent lieu même en son absence. Aussi la
mort d'Agrippa ne fut pas seulement un malheur privé
pour sa maison, elle fut aussi un malheur public
atteignant tous les Romains, à tel point que les présages
qui leur annonçaient d'ordinaire les grandes calamités
se montrèrent alors réunis. Des hiboux vinrent
en grand nombre dans la ville, la foudre frappa, sur le
mont Albain, la maison dans laquelle descendent les
consuls pendant le temps des sacrifices. Un de ces astres
qu'on nomme comètes, après être, pendant plusieurs
jours, apparu dans les airs au-dessus de Rome elle-même,
se dissipa en flambeaux. Plusieurs édifices de la
ville furent la proie des flammes, ainsi que la cabane de
Romulus, où des corbeaux avaient jeté des chairs en
feu ravies sur un autel.
[30] Voilà ce qui eut lieu au sujet d'Agrippa.
Ensuite Auguste, nommé pour cinq autres années
directeur et correcteur des moeurs (il avait été investi
de cette charge, comme du pouvoir monarchique,
pour un temps déterminé), ordonna que les sénateurs
offriraient l'encens aux dieux, dans l'enceinte même de
la curie, toutes les fois que le sénat s'assemblerait, et
sans venir le saluer, tant pour témoigner leur respect
à la divinité que pour avoir moins de peine à se
réunir. Le tribunat, attendu son amoindrissement,
étant peu recherché, il porta une loi en vertu de laquelle
les magistrats devraient proposer chacun un
chevalier dont la fortune ne fût pas inférieure à deux
cent cinquante mille drachmes, et le peuple choisir
parmi ces candidats les tribuns qui lui manquaient, avec
faculté pour ceux-ci, à l'expiration de leur charge, de
faire partie du sénat, s'ils le voulaient, sinon de rentrer
dans l'ordre équestre. La province d'Asie, victime de
tremblements de terre, avait un pressant besoin de secours;
il paya de ses propres deniers au trésor public le
tribut annuel de la contrée, et lui donna pour deux ans
un gouverneur de son choix, sans qu'il eût été élu par
le sort. Un jour que, dans une accusation d'adultère,
Apuléius et Mécène étaient, non pas pour avoir eux-mêmes
commis le délit, mais pour l'ardeur avec laquelle
ils défendaient l'accusé, en butte à des injures, il vint au
tribunal, et, assis sur le siége du préteur, sans prendre
aucune mesure rigoureuse, il fit défense à l'accusateur
d'insulter soit ses parents, soit ses amis. Ce fut pour cette
conduite et pour d'autres actes que des statues furent
élevées en son honneur par voie de souscription, et aussi
parce qu'il accorda aux hommes et aux femmes non mariés
d'assister aux jeux et de prendre part au banquet de son
jour natal; car ni l'un ni l'autre jusque-là n'était permis.
[31] Après la mort d'Agrippa, qu'il aima pour sa
vertu et non par nécessité, sentant le besoin du concours
de quelqu'un qui surpassât tous les autres citoyens
en honneur et en force pour pouvoir tout régler à propos,
sans être exposé à l'envie ni aux complots, il
choisit, bien malgré lui, Tibère, car ses petits-fils
étaient alors encore enfants. Lui ayant donc, à lui
aussi, arraché sa femme, quoique ce fût une fille d'Agrippa
née d'un premier mariage, qu'elle nourrît déjà
un enfant et fût grosse d'un autre, il lui fit épouser Julie
et l'envoya contre les Pannoniens. Les Pannoniens, en
effet, qui jusqu'à ce moment, par crainte d'Agrippa,
s'étaient tenus tranquilles, avaient profité de sa mort pour
se soulever. Tibère, par le ravage d'une grande partie
de leur territoire et par le mal qu'il fit aux habitants,
réussit à les dompter, puissamment aidé par l'alliance
des Scordisques, peuple qui a les mêmes frontières et
les mêmes armes. Il enleva les armes aux Pannoniens et
vendit presque toute leur jeunesse pour être transportée
dans d'autres pays. Le sénat, à raison de ces exploits,
décerna le triomphe à Tibère, mais Auguste ne lui permit
pas de le célébrer, et lui accorda, en échange, les
ornements triomphaux.
[32] La même chose arriva à Drusus. Les Sicambres
et leurs alliés ayant, à la faveur de l'absence d'Auguste
et des efforts des Gaulois pour secouer le joug, recommencé
la guerre, il prévint le soulèvement des peuples
soumis en mandant les principaux chefs des Gaulois sous
le prétexte de la fête qu'ils célèbrent encore aujourd'hui
à Lyon au pied de l'autel d'Auguste; puis, attendant
les Celtes au passage du Rhin, il les tailla en pièces.
Après cela, il passa chez les Usipètes, près de l'île des
Bataves, et, poussant de là jusque chez les Sicambres,
ravagea une grande partie de leur territoire. Descendant
ensuite jusqu'à l'Océan en suivant le cours du
Rhin, il soumit les Frisiens, mais faillit périr dans une
incursion qu'il fit par le lac dans le pays des Chauques,
le reflux de l'Océan ayant laissé ses vaisseaux à sec. Le
secours des Frisiens, qui lui fournirent des troupes de
terres, lui permit (on était en hiver) d'opérer sa
retraite ; et de retour à Rome, sous le consulat de
Q. AElius et de Paulus Fabius, on le nomma édile, bien
qu'il fût déjà décoré des ornements de la préture.
[33] Au printemps, il partit de nouveau pour la
guerre, traversa le Rhin et subjugua les Usipètes; il
jeta un pont sur la Lippe et fit une incursion sur le territoire
des Sicambres, d'où il poussa une pointe sur celui
des Cattes jusqu'au Véser. Il put y arriver, parce que les
Sicambres, irrités contre les Cattes qui, seuls des peuples
limitrophes, avaient refusé leur alliance, s'étaient
engagés avec toutes leurs forces dans une expédition
contre eux. A cette occasion, il parcourut à leur insu le
pays des Sicambres; il aurait même passé le Véser sans
le manque de vivres, l'approche de l'hiver et un essaim
d'abeilles qui se montra dans son camp. Ces motifs
l'empêchèrent de s'avancer plus loin, et, rentré en pays
ami, il courut un grand danger. Les ennemis lui firent
éprouver des pertes dans diverses embuscades, et une
fois même l'enfermèrent dans un lieu étroit et creux où
il faillit périr; l'armée romaine eût certainement été
anéantie, si, la croyant déjà prisonnière et sûre de succomber
au premier choc, les ennemis, dans leur mépris,
n'eussent marché contre elle en désordre. Vaincus
par suite de ce désordre, ils perdirent leur audace et se
contentèrent de harceler de loin les Romains sans approcher;
de sorte que Drusus, les méprisant à son tour,
éleva contre eux une forteresse au confluent de la Lippe
et de l'Elison et une autre chez, les Cattes sur le bord
même du Rhin. Ces exploits lui valurent les ornements
du triomphe, la permission de faire à cheval son entrée
dans Rome et la puissance proconsulaire au sortir de la
préture. Le titre d'imperator fut alors décerné par les
soldats à Drusus, comme il l'avait été à Tibère auparavant,
mais il ne lui fut pas confirmé par Auguste,
bien qu'il eût lui-même, à la suite de chacun des exploits
de l'un et de l'autre, augmenté le nombre de ses
titres d'imperator.
[34] Pendant que Drusus accomplissait ces exploits,
les jeux, qui étaient dans ses attributions de préteur, furent
donnés avec la plus grande somptuosité; le jour
natal d'Auguste fut également célébré par des chasses,
au cirque et en plusieurs endroits de Rome. Cette fête
était, bien que sans décret, célébrée presque tous les
ans par quelqu'un des préteurs en charge; quant à la
fête des Augustales, elle fut alors, pour la première fois,
consacrée par un sénatus-consulte. Tibère soumit les
Dalmates qui s'étaient soulevés et ensuite les Pannoniens
qui avaient profité de son absence et de celle de
la plus grande partie de son armée pour se révolter, en
faisant aux deux peuples à la fois une guerre qu'il transportait
tantôt ici tantôt là; exploits qui lui valurent, entre
autres honneurs, ceux qui avaient été décernés à Drusus.
A la suite de ces mouvements, la Dalmatie fut remise
à la garde d'Auguste, comme ayant, par elle-même
et par son voisinage de la Pannonie, besoin d'être toujours
gouvernée militairement. Telles furent les actions
de Drusus et de Tibère. Dans ce même temps, le Thrace
Vologèse, de la nation des Besses, prêtre chez eux de
Bacchus, agité par des mouvements fréquents d'enthousiasme,
s'associa quelques hommes, et, faisant défection
avec eux, tua, après l'avoir vaincu, Rhascyporis, fils
de Cotys ; mit en fuite l'oncle de Rhascyporis, Rhymétalcès,
dont il enleva l'armée sans coup férir, en lui
faisant croire à une intervention divine, et le poursuivit
jusque dans la Chersonèse où son incursion
porta de terribles ravages. Pendant que Vologèse
était à cette expédition, les Sialètes infestaient la Macédoine ;
L. Pison, gouverneur de la Pamphylie, fut
chargé de la guerre contre eux ; les Besses s'étant retirés
dans leurs foyers à la nouvelle de son arrivée, il entra
sur leur territoire, et, après un premier échec, reprit l'avantage
et dévasta leur territoire et celui des peuples
limitrophes qui avaient eu part à leur défection. S'adjoignant
alors ceux de ces peuples qui se rendaient volontairement,
frappant de terreur ceux qui résistaient,
et livrant bataille à d'autres, il les soumit tous; quelques-uns
s'étant ensuite révoltés, il les remit sous le
joug. Ces exploits lui valurent des supplications en son
honneur et les ornements du triomphe.
[35] Pendant que ces choses se passaient, Auguste
fit faire un recensement dans lequel il donna, aussi
exactement que s'il eût été simple particulier, l'état de
tous ses biens et épura le sénat. Voyant que les sénateurs
ne venaient pas toujours en grand nombre aux assemblées,
il ordonna que moins de quatre cents suffiraient
pour rendre les sénatus-consultes; car, auparavant,
aucun décret n'était valable sans ce nombre de
votants. Le sénat et le peuple s'étant de nouveau cotisés
pour lui ériger des statues, Auguste ne s'en éleva aucune
et fit élever celle de la Santé Publique et, en outre,
celle de la Concorde et celle de la Paix. Ces contributions,
en effet, avaient lieu à chaque instant, pour
ainsi dire, et à toute occasion; enfin, le premier jour
même de l'année, elles n'étaient plus payées individuellement;
les citoyens venaient apporter à Auguste lui-même
des présents, les uns plus grands, les autres plus petits.
Mais le prince y répondait par d'autres présents d'égale
valeur ou même de valeur plus forte, qu'il fit non
seulement aux sénateurs, mais encore à tous les autres
citoyens. J'ai aussi entendu dire que, pour obéir soit à un
oracle soit à un songe, il recevait pendant un jour tous
les ans d'autre argent qu'il faisait semblant de mendier
à ceux qu'il rencontrait. Le fait, quelque foi qu'il mérite,
est ainsi transmis par la tradition. Cette même année,
Auguste donna Julie en mariage à Tibère, et exposa
dans la chapelle de Jules sa soeur Octavie, qui venait
de mourir, un voile entre lui et le cadavre. Il y
prononça lui-même l'oraison funèbre ; Drusus la prononça
du haut des Rostres, car c'était un deuil public,
au milieu des sénateurs en vêtements de deuil. Le
corps d'Octavie fut porté au bûcher par ses gendres,
mais Auguste n'accepta pas tous les honneurs qui furent
décernés à la défunte.
[36] Dans ce même temps fut élu, pour la première
fois depuis Mérula, un flamine Dial ; la garde des sénatus-consultes
fut remise aux questeurs, attendu que les
tribuns et les édiles, à qui elle était auparavant confiée,
s'en reposaient sur les appariteurs et qu'il en était résulté
des erreurs et des confusions. On décréta aussi
que le temple de Janus Géminus (on l'avait rouvert) serait
fermé comme si les guerres étaient terminées; cependant
on ne le ferma pas, car les Daces, franchissant
l'Ister glacé, se mirent à ravager la Pannonie et les
Dalmates se soulevèrent pour s'opposer à la perception
du tribut. Ces mouvements furent comprimés par Tibère
qui, de la Gaule, où il était allé avec Auguste, fut
envoyé contre eux. Quant aux Celtes et aux Cattes
(ils étaient passés du côté des Sicambres et avaient
abandonné le pays que les Romains leur avaient assigné
pour demeure), ils furent, les uns maltraités, les
autres soumis par Drusus. Après ces exploits, tous
les deux avec Auguste revinrent à Rome (le prince
avait passé presque tout le temps dans la Lyonnaise,
à veiller sur les Celtes), ils se conformèrent aux décrets
rendus en l'honneur de leurs victoires et aux
autres devoirs qui leur incombaient. Voilà ce qui
eut lieu sous le consulat de Julus et de Fabius Maximus.
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