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LIVRE CINQUANTE-TROISIÈME.
Matières contenues dans le cinquante-troisième livre de l'Histoire
romaine de Dion.
Comment fut dédié le temple d'Apollon sur le Palatin, § 1-2.
Comment César parla dans le sénat, prétextant l'intention
de déposer le pouvoir monarchique, et comment
ensuite il partagea les provinces entre le sénat et lui, § 3-12.
Établissement des préfets de provinces, § 13-15.
Comment César fut surnommé Auguste, § 16.
Noms que prennent les empereurs, § 17-22.
Comment furent dédiés les Septa, § 23-24.
Comment César fit la guerre aux Astures et aux Cantabres, § 25.
Comment la Gaule commença à être soumise à la domination
des Romains, § 26.
Comment furent dédiés le portique de Neptune et les
bains d'Agrippa, § 27.
Comment fut dédié le Panthéon, § 27.
Comment Auguste fut dispensé de l'obligation d'obéir aux lois, § 28.
Comment eut lieu une expédition contre l'Arabie-Heureuse, § 29-33.
Espace de temps : six ans, pendant lesquels les consuls furent :
César VI, et M. Vipsanius Agrippa, fils de Lucius, II.
César VII, et Agrippa III.
César Auguste VIII, et Statilius Taurus.
Auguste IX, et M. Junius Silanus.
Auguste X, et C. Norbanus Flaccus, fils de Lucius.
Auguste XI, et Cn. Calpurnius Pison, fils de Cnéius.
[1] Tels furent les événements qui se passèrent alors.
L'année suivante, César fut consul pour la sixième fois,
et se conforma en tout le reste aux coutumes consacrées
par la plus haute antiquité; il donna à son collègue
Agrippa les faisceaux qui appartenaient à sa dignité,
et prit les autres pour lui-même ; en sortant de charge,
il introduisit la formalité ordinaire du serment. J'ignore
s'il le fit une seconde fois, car il avait pour Agrippa
une estime fort grande : il lui fit épouser sa nièce, et
lui accorda, toutes les fois qu'ils marchaient ensemble
à la guerre, d'avoir une tente pareille à la sienne; de plus,
le mot d'ordre était donné par tous les deux. Or donc,
dans la circonstance présente, César accomplit les cérémonies
accoutumées, et procéda au recensement; il
y fut nommé prince du sénat d'après les formes usitées
sous un gouvernement purement républicain. Il acheva
aussi le temple d'Apollon, sur le Palatin, avec l'enceinte
sacrée qui l'entoure et la bibliothèque, et il en fit la
dédicace. Il célébra avec Agrippa les jeux décrétés à
l'occasion de la victoire d'Actium, et y fit représenter
la Cavalcade par des enfants et par des hommes de l'ordre
des patriciens. Ces jeux revenaient tous les cinq ans environ,
confiés aux quatre collèges sacerdotaux à tour
de rôle, je veux dire le collège des pontifes, celui des
augures, celui des septemvirs et celui des quindécemvirs;
il y eut encore alors une lutte gymnique dans le
Champ-de-Mars, où l'on avait construit un stade en bois,
et un combat de gladiateurs pris parmi les captifs. Ces
fêtes durèrent plusieurs jours, et ne furent pas même
interrompues par la maladie de César ; car Agrippa, dans
cette circonstance, se chargea de remplir ses fonctions.
[2] César donna ces spectacles à ses frais, et, comme le
trésor public manquait d'argent, il emprunta une certaine
somme et lui en fit don : il ordonna, en outre,
que deux anciens préteurs seraient, chaque année,
préposés à son administration. Il quadrupla la quantité de
blé distribuée au peuple et fit des largesses en argent à
plusieurs sénateurs ; car beaucoup étaient devenus tellement
pauvres qu'aucun d'eux ne voulait être édile à
cause de la grandeur des dépenses, et que non seulement
leurs autres fonctions, mais encore les jugements du ressort
de l'édilité étaient, suivant la coutume, attribués,
les plus importants au préteur urbain, les autres au préteur
étranger. En outre, il nomma lui-même le préteur
urbain, chose qu'il fit plusieurs fois dans la suite. Il annula
les obligations contractées envers le trésor public
avant la bataille d'Actium, excepté celles qui étaient
relatives aux édifices, et il brûla les anciens registres
de dettes envers l'État. Il n'admit pas dans l'enceinte
du Pomérium les cérémonies égyptiennes; d'ailleurs il
s'occupa des temples : ceux qui avaient été bâtis par des
particuliers, il ordonna à leurs enfants et à leurs descendants,
quand il en existait encore, de les réparer, et rétablit
lui-même les autres. Malgré cela, il ne s'attribua
pas la gloire de leur reconstruction, et la rendit à ceux
qui les avaient bâtis. Les séditions et les guerres civiles,
surtout pendant qu'il gouvernait avec Antoine et Lépidus,
avaient donné naissance à une foule d'illégalités et
d'injustices; il les abrogea toutes par un seul édit, leur
assignant pour terme son sixième consulat. Cette conduite,
qui lui valut de la gloire et des éloges, lui inspira le désir
de montrer d'une autre manière encore sa grandeur
d'âme, tant pour être par là encore plus honoré, que
pour affermir son pouvoir monarchique par le consentement
des citoyens en paraissant ne pas le leur imposer
malgré eux par la violence. Dans ce dessein, après s'être
entendu avec ceux des sénateurs qui étaient le plus favorablement
disposés à son égard, il vint au sénat, étant
consul pour la septième fois, et y lut ce qui suit :
[3] « Mon projet, Pères Conscrits, paraîtra, je le sais,
incroyable à quelques-uns d'entre vous. Ce qu'aucun
de vous qui m'écoutez ne voudrait faire lui-même, il
refuse de le croire de la bouche d'un autre, d'autant
plus que tout homme, par une jalousie naturelle envers
tout ce qui est au-dessus de lui, est plus porté à se méfier
d'un langage qui dépasse ces limites. De plus, je n'ignore
pas que ceux dont les paroles ne semblent pas croyables,
loin de persuader, passent, au contraire, pour des
fourbes. Si donc je venais faire une promesse que je ne
dusse pas exécuter sur-le-champ, je craindrais vivement
d'exposer ma résolution, de peur de recueillir
votre haine au lieu de votre faveur; mais, comme elle
sera immédiatement et aujourd'hui même suivie de
l'exécution, j'ai pleine confiance, non seulement de ne
pas encourir la honte d'un mensonge, mais même de
surpasser tous les hommes en bonne renommée. »
[4] « Il est en mon pouvoir de régner sur vous à perpétuité,
vous le voyez vous-mêmes : le parti opposé à
moi a été, tout entier, ou réprimé par les supplices,
ou ramené à la raison par ma clémence; celui qui
m'était favorable s'est, en retour de mes bienfaits,
enchaîné à ma personne et fortifié par la part qu'il
prend aux affaires; en sorte que nul ne désire une
révolution, et que, s'il survenait quelque événement
de ce genre, il ne serait que plus facile pour moi
d'y résister. Mes troupes sont remplies d'ardeur, de
dévouement et de force ; j'ai de l'argent, j'ai des alliés,
et, ce qui est le plus important, vos dispositions et
celles du peuple à mon égard sont telles que c'est
votre ferme volonté de m'avoir à votre tête. Cependant
je ne serai pas plus longtemps votre chef, et
personne ne me dira que, dans tout ce que j'ai fait précédemment,
j'aie agi en vue du pouvoir absolu : je
dépose tout pouvoir, je vous remets tout sans réserve,
les lois, les provinces, non pas seulement celles que
vous m'avez confiées, mais aussi celles que je vous ai
conquises depuis, afin que vous appreniez, par mes
actes mêmes, que, dans le principe, je n'ai désiré aucune
puissance, mais que mon intention véritable n'a été
que de venger mon père misérablement égorgé et
d'arracher la ville à de grandes et continuelles calamités.
[5] « Plût aux dieux que je n'eusse pas eu cette tâche à
entreprendre, c'est-à-dire plût aux dieux que Rome
n'eût pas eu un pareil service à réclamer de moi; que
nous eussions toujours, comme autrefois nos pères, nous
les hommes de ce siècle, vécu dès le principe au sein
de la paix et de la concorde. Mais puisqu'une destinée,
comme il est vraisemblable, vous a réduits à avoir besoin
de moi, quoique bien jeune alors encore, et à me
mettre à l'épreuve, tant que les affaires ont réclamé
mon assistance, j'ai tout fait avec un zèle au-dessus de
mon âge, j'ai tout accompli avec un bonheur au-dessus
de ce que mes forces comportaient; rien ne m'a détourné
de vous prêter mon assistance dans vos dangers,
ni fatigues, ni crainte, ni menaces d'ennemis,
ni prières d'amis, ni multitude de séditieux, ni délire
d'adversaires ; je me suis livré à vous sans réserve,
en vue de tous les hasards, j'ai exécuté et subi ce que
vous savez. De cela je n'ai, moi, retiré aucun profit,
excepté la délivrance de la patrie ; vous, vous avez
acquis la sûreté et le repos. Puis donc que la fortune
favorable vous a rendu par moi une paix sans danger,
une concorde à l'abri des séditions, reprenez et la
liberté et le gouvernement républicain; recevez aussi
les armes et les peuples soumis, et gouvernez-vous
selon vos anciens usages.
[6] «Que de tels sentiments ne vous surprennent
point, lorsque vous pouvez voir ma clémence, ma
douceur, mon amour du repos dans toutes les autres
circonstances, lorsque vous pouvez, en outre, considérer
que je n'ai jamais accepté aucun honneur exagéré
ni plus élevé que le commun des citoyens, bien que
maintes fois maints décrets de votre part m'en aient
décernés ; ne m'accusez pas non plus de folie parce que,
lorsqu'il est en mon pouvoir de vous commander et
d'être à la tête d'une si grande portion de l'univers, je
ne le veux pas. Pour moi, si l'on examine la justice,
j'estime qu'il est très juste que vous administriez vous-mêmes
vos affaires; si l'on examine l'intérêt, je regarde
comme l'intérêt le plus grand, pour moi, de ne pas avoir
d'embarras et de n'être en butte ni à l'envie ni aux complots;
pour vous, de jouir en liberté d'un gouvernement
sage et de votre choix; si l'on examine la gloire, motif
qui souvent décide bien des gens à entreprendre des
guerres et à s'exposer aux périls, comment n'acquerrai-je
pas une illustre renommée en renonçant à un si
grand empire ? comment n'acquerrai-je pas une grande
gloire pour avoir, descendant d'un poste si élevé, consenti
à être simple particulier ? Ainsi donc, si quelqu'un
de vous ne croit pas qu'un autre puisse en réalité penser
et dire véritablement de telles choses, qu'il ait, du moins,
confiance en moi. En effet, quels que soient la grandeur
et le nombre des bienfaits que je pourrais citer de moi
et de mon père envers vous, bienfaits pour lesquels nous
méritons, par-dessus tous les autres, votre amour et vos
honneurs, je n'en citerai pas de plus grand, je ne me
vanterai d'aucun autre que de celui-ci : il n'a pas voulu,
lorsque vous le lui offriez, accepter le pouvoir monarchique,
et moi, qui le possède, je le dépose.
[7] « Comment à ce bienfait comparer la conquête de
la Gaule, ou la soumission de la Mysie, ou la réduction
de l'Égypte, ou l'asservissement de la Pannonie,
Pharnace, Juba, Phraate, l'expédition de Bretagne, le
passage du Rhin? Ces exploits, sans doute, dépassent
en nombre et en grandeur ce que nos ancêtres tous
ensemble ont accompli dans les siècles précédents.
Mais aucun d'eux cependant ne mérite d'être comparé à
ce que je fais en ce moment, pas même les
guerres civiles, grandes, diverses et continuelles, que
nous avons terminées avec gloire, réglées avec humanité,
réprimant comme ennemi tout ce qui résistait,
sauvant comme ami tout ce qui cédait; en sorte que,
si le destin voulait que notre ville fût un jour de
nouveau malade, il serait à souhaiter pour elle de ne
connaître que de cette même manière les dissensions.
Car, lorsque avec des forces assez grandes, une vertu
et une fortune assez florissantes pour être en état, que
vous le vouliez ou non, d'exercer sur vous un pouvoir
absolu, loin de perdre la raison et de désirer la monarchie,
nous l'avons, lui, repoussée quand elle lui était
offerte, moi, déposée quand je la possédais, nous avons
fait là une chose plus qu'humaine. Si je tiens ce langage,
ce n'est pas pour en faire sottement vanité (je
n'en aurais pas dit un mot, si je devais en tirer un avantage
quelconque), c'est seulement pour que vous compreniez
bien que, malgré de grands et nombreux services
rendus à l'État, malgré des motifs particuliers
d'orgueil, nous nous félicitons surtout de ce que des
avantages que les autres recherchent, même par la
violence, nous, nous les refusons, même malgré la contrainte
qu'on nous impose.
[8] « Où trouver, en effet, pour ne point parler de
nouveau de mon père qui est mort, un homme plus
magnanime que moi ou plus favorisé des dieux ? que
moi qui, par Jupiter et Hercule ! ayant des soldats si
nombreux et si pleins de valeur, des citoyens, des alliés
dont je suis aimé, maître, à peu d'exceptions près,
de toute la mer située dans l'intérieur des colonnes
d'Hercule, possédant sur tous les continents des villes
et des provinces, n'ayant plus ni guerre au dehors ni
sédition au dedans, lorsque tous vous jouissez de la
paix et de la concorde, lorsque vous êtes pleins de
force, et, ce qui est le plus important, lorsque vous
m'obéissez volontairement, me décide librement et de
mon plein gré à quitter une telle puissance, à renoncer
à un si grand patrimoine ? Ainsi, si Horatius, si Mucius,
si Curtius, si Régulus, si les Décius ont voulu
affronter le danger et la mort pour conquérir la réputation
d'avoir accompli une action grande et belle, comment
n'aurais-je pas davantage désiré de faire une chose
qui doit me donner, dès mon vivant, une gloire supérieure
et à la leur et à celle des autres hommes tous ensemble ?
Que personne de vous, en effet, ne s'imagine que les
Romains autrefois recherchaient la vertu et la renommée,
tandis qu'aujourd'hui tout sentiment viril a disparu
de Rome. Qu'on ne me soupçonne pas non plus de
vouloir vous trahir ou vous livrer à quelques hommes
pervers, ou bien vous abandonner au pouvoir de la
multitude, pouvoir qui, loin de rien produire de bon,
a constamment, pour tous les hommes, produit toutes
sortes de calamités. Non, c'est à vous, à vous les hommes
les plus nobles et les plus sages, que je remets toutes
les affaires. Jamais je ne ferais la première de ces deux
choses, lors même qu'il me faudrait mourir mille fois,
ou même exercer le pouvoir monarchique; l'autre, je
la fais dans mon intérêt particulier et dans l'intérêt de
l'État. Car je suis accablé de fatigues et de peines ; ni
mon esprit ni mon corps n'y peuvent résister davantage;
et, de plus, je prévois l'envie et la haine naturelles,
chez certaines gens, même à l'égard des hommes
les plus vertueux, et les complots qui en sont la suite.
C'est pour ce motif que je préfère la sûreté d'une condition
privée entourée de gloire aux dangers d'un pouvoir
monarchique. Les affaires communes, réglées en
commun et par plusieurs à la fois, et ne dépendant
pas de la volonté d'un seul, seront beaucoup mieux
administrées. »
[9] « C'est pour cela que je vous prie, que je vous conjure
tous d'approuver et d'accueillir favorablement
cette résolution, en considération de tout ce que j'ai
fait pour vous et dans la guerre et dans mon administration
politique, et, en témoignage de votre entière
reconnaissance, de me permettre de vivre désormais
au sein du repos; afin que vous voyiez que, si je sais
commander, je sais aussi obéir, et que, tout ce que
j'ai imposé aux autres je puis souffrir qu'il me soit imposé
à moi-même. J'ai le ferme espoir de vivre en sûreté
et de n'avoir à redouter de personne aucune
offense, ni en paroles, ni en actions, tant, d'après la
conscience de mes actes, je m'assure en votre bienveillance
pour moi. Mais, dussé-je éprouver quelqu'un
de ces accidents qui arrivent à bien des gens (il est impossible,
en effet, principalement quand on a été mêlé à tant
de guerres, étrangères et civiles, et qu'on s'est trouvé
à la tête d'affaires si graves, de plaire à tous, je suis
tout disposé à préférer mourir simple particulier, avant
le terme fixé par le destin, plutôt que de devenir immortel
en exerçant le pouvoir monarchique. Il serait,
d'ailleurs, glorieux encore pour moi, qui n'ai mis personne
à mort pour maintenir mon autorité, de succomber
pour n'avoir pas exercé le pouvoir monarchique,
et celui qui aurait osé me tuer serait, de toute
façon, puni et par la divinité et par vous. C'est ce qui
est arrivé pour mon père : car il a été proclamé égal
aux dieux, et il a obtenu des honneurs éternels, tandis
que ses meurtriers ont, misérables, misérablement
péri. Nous ne saurions devenir immortels; cependant
une belle vie, une belle mort, nous acquièrent en quelque
sorte ce privilège. C'est pour ce motif que, déjà en
possession de l'un et espérant posséder l'autre, je vous
remets les armes, les provinces, les revenus et les lois,
me contentant de vous dire quelques paroles seulement,
de peur que, par crainte de la grandeur et aussi
de la difficulté des affaires, vous ne vous découragiez,
ou bien que, par dédain, vous ne les négligiez comme
pouvant être facilement administrées.
[10] « Je n'hésiterai pas néanmoins à vous suggérer
sommairement, sur chacun des points principaux, les mesures
qu'il faut adopter. Quelles sont donc ces mesures ?
D'abord, maintenez fortement les lois établies et n'en
changez aucune ; car persister dans la même voie, lors
même qu'elle serait moins bonne, est plus avantageux
que d'innover sans cesse, même avec apparence d'amélioration.
Ensuite, toutes leurs prescriptions et toutes
leurs défenses, observez-les, non pas seulement dans
vos paroles, mais aussi dans vos actions; non pas seulement
en public, mais aussi en particulier, si vous ne
voulez pas être punis, mais récompensés. Confiez le
gouvernement des provinces, tant celles qui sont pacifiées
que celles où règne encore la guerre, aux hommes
les plus vertueux et les plus capables, sans porter envie
à aucun d'eux, mais en rivalisant de zèle, non pour
faire prévaloir celui-ci sur celui-là, mais pour procurer
à l'État le salut et la prospérité. Récompensez les citoyens
qui se conduisent ainsi, punissez ceux qui se
conduisent autrement. Faites que vos intérêts privés
soient les intérêts communs de l'État, abstenez-vous
des biens publics comme de biens étrangers. Conservez
soigneusement votre fortune et ne désirez pas celle
qui ne vous appartient point ; n'outragez et ne pillez
ni les peuples alliés ni les peuples soumis, n'attaquez
pas les ennemis et ne les redoutez pas. Ayez
toujours les armes en main, mais non pour vous en
servir les uns contre les autres, ni contre ceux qui
sont en paix. Entretenez suffisamment les soldats, pour
que le besoin ne leur fasse pas convoiter rien de ce
qui est à autrui; mais, en même temps, contenez-les
et disciplinez-les de façon que leur licence ne cause
aucun mal. Mais à quoi bon m'étendre en longs discours
pour vous exposer tout ce qu'il convient de
faire, quand vous pouvez comprendre aisément, d'après
ces paroles, le reste des mesures que vous devez
adopter? Encore un mot, et je finis : si vous gouvernez
de la sorte, vous serez heureux et vous me comblerez
de joie, moi qui, vous ayant trouvés en proie à
des séditions funestes, vous ai amenés à l'état actuel;
mais, si vous êtes incapables d'exécuter rien de tout
cela, vous me ferez repentir et vous précipiterez de
nouveau l'État dans des guerres nombreuses et dans
de grands périls. »
[11] Cette lecture de César excita des sentiments divers
dans le sénat. Un petit nombre de sénateurs,
en effet, connaissait ses intentions et lui prêtait son
concours; parmi les autres, ceux-ci suspectaient ses paroles,
ceux-là y ajoutaient foi, et, d'une part comme de
l'autre, ils admiraient également, ceux-ci son artifice,
ceux-là sa résolution ; ceux-ci s'affligeaient de son
hésitation, ceux-là de son repentir. Quelques-uns,
en effet, commençaient à haïr le gouvernement populaire
comme un gouvernement fertile en séditions; ils
approuvaient le changement de la constitution ; ils aimaient
César, et, malgré la diversité de leurs sentiments,
ils avaient des pensées semblables. Car, tout en croyant
à la vérité des paroles de César, ils ne pouvaient être
contents, les uns à cause de leurs craintes, les autres
à cause de leurs espérances; ils n'osaient pas non plus,
en témoignant leur incrédulité, le blâmer ou l'accuser,
ceux-ci parce qu'ils avaient peur, ceux-là parce qu'ils
n'en avaient pas dessein. Aussi tous, nécessité ou feinte,
le crurent; ceux-ci n'osaient pas, ceux-là ne voulaient
pas le louer ; et plusieurs fois, soit pendant le cours de
sa lecture, soit encore après, ils firent entendre leurs
cris pour le prier d'accepter un pouvoir monarchique et
pour lui suggérer toutes les raisons propres à l'y décider,
et ils ne cessèrent que lorsqu'ils l'eurent forcé de
prendre l'autorité absolue. Alors César fit aussitôt rendre
un décret accordant aux soldats prétoriens une paye
double de celle des autres, afin d'avoir une garde véritable.
Telle est la vérité sur le désir qu'il eut de renoncer à la monarchie.
[12] Ce fut de cette manière qu'il se fit confirmer l'empire
par le sénat et par le peuple. Voulant néanmoins
paraître populaire, il se chargea de la surveillance et
de la direction de toutes les affaires publiques, parce qu'elles
réclamaient des soins, mais il déclara qu'il ne gouvernerait
pas seul toutes les provinces, et que celles dont il aurait
le gouvernement, il ne les garderait pas tout le temps;
il remit au sénat les plus faibles comme étant pacifiées et
exemptes de guerre ; quant aux plus fortes, il les retint
comme présentant des périls et des dangers, soit parce
qu'elles étaient voisines des ennemis, soit parce qu'elles
étaient capables encore, par elles-mêmes, de causer quelque
grande agitation ; c'était en apparence pour que le
sénat pût sans crainte jouir des plus belles, tandis que, lui,
il aurait les fatigues et les dangers, mais en réalité pour
que, sous ce prétexte, les autres fussent sans armes et sans
forces, tandis que lui seul aurait des armées à sa disposition
et entretiendrait des soldats. Pour ces motifs, il fut
résolu que l'Afrique et la Numidie, l'Asie et la Grèce
avec l'Épire, la Dalmatie, la Macédoine, la Sicile, la
Crète avec la Libye Cyrénaïque, la Bithynie avec le Pont,
qui y confine, la Sardaigne et la Bétique, appartiendraient
au peuple et au sénat; et que César aurait le reste
de l'Espagne, la Tarragonaise et la Lusitanie, ainsi que
toutes les Gaules, la Narbonnaise, la Lyonnaise, l'Aquitaine
et la Celtique, avec leurs colonies. Quelques
Celtes, en effet, que nous appelons Germains, occupant
toute la Celtique voisine du Rhin, ont fait donner le
nom de Germanie, tant à la partie supérieure, c'est-à-dire
à celle qui commence aux sources du fleuve, qu'à la
partie inférieure, c'est-à-dire à celle qui s'étend jusqu'à
l'Océan Britannique. Ces provinces donc, ainsi que la
Coélé-Syrie, la Phénicie, Cypre et l'Égypte, furent alors
la part de César; car, dans la suite, il rendit au peuple
Cypre et la Gaule Narbonnaise, et prit en échange la
Dalmatie. Ce changement eut également lieu plus tard
pour plusieurs autres provinces, comme le fera voir la
suite de cette histoire. Je les ai citées ainsi parce que,
aujourd'hui, chacune d'elles a un préfet particulier, tandis
que, anciennement et pendant longtemps, deux ou
trois ensemble étaient gouvernées par un seul. Je n'ai pas
fait mention du reste, parce que les unes ne furent que
plus tard ajoutées à l'Empire, et que les autres, bien qu'alors
déjà soumises, n'étaient pas gouvernées par les Romains,
mais ou se gouvernaient d'après leurs propres
lois ou étaient concédées à des rois i celles d'entre elles
qui, dans la suite, passèrent sous le gouvernement des
Romains, furent ajoutées aux provinces du prince régnant.
Telle fut la division des provinces.
[13] César voulant, même dans ces conditions, écarter
aussi loin que possible l'idée de tout projet monarchique,
se chargea pour dix ans du gouvernement des provinces
qui lui étaient données; il promit de rétablir l'ordre dans
cet espace de temps, et il ajouta, avec une jactance juvénile,
que, si elles étaient pacifiées plus tôt, il les rendrait plus tôt.
Il donna aux sénateurs le gouvernement de
ces deux sortes de provinces, excepté celui de l'Égypte
(seule, cette province fut, pour les raisons que j'ai dites,
confiée au chevalier nommé plus haut) : ces gouverneurs
devaient être les uns annuels et tirés au sort, à moins que,
par le nombre de ses enfants ou par un mariage, un citoyen
n'eût obtenu un privilège; il voulut aussi qu'ils
fussent pris dans l'ensemble du sénat, sans pouvoir
ceindre l'épée ni porter le costume militaire; que le
titre de proconsul fût attribué non pas seulement aux
deux citoyens qui avaient géré le consulat, mais aussi
à ceux qui avaient exercé la préture, ou même qui
avaient été mis au rang d'anciens préteurs ; qu'ils eussent,
les uns et les autres, des licteurs en même nombre que
les lois leur en accordaient dans Rome ; qu'ils prissent,
aussitôt sortis du Pomoerium, les insignes de leur autorité
et les conservassent tout le temps jusqu'à leur retour.
Quant aux autres, il statua qu'ils seraient choisis
par lui, qu'ils seraient appelés ses légats et propréteurs,
lors même qu'ils seraient des personnages consulaires.
Ces deux titres ayant longtemps été en honneur du
temps du gouvernement populaire, il donna aux gouverneurs
qui étaient à son choix le titre de préteurs,
comme un titre de tout temps appliqué à la guerre, en les
appelant propréteurs ; aux autres, il donna celui de consuls,
comme ayant des fonctions plus pacifiques, les désignant
par le titre de proconsuls. Il conserva, même en Italie,
ces titres de préteur et de consul à tous ceux qui avaient une
charge au dehors, comme s'ils n'eussent été que des remplaçants.
Il voulut que les gouverneurs à son choix, désignés par le mot
de propréteurs, eussent une autorité qui n'avait pas pour limite
celle d'une année, mais bien celle qu'il lui plaisait, avec permission
de porter le "paludamentum" et l'épée, quand ils avaient
droit de vie et de mort sur les soldats. Personne, en effet,
ni proconsul, ni propréteur, ni procurateur, n'a permission
de porter l'épée, quand la loi lui refuse le pouvoir de mettre
à mort un soldat; mais sénateurs et chevaliers, quand ils sont
en possession de ce pouvoir, jouissent de ce droit.
Voilà ce qui a lieu. Les propréteurs ont tous également six licteurs,
même ceux qui n'ont point passé par le consulat et qu'on désigne
par un nom formé de ce nombre six; les uns et les autres
prennent également les ornements de leurs charges
en arrivant dans la province qui leur est attribuée, et les
déposent aussitôt qu'ils ont cessé leurs fonctions.
[14] Tels furent les règlements et les conditions établies
pour l'envoi, des deux parts, de gouverneurs pris parmi
les anciens préteurs et les anciens consuls. L'empereur
les envoyait, où et quand il voulait; beaucoup même de
préteurs et de consuls en charge obtinrent des gouvernements
de provinces, ce qui aujourd'hui a encore lieu
parfois. Il attribua au sénat, et en particulier aux consulaires,
l'Afrique et l'Asie ; les autres provinces à
ceux qui avaient été préteurs ; à tous, il fit la défense
commune de tirer au sort aucun gouvernement
avant cinq ans écoulés depuis l'exercice d'une magistrature
urbaine. Quelquefois tous les magistrats
dans ces conditions, bien que leur nombre fût plus
grand que celui des provinces, les tiraient néanmoins au
sort; plus tard, comme quelques-uns d'entre eux gouvernaient
mal, leurs provinces furent ajoutées à celles
de l'empereur, et de cette façon, c'est, en quelque
sorte, lui qui leur donne leurs gouvernements; car il
admet à tirer au sort un nombre de magistrats égal à celui
des provinces, et ceux qu'il veut. Quelques empereurs
envoyèrent des magistrats de leur choix, même
dans ces provinces, et parfois leur laissèrent leur gouvernement
plus d'une année ; quelques-uns aussi confièrent
des provinces à des chevaliers en place de sénateurs.
Voilà ce qui fut alors réglé pour les sénateurs ayant
droit de vie et de mort sur leurs administrés. Dans
les provinces dites du peuple et du sénat, ce sont des
magistrats n'ayant pas ce pouvoir qu'on envoie, tels
que les questeurs nommés par le sort et les assesseurs
des grands magistrats. Je puis justement les appeler ainsi
en raison, non pas de leur nom, mais en raison de leur
fonction, ainsi que je l'ai dit, puisque les autres leur
donnent en grec le nom de g-presbeutai (légats). J'ai
suffisamment parlé plus haut de cette appellation. Quant
aux assesseurs, chaque magistrat se choisit lui-même les
siens ; les préteurs, un de leur ordre ou d'un ordre inférieur,
et les consulaires trois parmi les personnages du
même rang, avec l'approbation de l'empereur. Il y eut
bien à leur sujet quelques innovations, mais, comme
elles cessèrent promptement, il suffira d'en parler selon
l'occasion.
[15] Voilà ce qui a lieu pour les provinces du peuple.
Quant aux autres, qu'on appelle provinces de l'empereur,
et où il se trouve plus d'une légion de citoyens, on y
envoie pour les gouverner des magistrats choisis par lui-même,
la plupart du temps d'anciens préteurs et aussi
d'anciens questeurs, ou même des hommes ayant exercé
quelque autre magistrature intermédiaire. Voilà pour ce
qui regarde les sénateurs ; parmi les chevaliers, l'empereur
choisit lui-même les tribuns militaires, tant ceux
qui ont fait partie du sénat que les autres membres de
cet ordre, différence sur laquelle je me suis expliqué
plus haut, pour les déléguer, les uns seulement dans les
villes jouissant du droit de cité, les autres, dans les villes
étrangères, suivant les règlements du premier César ; les
procurateurs (c'est le nom de ceux qui reçoivent les
revenus publics et font les dépenses prescrites), les
procurateurs, tirés, les uns des chevaliers, les autres
des affranchis, sont, eux, envoyés indifféremment par
lui dans toutes les provinces, tant dans les siennes que
dans celles du peuple, à moins que les proconsuls ne
lèvent eux-mêmes les tributs dans les pays qu'ils gouvernent.
L'empereur donne aussi quelques instructions
aux procurateurs, aux proconsuls et aux propréteurs
pour qu'en se rendant dans leurs provinces, leurs fonctions
soient bien déterminées.
En outre, il fut alors décidé qu'ils auraient, eux et les autres magistrats,
un salaire. Car, anciennement, c'étaient des entrepreneurs qui
s'obligeaient envers le trésor public à fournir aux gouverneurs
de provinces les objets auxquels leur charge leur
donnait droit ; mais, sous César, ces gouverneurs commencèrent
à recevoir pour la première fois un salaire fixe.
Ce salaire ne fut pas uniformément le même pour tous,
il fut proportionné à ce qu'exigeait le besoin ; pour les
procurateurs même, l'importance de la somme qu'ils
touchent sert à marquer leur rang. On adopta à l'égard
de tous également des dispositions en vertu desquelles
ils devaient ne pas faire d'enrôlements ni lever de sommes
plus fortes que celles qui leur étaient prescrites, à
moins d'un décret du sénat ou d'un ordre de l'empereur;
sortir de la province aussitôt le successeur arrivé, ne
pas s'attarder en route, et être de retour à Rome dans
un délai de trois mois.
[16] Voilà quels furent à peu près les règlements alors
sanctionnés : car, en fait, César, attendu qu'il était
maître des finances (en apparence le trésor public était
distinct du sien, mais, en réalité, les dépenses se faisaient
à son gré) et qu'il avait l'autorité militaire, devait
exercer en tout et toujours un pouvoir souverain.
Quand il y eut dix ans écoulés, un décret y ajouta cinq
autres années, puis encore cinq, ensuite dix, puis encore
dix nouvelles, en cinq fois différentes; de sorte
que, par cette succession de périodes décennales, il
régna toute sa vie. C'est pour cela que les empereurs qui
lui succédèrent, bien que non élus pour un temps déterminé,
mais une seule fois pour tout le temps de leur
vie, ne laissèrent pas de célébrer chaque fois cette période
de dix ans, comme étant une époque de renouvellement
de leur autorité ; et cela se pratique encore aujourd'hui.
César donc avait auparavant déjà, lors de
son discours pour refuser la royauté et pour établir la
division des provinces, reçu de nombreux privilèges :
ainsi on avait alors décrété que des lauriers seraient
placés devant son habitation souveraine et qu'une
couronne de chêne y serait suspendue, comme s'il ne
cessait de vaincre les ennemis et de sauver les citoyens.
Or on donne le nom de palais à la demeure de
l'empereur, non qu'il lui ait été jamais attribué par une
décision publique, mais parce que César habitait sur le
Palatin, qu'il y avait son prétorium, et que sa maison
emprunta un certain éclat à la montagne entière qui
avait autrefois été habitée par Romulus; et c'est pour
cela aussi que, lors même que l'empereur loge autre
part, sa résidence n'en prend pas moins le nom de palais.
Après que César eut mis ses promesses à exécution,
le surnom d'Auguste fut ajouté à son nom
par le sénat et par le peuple. Car, comme on avait résolu
de lui donner un titre en quelque sorte particulier,
et que ceux-ci proposaient et approuvaient une résolution,
ceux-là une autre, César désirait vivement être
nommé Romulus; mais s'étant aperçu que ce serait
se faire soupçonner d'aspirer à la royauté, il y renonça
et fut appelé Auguste, comme étant plus qu'un homme.
En effet, les objets les plus respectables, les plus saints,
sont dits augustes. C'est pour cela qu'en grec on l'a ap-
pelé g-Sebastos; c'est-à-dire vénérable, du verbe g-sebazesthai.
[17] Ce fut ainsi que la puissance du peuple et du
sénat passa tout entière à Auguste, et qu'à partir de cette
époque fut établie une monarchie pure. Car on peut
avec vérité appeler cela une monarchie, bien que le pouvoir
ait été quelquefois exercé par deux ou par trois
chefs à la fois. Les Romains avaient pour ce mot de
monarchie une haine telle qu'ils ne donnèrent à leurs
empereurs ni le nom de dictateurs, ni celui de rois, ni
aucun autre de ce genre; néanmoins, le gouvernement de
l'État étant dans les mains de l'empereur, il est impossible
que les Romains ne soient pas soumis à une autorité
royale. Les magistratures régulièrement établies
d'après les lois subsistent bien encore aujourd'hui, quant
au nombre, à l'exception de celle de censeur, ce qui
n'empêche pas que tout se règle, tout s'administre suivant
le bon plaisir de celui qui est au pouvoir. Cependant,
afin de paraître tenir ce privilège non de leur
puissance, mais des lois, ils s'emparèrent, en conservant
les mêmes noms, excepté pour la dictature, de
toutes les dignités qui, sous la république, avaient,
par la volonté de ces deux ordres, une grande autorité.
C'est ainsi qu'ils sont consuls plusieurs fois, qu'ils se
donnent le nom de proconsuls autant de fois qu'ils sortent
du Pomoerium ; que le titre d'imperator appartient
non pas seulement à ceux qui ont remporté une victoire,
mais aussi à tous les autres, qui le prennent en tout temps,
pour signifier leur souveraineté, en place de celui de
roi et de celui de dictateur. Sans s'attacher à ces noms,
attendu qu'ils ont été bannis, une fois pour toutes, de la
constitution, ils ne s'en assurent pas moins le bénéfice
sous celui d'empereurs. C'est en vertu de ces titres qu'ils
ont le droit d'opérer le recrutement de l'armée, de lever
des contributions, d'entreprendre la guerre et de conclure
la paix, de commander toujours et partout pareillement
les soldats étrangers et les légions, de sorte que,
dans l'enceinte du Pomoerium, ils ont le pouvoir de mettre
à mort les chevaliers et les sénateurs, et qu'ils ont
autorité pour faire ce que faisaient autrefois les consuls
et les autres magistrats exerçant l'autorité suprême :
censeurs, ils surveillent notre vie et nos moeurs et procèdent
au dénombrement des citoyens ; ils inscrivent les
uns sur les rôles de l'ordre équestre et sur ceux de
l'ordre sénatorial, et en effacent les autres suivant
qu'ils le jugent bon. Comme, en outre, ils sont revêtus
de tous les sacerdoces, que ce sont eux qui
donnent aux autres la plupart de ces sacerdoces,
que l'un d'eux, lors même que l'État a deux et jusqu'à
trois chefs, est grand pontife, ils sont les maîtres
de toutes choses, profanes et sacrées. La puissance
appelée tribunitienne, puissance que possédaient
autrefois, au temps où ils florissaient, les véritables tribuns,
leur confère le droit de casser les décisions rendues
par un magistrat, quand ils les désapprouvent, celui
de ne pas être outragés, et, dans le cas où ils se croiraient
offensés par des actes ou même par des paroles, celui d'en
faire périr, sans jugement, l'auteur comme un maudit. Les
empereurs, étant patriciens, croient, il est vrai, qu'il ne
leur est en aucune façon permis d'être tribuns, mais il
n'en exercent pas moins la puissance de cette charge
dans toute son étendue, et c'est par elle qu'ils comptent la
suite des années de leur règne, comme s'ils la recevaient
chaque année avec les divers tribuns du peuple qui se
succèdent. Ils ont emprunté à la république ces différents
pouvoirs avec les attributions réglées par les lois,
leur conservant leurs mêmes noms, afin de sembler ne
rien avoir qui ne leur ait été, pour ainsi dire, donné.
[18] Ils acquirent aussi un autre droit qui n'avait jamais,
dans les temps anciens, été ouvertement concédé à aucun
Romain, celui en vertu duquel il leur est permis de faire
actes de tribuns et tous autres. Car ils sont affranchis des
lois, comme le dit le latin, c'est-à-dire qu'ils sont libres
de toute contrainte légale et ne sont soumis à aucune
des lois écrites. C'est ainsi qu'à l'aide de ces noms républicains,
ils se sont emparés de toute la puissance
dans l'État, de manière à posséder tout ce que possédaient
les rois, moins l'odieux du nom. Car l'appellation
de César et celle d'Auguste ne leur confèrent aucun pouvoir
particulier : elles ne servent qu'à marquer, l'une, la
succession de la race, l'autre, l'éclat de leur dignité.
Peut-être le surnom de Père leur donne-t-il sur nous
tous une sorte d'autorité comme celle qu'avaient autrefois
les pères sur leurs enfants ; toutefois ce n'est nullement
dans cette vue qu'il leur a été attribué; c'est un honneur,
une invitation, pour eux, d'aimer leurs sujets comme
leurs enfants; pour leurs sujets, de les vénérer comme
des pères. Voilà quels sont les titres dont les empereurs
font usage suivant les lois et suivant un usage devenu usage
de la patrie. Aujourd'hui tous ces titres, à l'exception
de celui de censeur, leur sont, la plupart du temps, donnés
à la fois ; jadis ils leur étaient décernés séparément
en diverses circonstances. Quelques empereurs, en effet,
reçurent la censure suivant le sens antique, et Domitien
la reçut à vie; mais aujourd'hui la chose n'a plus lieu :
bien que possédant la réalité de cette magistrature, les
princes n'y sont pas élus, et ils n'en portent le titre que
lorsqu'ils font le dénombrement des citoyens.
[19] Le gouvernement prit ainsi, à cette époque, une
forme meilleure et plus salutaire ; car il était de toute
impossibilité aux Romains de se sauver avec le gouvernement
républicain. Du reste, les événements qui se
passèrent dans la suite ne sauraient être racontés de la
même manière que ceux qui ont précédé. Autrefois, en
effet, toutes les affaires, quelque loin que la chose arrivât,
étaient soumises au sénat et au peuple, et, par
conséquent, tout le monde les connaissait et plusieurs
les écrivaient. Aussi la vérité, bien que quelques-uns
aient, dans leur récit, cédé à la crainte ou à la faveur, à
l'amitié ou à la haine, se trouvait cependant, jusqu'à un
certain point, chez les autres qui avaient écrit les
mêmes faits, et dans les Actes publics. Mais, à partir de
cette époque, la plupart des choses commencèrent à se
faire en cachette et en secret : car, bien que parfois
quelques-unes fussent publiées, comme il n'y avait
pas de contrôle, cette publication inspire peu de confiance,
attendu qu'on soupçonne que tout est dit et fait
selon le gré du prince et de ceux qui exercent la puissance
à ses côtés. De là, beaucoup de faits répandus qui
n'ont pas eu lieu, beaucoup d'ignorés qui sont réellement
arrivés ; il n'est rien, pour ainsi dire, qui ne soit
publié autrement qu'il s'est passé. D'ailleurs, la grandeur
de l'empire et la multitude des affaires rend très difficile
de les connaître exactement. En effet, une foule
de choses à Rome, quantité d'autres dans les pays
soumis, ou dans les pays en guerre avec nous, se succèdent,
pour ainsi dire, chaque jour, sur lesquelles
personne n'est à portée de connaître rien de certain,
hormis ceux qui les accomplissent ; le plus grand nombre
n'apprend même pas, dans le principe, qu'elles ont eu
lieu. C'est pour cette raison que tous les événements
que, dans la suite du temps, il sera nécessaire de raconter,
je les rapporterai désormais à peu près comme
ils se sont transmis, qu'ils soient réellement arrivés ainsi
ou qu'ils soient arrivés de toute autre manière. J'y
joindrai néanmoins, autant que possible, mon opinion
personnelle toutes les fois que j'ai pu, par mes nombreuses
lectures, par ce que j'ai entendu et ce que j'ai vu,
former une conjecture différente de la tradition vulgaire.
[20] César donc, ainsi que je l'ai dit, fut surnommé Auguste,
et, dans la nuit suivante, il eut un présage dont
la signification ne manquait pas d'importance : le Tibre
débordé couvrit toute la partie basse de Rome, au point
de la rendre navigable ; les devins, d'après ce prodige,
prédirent que César s'élèverait à une grande puissance et
qu'il aurait la ville tout entière sous sa domination.
Quelque exagérées que fussent les propositions des uns
et des autres en son honneur, un certain Sextus Pacuvius,
d'autres disent Apudius, les surpassa tous : en plein
sénat il se dévoua lui-même à César, à la manière espagnole,
et conseilla aux autres de l'imiter. Auguste l'en
empêchant, il s'élança vers la multitude qui se tenait au
dehors (il était tribun du peuple), et, courant çà et là
par les carrefours et les rues, il la força, elle et le reste
des citoyens, à se dévouer à Auguste : de là, cette coutume,
lorsque nous nous adressons au chef de l'État,
de lui dire : « Nous te sommes dévoués. » Pacuvius fit
que tout le monde offrit un sacrifice à cette occasion;
de plus, un jour, dans une assemblée du peuple, il déclara
qu'il instituerait Auguste son héritier pour une
part égale avec son fils; ce n'était pas qu'il eût une
grande fortune, mais il voulait y faire ajouter ; ce qui
arriva en effet.
[21] Auguste remplit avec zèle les fonctions de souverain,
d'autant plus qu'elles semblaient lui être données
volontairement par tous, et, en outre, il porta un grand
nombre de lois. Je n'ai nul besoin d'entrer dans un détail
scrupuleux pour chacune d'elles, excepté quand
elles intéressent mon récit. Je ferai de même pour ce
qui se passa dans la suite, de peur d'être importun
rien qu'en accumulant des faits que les gens même
de la profession ne recherchent pas scrupuleusement.
Néanmoins Auguste, pour ses lois, ne se contentait
pas de son propre sentiment; il y en avait qu'il soumettait
à la délibération du peuple, afin que, dans le
cas où quelques dispositions n'auraient pas plu, il pût,
en étant instruit à l'avance, les corriger ; car il encourageait
tout le monde à lui communiquer ce qu'il avait
trouvé de mieux et il accordait une grande liberté de langage ;
il y avait même des articles qu'il remaniait. D'ordinaire,
il prenait comme conseillers, pendant six mois,
les consuls, ou le consul lorsqu'il remplissait lui-même les
fonctions consulaires, avec un membre de chaque magistrature
et, parmi les sénateurs, quinze, que le sort désignait,
de manière à être, par eux, censé faire, pour ainsi
dire en commun avec tous les autres, ses règlements.
Il y avait bien, en effet, quelques affaires qu'il soumettait
au corps entier du sénat; mais, convaincu néanmoins
qu'il valait mieux examiner tranquillement à l'avance,
avec un petit nombre de personnes, la plupart et les plus
importantes d'entre elles, il se conduisait d'après ces principes,
et parfois même il présidait les tribunaux avec ses
conseillers. Le sénat entier avait, en effet, sa justice à
part, et répondait, dans certaines circonstances, aux ambassades
et aux messages des peuples et des rois ; tandis
que le peuple se réunissait dans ses comices et dans ses
assemblées, où néanmoins il rie se passait rien qui déplût
à Auguste. Quant aux magistrats, l'empereur recommandait
lui-même certains candidats de son choix ;
pour les autres, tout en abandonnant leur élection au
peuple et aux plébéiens conformément à l'usage antique,
il veillait à ce qu'on ne nommât personne d'indigne,
et qu'il n'y eût ni coalition ni brigue. Tel fut l'ensemble
de l'administration d'Auguste.
[22] Maintenant je rapporterai, en indiquant les consuls
sous lesquels il est arrivé, chacun des faits nécessaires à
raconter. En l'année que j'ai marquée, voyant que l'incurie
avait rendu impraticables les routes hors des murailles,
il confia à divers sénateurs le soin de réparer les
autres à leurs frais ; quant à la voie Flaminia, comme il
fallait l'approprier au passage d'une armée, ce fut lui qui
s'en chargea. Cette voie fut donc alors mise sur-le-champ
en état, et des statues, supportées par des arcs de triomphe,
furent, à propos de cette réparation, élevées en
l'honneur du prince, tant sur le pont du Tibre qu'à Ariminum;
les autres voies furent plus tard réparées aux frais
du trésor public, car aucun sénateur ne se décidait
volontairement à en faire la dépense, ou, si l'on veut, aux
frais d'Auguste. Je ne saurais, en effet, établir de différence
entre les deux trésors, bien qu'Auguste ait fait
briser, pour être converties en monnaie, plusieurs statues
d'argent qui lui avaient été érigées par ses amis et par
certains peuples, afin de faire considérer comme provenant
de ses propres deniers toutes les sommes que,
disait-il, il dépensait : aussi n'ai-je pas l'intention
de dire si les divers empereurs ont parfois pris sur
les deniers publics ni s'ils ont parfois donné par eux-mêmes.
L'un et l'autre, en effet, ont eu souvent lieu.
Pourquoi d'ailleurs relater de pareilles choses comme
des prêts ou des dons, lorsque le peuple et l'empereur
usaient des uns et des autres en commun? Voilà ce que
fit alors Auguste ; de plus, il partit comme pour aller
faire une expédition en Bretagne, mais, arrivé en Gaule,
il s'y arrêta, parce que les Bretons avaient cru devoir
lui envoyer des parlementaires, et que les affaires de
la Gaule étaient encore en désordre à cause des guerres
civiles qui en avaient immédiatement suivi la conquête.
Il fit le dénombrement des Gaulois et régla leur état
civil et politique. De là, il passa en Espagne et organisa
également cette province.
[23] Après cela, il fut lui-même consul pour la huitième
fois, avec Statilius Taurus, et Agrippa fit la dédicace
de l'enceinte appelée les Septa (il ne s'était engagé
à réparer aucune route ; or, ces Septa, bâtis par Lépidus
dans le Champ-de-Mars avec des portiques à l'entour,
pour la tenue des comices par tribus, furent décorés
de bancs de pierre et de peintures par Agrippa qui
les nomma Septa Julia en l'honneur d'Auguste. Agrippa,
loin d'être, à raison de ce fait, en butte à l'envie, s'acquit
au contraire l'estime du prince et celle de tous les
autres citoyens (la cause en est que, tout en conseillant
les mesures les plus clémentes, les plus glorieuses et les
plus utiles, et en aidant à leur exécution, il ne s'en attribuait
pas le moins du monde l'honneur, et qu'il usait
des distinctions qu'il recevait d'Auguste non dans l'intérêt
de son ambition ou de son propre plaisir, mais
pour l'avantage de l'empereur et pour celui du public) ;
tandis que les honneurs rendirent Cornélius Gallus
insolent. Il se laissa aller contre Auguste à une foule de
paroles insensées et même d'actes coupables : il s'éleva
à lui-même des statues dans toute l'Égypte, pour ainsi
dire, et inscrivit toutes ses actions sur les pyramides.
Il fut accusé, à raison de ces faits, par Valérius Largus,
son compagnon et son commensal, et noté d'infamie par
Auguste, avec défense d'habiter dans les provinces de
César. A la suite de cela, un grand nombre d'autres attaquèrent
Gallus et intentèrent une foule d'accusations
contre lui ; le sénat tout entier décréta qu'il serait condamné
judiciairement et exilé, ses biens confisqués, pour
être donnés à Auguste, et que les sénateurs offriraient
un sacrifice à cette occasion. Gallus, pénétré de douleur,
se déroba au supplice par la mort.
[24] Une chose qui prouva le peu de sincérité de la
multitude, c'est que cet homme, qu'elle avait jusqu'alors
adulé, elle montra en ce moment à son égard des
dispositions telles qu'il fut forcé de se donner la mort
de sa propre main, et qu'elle passa du côté de Largus
dont la faveur commençait à croître, toute prête, s'il
arrivait à celui-ci quelque chose de pareil, à prendre
contre lui les mêmes résolutions. Proculéius, néanmoins,
ne craignit pas, un jour qu'il le rencontra, de se prendre
le nez et la bouche de sa propre main, pour montrer à
ceux qui l'entouraient qu'il n'y avait pas sûreté même à
respirer en présence de cet homme. Un autre vint le
trouver, bien qu'inconnu de lui, avec des témoins, et
lui demanda s'il le reconnaissait : Largus ayant répondu
négativement, il prit acte de cette dénégation, comme
s'il n'était pas possible à un méchant de calomnier quelqu'un,
même lorsqu'il ne l'a pas connu auparavant.
Mais la plupart imitent plutôt, quoique perverses, les
actions d'un homme, qu'ils ne se mettent en garde contre
son malheur; c'est ainsi qu'alors M. Égnatius Rufus,
après avoir été édile, après avoir, entre beaucoup
d'autres belles actions, aidé de ses propres esclaves et
de quelques autres qu'il louait, porté secours aux maisons
incendiées cette année-là, après avoir, en récompense
de cette conduite, reçu du peuple les sommes
nécessaires pour les dépenses de sa charge et été élu
préteur par dérogation aux lois, en conçut un tel orgueil
et un tel mépris pour Auguste qu'il fit afficher qu'il
avait remis à son successeur la ville sans dommage et
dans toute son intégrité. Tous les principaux citoyens
et Auguste surtout furent irrités d'un pareil acte, et Auguste
ne devait pas tarder à lui apprendre a ne pas se
montrer plus fier que les autres ; mais, pour le moment,
il se contenta de recommander aux édiles de veiller à
ce qu'il n'y eût aucun incendie, ou, s'il s'en déclarait,
d'avoir à éteindre le feu .
[25] Cette même année, Polémon, roi du Pont, fut
inscrit au nombre des amis et alliés du peuple romain,
et les premières places à tous les théâtres furent, dans
tout son royaume, accordées aux sénateurs : Auguste,
au moment de passer en Bretagne avec son armée (les
Bretons n'avaient pas voulu accepter ses conditions),
fut retenu par les Salasses, qui se soulevèrent contre
lui, et par les Cantabres et les Astures, qui lui firent la
guerre. Le premier de ces deux peuples habite au pied
des Alpes, comme je l'ai déjà dit; les deux autres, au
pied des Pyrénées, la partie la plus forte du côté de
l'Espagne et la plaine située au-dessous de cette montagne.
Ce fut pour cette raison qu'Auguste (il était déjà
consul pour la neuvième fois avec M. Silanus), envoya
Térentius Varron contre les Salasses. Celui-ci les ayant,
par des incursions sur plusieurs points à la fois, empêchés
de devenir par leur réunion difficiles à réduire, les
vainquit aisément, attendu qu'ils ne venaient que par
petites troupes à la rencontre des Romains: après les
avoir contraints à faire la paix, il leur demanda une
somme déterminée pour ne leur faire aucun autre mal;
puis ayant, sous prétexte de lever cet argent, envoyé
partout des soldats, il se saisit des hommes en âge de
porter les armes et les vendit à condition que, durant
l'espace de vingt ans, aucun d'eux ne serait mis en liberté.
La partie la meilleure de leur territoire fut donnée
à quelques soldats prétoriens et reçut une ville
nommée Augusta Prétoria. Auguste en personne marcha
contre les Astures et contre les Cantabres à la
fois : comme ils refusaient de se rendre par l'orgueil que
leur inspirait la force de leurs positions, et n'en venaient
pas aux mains parce qu'ils étaient inférieurs en
nombre; comme, en outre, ils étaient pour la plupart
armés de javelots, et le harcelaient quand il faisait
quelque mouvement, toujours postés à l'avance dans les
lieux élevés et en embuscade dans les endroits creux et
couverts, Auguste se trouva dans le plus grand embarras.
La fatigue et les soucis ayant altéré sa santé, il se
retira à Tarracone, où il tomba malade; dans l'intervalle,
C. Antistius combattit ces peuples et obtint plusieurs
succès, non qu'il fût meilleur général qu'Auguste,
mais parce que les barbares, le méprisant, s'avancèrent
en foule contre les Romains et se firent battre.
C'est ainsi qu'il prit plusieurs places, et qu'ensuite T. Carisius
s'empara de Lancia, la ville la plus forte des Asturies,
qui avait été abandonnée, et en réduisit un grand
nombre d'autres en sa puissance.
[26] Cette guerre terminée, Auguste congédia les soldats
émérites et leur permit de fonder en Lusitanie la
ville appelée Augusta Emerita; quant à ceux qui étaient
encore en âge de servir, il leur fit donner, dans le
camp même, des spectacles par Marcellus et par Tibère,
comme s'ils eussent été édiles. Il accorda aussi à Juba,
en compensation du royaume de ses pères, dont la plus
grande partie se trouvait comprise dans l'empire romain,
une partie de la Gétulie, les possessions de Bocchus
et celles de Bogud; tandis qu'à la mort d'Amyntas,
au lieu de remettre son royaume à ses enfants, il le
réduisit à l'état de province. C'est ainsi que la Galatie
avec la Lycaonie eut un préfet romain, et que les places
de la Pamphylie, qui avaient été auparavant attribuées à
Amyntas, redevinrent une préfecture distincte. Vers ce
même temps, M.Vinicius, en vengeant sur quelques tribus
germaines la mort de citoyens romains qui, entrés, pour
y faire le commerce, sur le territoire de ces peuples,
avaient été saisis et massacrés par eux, valut aussi à
Auguste le nom d'imperator. Le triomphe fut décerné au
prince à cette occasion et pour les autres victoires remportées
à la même époque ; mais, sur son refus, on lui
éleva dans les Alpes un arc triomphal, et on lui permit
de porter à perpétuité, le premier jour de l'année, la
couronne et la toge triomphales. Tel fut le résultat
des guerres d'Auguste ; alors il ferma le temple de
Janus qu'elles avaient fait rouvrir.
[27] Agrippa, pendant ce temps, orna la ville à ses
propres frais. Ici il bâtit, en mémoire de ses victoires
sur mer, le portique nommé portique de Neptune, et
le décora d'une peinture représentant les Argonautes;
là, il construisit l'étuve laconienne, qu'il l'appela gymnase
Laconien, parce que, à cette époque, c'était surtout
les Lacédémoniens qui, dans le bain, passaient pour
se mettre nus et se frotter d'huile. Il acheva aussi le
temple nommé le Panthéon. Le nom de ce temple vient
peut-être de ce que, sur les statues de Mars et de Vénus,
il offrait aussi les images de plusieurs dieux ; dans
mon opinion, il vient de ce que, formant une rotonde,
il ressemble au ciel. Agrippa voulut également y placer
Auguste et attacher son nom à cette oeuvre; mais, Auguste
n'ayant accepté ni l'un ni l'autre de ces honneurs,
Agrippa érigea dans le temple un buste du premier César,
avec un à Auguste et un à lui-même dans le vestibule.
Loin d'adresser, à raison de ces faits, aucun reproche
à Agrippa (il avait été en cela conduit non par
l'ambition de rivaliser avec Auguste, mais par une bienveillance
incessante à son égard, et par un zèle continu
pour l'État), Auguste ne lui en accorda que plus d'honneur.
La maladie l'ayant alors empêché de faire à Rome
les noces de sa fille Julie et de son neveu Marcellus, ce
fut Agrippa qui les célébra en son absence; quand la
maison du mont Palatin, qui avait auparavant appartenu
à Antoine et qui avait été ensuite donnée à Agrippa
et à Messala, eut été brûlée, il fit à Messala un don en
argent et prit Agrippa avec lui dans sa maison. Agrippa
se montra justement fier de ces distinctions ; un certain
C. Thoranius fut de même cité avec éloge pour avoir,
étant tribun du peuple, introduit au théâtre et fait asseoir
près de lui sur les gradins réservés aux tribuns
son père, simple affranchi. P. Servilius s'acquit aussi un
renom pour avoir, étant préteur, fait massacrer dans
des jeux trois cents ours et autant d'autres bêtes féroces de Libye.
[28] Ensuite, Auguste fut consul pour la dixième fois
avec C. Norbanus, et, aux calendes, le sénat jura de confirmer
tous ses actes. Quand on annonça qu'il n'était plus
bien éloigné de la ville (sa maladie avait prolongé son
absence), et quand, après avoir promis au peuple un
don d'environ cent drachmes, il eut défendu de publier
le décret relatif à ce don avant l'approbation du sénat,
le sénat le dégagea de toute contrainte des lois, afin
que, ainsi qu'il a été dit, ne relevant réellement que de
sa volonté et maître absolu de lui-même et des lois, il fît
tout ce qu'il voudrait et ne fit rien de ce qu'il ne voudrait
pas. Ces décrets furent rendus pendant qu'il était encore
absent; lorsqu'il fut arrivé à Rome, d'autres honneurs
lui furent rendus à raison de son rétablissement et
de son retour. On accorda à Marcellus de siéger au sénat
parmi les anciens préteurs et de demander le consulat
dix ans avant l'âge fixé par la loi, et à Tibère, de
faire la même chose cinq à l'avance pour chaque magistrature;
et aussitôt l'un fut nommé questeur et l'autre
édile. Les questeurs pour les provinces étant venus à
manquer, on fit, pour y pourvoir, tirer au sort tous
ceux qui, en remontant jusqu'à dix années plus haut,
n'avaient pas rempli ces fonctions, bien qu'ayant exercé
la questure. Voilà les choses dignes de souvenir qui se
passèrent alors dans la ville.
[29] Quant aux Cantabres et aux Astures, Auguste
n'eut pas plutôt quitté l'Espagne en y laissant L. Emilius
pour commander, qu'ils se soulevèrent et envoyèrent
dire à Emilius, avant de lui avoir laissé rien deviner,
qu'ils voulaient faire présent à son armée de blé et
d'autres provisions, et qu'ayant pris avec eux, sous ce
prétexte, un assez grand nombre de soldats romains,
pour rapporter ces dons, ils les emmenèrent dans un endroit
favorable et les massacrèrent. Cependant leur
joie ne fut pas de longue durée: en dévastant le pays,
en incendiant plusieurs villes, et, par-dessus tout, en
coupant les mains à ceux qu'on ne cessait de prendre,
Emilius les eut bientôt soumis. Pendant que ces choses
se passaient, une autre expédition eut lieu, expédition
nouvelle, qui commença et finit en même temps : AElius
Gallus, préfet d'Égypte, marcha contre l'Arabie appelée
Heureuse, dont Sabos était roi. Personne d'abord ne se
présenta à sa vue, et cependant il ne s'avançait pas sans
peine; le désert, le soleil et la nature étrange des eaux
les tourmentaient beaucoup, en sorte que la majeure
partie de l'armée y périt. De plus, il survint une maladie
qui ne ressemblait à aucune de celles que l'on connaît ;
elle attaquait la tête qu'elle desséchait. Beaucoup succombèrent
sur-le-champ ; quant à ceux qui survivaient,
le mal leur descendait dans les jambes après avoir franchi
toute la partie intermédiaire du corps, et les mettait
dans un état pitoyable; et, à cette maladie, il n'y avait
de remède efficace que l'huile mêlée au vin, employée
en boisson et en onction, ce qu'un bien petit nombre
purent faire, car le pays ne produit ni vin ni huile, et les
Romains n'en avaient pas une abondante provision. Au
milieu de ces souffrances, les barbares les attaquèrent.
Jusqu'à ce moment ils avaient eu le dessous dans tous
les engagements et, de plus, ils avaient perdu plusieurs
places; mais alors, profitant du secours que leur offrait
la maladie, ils recouvrèrent leurs possessions et chassèrent
de leur pays le reste des ennemis. Ce furent là les
premiers Romains, et aussi, je crois, les seuls, qui
s'avancèrent si loin à main armée dans cette Arabie; car
ils allèrent jusqu'à la célèbre place nommée Adulis.
[30] Auguste, consul, pour la onzième fois, avec Calpurnius
Pison, tomba malade de nouveau, au point de
n'avoir aucun espoir de salut : il fit en conséquence toutes
ses dispositions comme un homme sur le point de
mourir, et, convoquant les magistrats et les principaux
sénateurs et chevaliers, il ne désigna personne pour successeur,
bien qu'on s'attendit généralement à voir Marcellus
préféré à tous pour cette succession; puis, après
s'être entretenu avec eux des affaires publiques, il
donna à Pison un registre où il avait consigné par écrit
l'état des forces et des revenus de l'empire, et passa
son anneau au doigt d'Agrippa. Déjà réduit à ne pouvoir
accomplir les fonctions les plus indispensables,
il fut sauvé, au moyen de bains froids et de potions
froides, par un certain Antonius Musa, et sa guérison
valut à Musa une forte somme d'argent de la part
d'Auguste et de la part du sénat, et, en outre, le droit
(c'était un affranchi) de porter des anneaux d'or,
avec l'immunité pour lui et pour ceux qui exerçaient
à cette époque ou qui exerceraient à l'avenir la même
profession. Cependant ce Musa, qui s'attribuait l'oeuvre
de la fortune et de la destinée, devait être promptement
convaincu de mensonge: car Auguste, il est vrai,
fut sauvé par ce traitement, mais Marcellus, qui tomba
malade peu de temps après, soigné de la même manière
par le même Musa, en mourut. Auguste fit à Marcellus
des funérailles publiques où, suivant la coutume,
il prononça son éloge, déposa son corps dans
le monument qu'il se faisait construire, et, pour honorer
sa mémoire, donna au théâtre commencé par
César le nom de théâtre de Marcellus; de plus, il
ordonna que, pendant les jeux Romains, on porterait au
théâtre sa statue en or avec une couronne également
en or et une chaise curule, qui serait placée au milieu des
magistrats chargés de les célébrer. Mais il ne le fit que plus tard.
[31] Auguste, alors rétabli, porta son testament au
sénat et voulut le lire pour montrer qu'il n'avait légué à
personne la succession de son autorité; il ne lut pas,
néanmoins, car personne ne le lui permit. Tous cependant
étaient dans le plus grand étonnement de ce que, chérissant
Marcellus comme gendre et comme neveu, et, entre
autres honneurs qu'il lui avait accordés, ayant contribué
avec tant de magnificence aux fêtes de son édilité
que tout l'été il y eut un "velarium" suspendu au dessus du
Forum, qu'il produisit sur l'orchestre un chevalier
comme danseur, ainsi qu'une femme de qualité, il eût
néanmoins, au lieu de lui confier sa souveraineté, donné
la préférence à Agrippa. C'était, vraisemblablement, qu'il
n'avait pas encore assez de confiance dans la prudence
de ce jeune homme : peut-être aussi voulut-il que le
peuple recouvrât sa liberté, ou bien encore qu'Agrippa
reçût du peuple son pouvoir; car il savait parfaitement
qu'Agrippa en était fort aimé, et il ne voulait point
paraître lui remettre de son propre chef cette autorité.
[32] Auguste donc, revenu à la santé et instruit que Marcellus,
par suite de ce choix, voyait Agrippa d'un mauvais
oeil, envoya aussitôt Agrippa en Syrie, de peur qu'il ne
survînt entre eux quelque querelle ou quelque dispute.
Celui-ci sortit aussitôt de Rome, sans cependant aller
jusqu'en Syrie; mais, montrant plus de modération encore,
il y envoya ses légats et s'arrêta lui-même à
Lesbos. Voilà ce que fit Auguste ; en outre, il ne nomma
que dix préteurs, comme s'il n'était plus besoin d'en
nommer davantage, et cela eut lieu pendant plusieurs
années. Parmi ces préteurs, les uns devaient remplir les
mêmes fonctions qu'auparavant, et deux présider chaque
année à l'administration du Trésor. Après avoir réglé
ces services, il abdiqua le consulat dans sa terre
d'Albe, où il était allé : lui-même, en effet, depuis qu'il
avait mis l'ordre dans les affaires, avait, ainsi que la
plupart des autres, conservé cette charge l'année entière ;
il voulut faire cesser de nouveau cet usage, afin que le
plus grand nombre possible arrivât au consulat, et il
accomplit cette résolution hors de Rome, de peur d'en
être empêché. Il fut loué pour cette mesure, et aussi
parce qu'il se substitua L. Sestius, qui avait toujours été
du parti de Brutus, avait combattu avec lui dans toutes
ses guerres, et qui, de plus, en gardait même encore
alors le souvenir et les images, et ne cessait de faire son
éloge; car, loin de haïr dans Sestius le sentiment de
l'amitié et de la fidélité, il lui rendait hommage. Pour
ces motifs, le sénat décréta qu'Auguste serait tribun à
vie, il lui accorda de mettre à chaque séance en délibération
n'importe quel sujet il voudrait, lors même qu'il
ne serait pas consul, et d'avoir, une fois pour toutes et à jamais,
le pouvoir proconsulaire, de manière qu'il n'eût ni
à le déposer en entrant dans l'enceinte du Pomoerium,
ni à le reprendre ensuite; il lui donna aussi, dans les
provinces, une autorité plus grande que celle de
chaque préfet. C'est ainsi qu'Auguste et les empereurs
qui vinrent après lui exercèrent légalement tous les
autres pouvoirs et la puissance tribunitienne, sans
que ni lui ni aucun autre empereur ait eu le titre de tribun.
[33] Selon moi, ces honneurs, qui lui furent alors
ainsi décernés, étaient l'expression non de la flatterie,
mais d'un sentiment sincère. En effet, dans tous ses
rapports avec les Romains, il se conduisait comme avec
des hommes libres: ainsi, Tiridate, en personne, et des
députés de Phraate étant venus à Rome au sujet de
leurs griefs mutuels, il les conduisit au sénat; puis,
chargé par ce corps de la connaissance de leur affaire,
il refusa de livrer Tiridate à Phraate et renvoya à ce
dernier le fils qu'il avait reçu de lui auparavant, à la
condition que les captifs et les enseignes prises dans la
déroute de Crassus et dans celle d'Antoine lui seraient
rendus. Cette même année, un des édiles plébéiens étant
mort, C. Calpurnius, bien qu'ayant été auparavant édile
curule, lui succéda, fait dont on ne cite aucun autre
exemple; durant les Féries Latines, il y eut chaque jour
deux préfets urbains, et même l'un d'entre eux, bien
qu'il ne fût pas même à l'âge de jeunesse, ne laissa pas
d'exercer sa charge. Livie fut accusée de la mort
de Marcellus, parce qu'on le préférait à ses fils; mais
ce soupçon fut balancé par la maladie qui sévit cette
année et la suivante avec tant de violence qu'elles virent
périr beaucoup de monde. Alors (toujours d'ordinaire
les calamités de ce genre sont annoncées par quelque
présage), un loup fut pris dans Rome, le feu et la
tempête endommagèrent plusieurs édifices, une crue du
Tibre emporta le pont de bois et rendit la ville navigable
pendant trois jours.
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