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HISTOIRE ROMAINE DE DION CASSIUS

TRADUITE EN FRANÇAIS PAR E. GROS

INSPECTEUR DE L’ACADÉMIE DE PARIS

TOME PREMIER

contenant les fragments jusqu'à l'an de Rome 545

PARIS, LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES
IMPRIMEURS DE L’INSTITUT,
RUE JACOB, 56

1845.

FRAGMENTS DES LIVRES I - XXXVI

I. PRÉFACE de Dion Cassius

I. ... J’ai lu à peu près tout ce que divers historiens ont écrit sur les Romains ; mais je n’ai pas tout inséré dans mon ouvrage : j’ai dû choisir et me borner. Si j’ai fait usage des ornements du style, autant que mon sujet le comportait, ce n’est pas une raison pour révoquer en doute ma véracité , comme cela est arrivé à l’égard d’autres écrivains : car je n’ai rien négligé pour unir le mérite du style à l’exactitude historique. Je commencerai mon récit à l’époque où la lumière brille dans les traditions qui nous sont parvenues sur la terre que nous habitons ; je veux dire sur la contrée où Rome a été fondée. 

II-VI. Notions géographiques sur l'Italie ancienne

II. Le nom d’Ausonie n’appartient proprement, comme l’écrit Dion Cocceianus, qu’au pays des Aurunces, situé entre celui des Campaniens et celui des Volsques, le long de la mer. Plusieurs ont pensé qu’elle s’étendait jusqu’au Latium, ce qui fit appeler Ausonie l’Italie entière.

III. Les Liguriens habite,t la côte maritime, depuis la Tyrrhénie j’usqu’aux Alpes et au pays des Gaulois, comme le rapporte Dion.

IV. Les Iapyges et les Apuliens sont établis sur les bords du golfe Ionien. Les peuples de l’Apulie sont, suivant Dion, les Peucétiens, les Poedicules, les Dauniens, les Tarentins et les habitants de Cannes. La plaine de Diomède est située aux environs de l’Apulie Daunienne. La Messapie et l’Iapygie reçurent plus tard le nom de Salentie et celui de Calabre. La ville de Diomède, Argyrippe, changea aussi le sien et fut appelée Arpi par les Apuliens.

V. La Messapie et l’Iapygie furent successivement appelées plus tard Salentie et Calabre, comme le raconte Dion, qui a écrit l’histoire des Romains. La Calabre est située sur les côtes du golfe Ionien et de la mer Adriatique.

VI. Là, où se trouve maintenant Chôné, était une contrée nommée primitivement Oenotrie : Philoctète vint s’y fixer après la destruction d’Ilion, comme le disent Denys, Dion Cocceianus et tous ceux qui ont écrit l’histoire des Romains. 

VII. Évandre, fondateur de Pallantium

Avant J.-C. 1330

VII. Evandre, né en Arcadie, partit de Pallantium avec une troupe de ses compatriotes, pour aller établir une colonie ; il fonda sur les bords du Tybre une ville qui, de nos jours, forme une partie de Rome : elle reçut le nom de Pallantium, en mémoire de la ville d’Arcadie qui s’appelait ainsi : dans la suite, ce nom perdit un "lamda" et un "nu"  

VIII. Arrivée d'Énée en Italie; rois Albains

Avant J.-C. 1270

VIII. Énée vint de la Macédoine dans l’Italie appelée primitivement Argessa, puis Saturnie, du nom de Cronos (Saturne chez les Romains) ; ensuite Ausonie, de celui d’un certain Auson, et plus tard Tyrrhénie. Enfin Italus, ou l’un des taureaux de Géryon enlevé par Hercule et qui de Rhégium passa en Sicile, en traversant la mer à la nage, et s’avança jusque dans les campagnes d’Eryx, roi des Elymes et fils de Neptune, donna le nom de l’Italie à ce pays : les Tyrrhéniens appellent le taureau "Italos" Telle est l’origine de cette dénomination. Le premier roi de l’Italie fut Picus ; le second, Faunus, son fils. Sous son règne, Hercule y arriva avec le reste des troupeaux de Géryon : il eut, de la fille de ce roi, Latinus qui régna sur les peuples de cette contrée ; ils reçurent tous de lui le nom de Latins.
Cinquante-cinq ans s’étaient écoulés depuis Hercule, lorsqu’Énée, après la prise de Troie, vint, comme nous l’avons dit, en Italie, dans le pays des Latins. Il aborda près de Laurente, appelée aussi Troie, sur les bords du fleuve Mumicius, avec son fils Ascagne ou Ilus qu’il avait eu de Créuse. Là, tandis que ses compagnons mangeaient l’ache, ou la partie la plus dure des pains qui leur servaient de tables (ils n’en avaient pas une seule) ; une truie blanche s’élança de son vaisseau vers un mont, qui prit d’elle le nom de Mont Albain. Elle mit bas trente petits, présage certain qu’au bout de trente ans, les descendants d’Énée seraient maîtres de ce pays, où ils exerceraient une domination mieux établie. Guidé par ce présage, il mit un terme à sa vie errante, immola cette truie et se prépara à bâtir une ville.
Latinus ne le permit pas : il fit la guerre ; mais il fut vaincu et donna la main de Lavinie, sa fille, à Enée qui fonda une ville et la nomma Lavinia. Latinus et Turnus, roi des Rutules, s’arrachèrent mutuellement la vie, en combattant l’un contre l’autre : Énée devint roi. A son tour, il succomba près de Laurente, dans une guerre contre ces mêmes Rutules et le Tyrrhénien Mézence : Lavinie, son épouse, était alors enceinte. Ascagne, fils de Créuse, régna : il remporta une victoire décisive sur Mézence qui, après avoir refusé de recevoir des ambassadeurs, lui avait déclaré la guerre et voulait soumettre à un tribut annuel tous les états de Latinus. Les Latins grandirent en nombre et en puissance : lorsqu’arriva la trentième année, indiquée par la truie mystérieuse, ils dédaignèrent Lavinium et bâtirent une autre ville, appelée Albe la Longue, c’est-à-dire "Leukên Makran", à l’occasion de cette truie qui fit donner aussi à une montagne voisine le nom de Mont Albain. Les tatues des dieux, emportées de Troie, retournèrent seules à Lavinium. Après la mort d’Ascagne régna, non pas Iule, son fils ; mais Silvius, fils d’Énée et de Lavinie, ou suivant d’autres, Silvius, fils d’Ascagne. Silvius eut pour fils le second Énée ; celui-ci Latinus ; Latinus Capys ; Capys Tiberinus ; Tiberinus Amulius ; Amulius Aventinus.
Jusqu’à présent il a été question d’Albe et des Albains : ici commence l’histoire de Rome. Aventinus eut deux fils, Numitor et Amulius, qui détrôna Numitor et tua Aegeste, son fils, à la chasse. Quant à la soeur d’Aegeste, fille du même Numitor et qui s’appelait Silvia ou Rhéa Ilia, il en fit une prêtresse de Vesta, pour l’astreindre à la virginité : il craignait un oracle qui avait prédit qu’il serait assassiné par les enfants de Numitor. Il fit donc périr Aegeste et consacra sa soeur à Vesta, afin qu’elle restât fille et sans enfants ; mais étant allée chercher de l’eau dans un bois consacré à Mars, elle devint enceinte et mit au monde Romulus et Rémus. La fille d’Amulius sauva Ilia par ses prières : les deux jumeaux furent remis au berger Faustulus, mari de Laurentia, pour être jetés dans le Tibre. Sa femme, récemment accouchée d’un enfant mort, les recueillit et les nourrit.
Devenus grands, Romulus et Rémus gardaient des troupeaux dans les terres d’Amulius : ils tuèrent quelques bergers de leur aïeul Numitor et se virent, dès lors, en butte à mille pièges. Rémus fut pris : aussitôt Romulus courut annoncer la captivité de son frère à Faustulus qui, à son tour, s’empressa de tout raconter à Numitor. Celui-ci finit par reconnaître en eux les enfants de sa fille. Romulus er Rémus, à la tête d’une troupe nombreuse, massacrèrent Amulius, rendirent à Numitor, leur aïeul, la royauté d’Albe, et commencèrent à bâtir Rome : Romulus alors était âgé de dix-huit ans. Avant cette grande Rome, élevée par Romulus, près de la demeure de Faustulus, sur le mont Palatin, une autre qui avait la forme d’un carré, fut fondée par Rémus et Romulus, beaucoup plus anciens. 

VIII-XII. Romulus et Rémus, fondateurs de Rome  

IX. Dion dit au sujet des Tyrrhéniens : "Je devais placer dans cette partie de mon ouvrage ce que je viens de raconter sur ce peuple : je rapporterai de même, dans le moment convenable, tels et tels autres faits qui, amenés par la suite de ma narration, pourront en orner le tissu. Il suffira d’en faire autant pour toutes les digressions qui seront nécessaires ; car je compose, suivant mes moyens, une histoire complète des Romains : pour les autres peuples, je me bornerai à ce qui aura quelque rapport avec cette histoire."

X. Il n’est donné à l’homme ni de tout prévenir, ni de trouver un moyen d’éviter ce qui doit nécessairement arriver." De cette jeune fille naquirent les vengeurs du crime d’Amulius.

XI. La discorde éclata entre Rémus et Romulus. Les Romains bannirent le meurtrier de Rémus.
Pour certains hommes, les positions les plus critiques sont moins dangereuses que la prospérité.
Ils s’instruisirent eux-mêmes et ils instruisirent les autres.
Ceux qui se vengent n’arrivent jamais à une satisfaction complète, à cause du mal qu’ils ont d’abord souffert ; et ceux qui redemandent à un homme plus puissant qu’eux ce qu’il leur a ravi, bien loin de l’obtenir, perdent souvent même ce qui leur restait encore.

An de Rome 1

XII. Romulus, traçant sur le mont Palatin la figure de Rome qu’il allait fonder, attacha au même joug un taureau et une génisse : le taureau penchait hors de l’enceinte, du côté de la plaine ; la génisse penchait du côté de la ville. Par ce symbole, Romulus exprimait le voeu que les hommes fussent redoutables aux étrangers, les femmes fécondes et vouées aux soins domestiques. Il prit ensuite, hors de l’enceinte, une motte de terre qu’il jeta en dedans, et il demanda aux dieux que Rome grandit aux dépens des autres peuples.  

XIII. Combat des Romains et des Sabins; Hersilie

An de Rome 7

XIII. Hersilie et les autres femmes de la même nation, à la vue des Romains et des Sabins rangés en bataille, accourent du mont Palatin, tenant leurs enfants dans leurs bras : plusieurs étaient déjà nés. Elles s’élancent soudains dans l’espace placé entre les deux armées : tout dans leurs paroles, tout dans leurs actions excite la pitié ; elles se tournent tantôt vers les uns, tantôt vers les autres, en s’écriant : "Que faites-vous, ô nos pères ? Que faites-vous, ô nos époux ? Jusques à quand combattrez-vous ? Jusques à quand dureront vos haines réciproques ? Réconciliez-vous avec vos gendres ; réconciliez-vous avec vos beaux-pères ? Au nom de Pan, épargnez vos enfants ; au nom de Quirinus, épargnez vos petit-fils. Ayez pitié de vos filles, ayez pitié de vos femmes. Si votre haine ne peut s’éteindre, si le délire s’est emparé de vous et vous égare, commencez par nous massacrer, nous pour qui vous combattez ; frappez, égorgez d’abord ces enfants : quand les noms les plus saints , quand les liens du sang ne vous uniront plus, vous n’aurez pas à craindre le plus grand des malheurs ; celui de donner la mort, vous aux aïeux de vos enfants ; vous aux pères de vos petits-fils." A ces mots, elles déchirent leurs vêtements et découvrent leur sein et leur flanc : les unes heurtent les épées nues ; les autres se précipitent sur ces épées avec leurs enfants. A ce spectacle, Romains et Sabins versent des larmes : ils renoncent au combat et entrent sur-le-champ en pourparlers, dans ce lui même, qui reçut, à cette occasion, le nom de Comitium.

XIV. Le peuple romain est divisé en tribus

XIV. Tribu, signifie le tiers, ou la troisième partie. Les gardes de Romulus, au nombre de trois mille, comme le rapporte Dion dans le premier livre de son histoire, furent divisés en trois parties appelées tribus ou "trittuas" que les Grecs nommaient aussi "phulas". Chaque tribu fut partagée en dix curies ou phrontistéries. (Cura, chez les latins, a la même signification que "phrontis"). Les citoyens, compris dans la même tribu, se réunissaient pour s’occuper de leurs intérêts communs. En Grec, les Curies s’appellent "phatriai" et "phatriai", c’est-à-dire hétéries, confréries, associations, collèges, à cause du droit accordé à tous les membres d’exprimer ou de mettre au jour leur avis, en toute liberté et sans crainte. De là encore, le nom de "phrateres" donné aux pères, aux parents et aux instituteurs de la même tribu : peut-être aussi fut-il tiré du mot latin Frater, qui signifie frère.
Il y a une grande différence entre établir de nouvelles tribus et donner un nom particulier à celles qui existaient déjà.

XV. Conduite despotique de Romulus envers le sénat

An de Rome 18-39

XV. Romulus se montrait plein de dureté envers le Sénat et agissait en véritable tyran à son égard : il rendit aux Véiens leurs otages, de sa propre autorité et sans le consulter, ce qui arrivait souvent. Les Sénateurs en témoignèrent du mécontentement ; Romulus irrité leur adressa des reproches sévères et finit en disant : "Pères conscrits, je vous ai choisi, non pour me commander, mais pour recevoir mes ordres." 

XVI-XVII. Numa; son règne comparé à celui de Romulus

An de Rome 40

XVI. Numa, en sa qualité de Sabin, avait demeure sur le mont Quirinal ; le siège de son gouvernement était situé dans la voie Sacrée. Il se tenait souvent dans le voisinage du temple de Vesta : quelquefois il habitait la campagne.
Dion dit : "Je m’applique à écrire toutes les actions mémorables des Romains, en temps de paix et en temps de guerre ; de telle manière qu’eux-mêmes et les autres peuples n’aient à regretter l’absence d’aucun fait important."
Cet historien ajoute : "Les Romains se civilisèrent d’eux-mêmes, aussitôt qu’ils connurent le culte des dieux. Par là, ils vécurent entre eux et avec les autres peuples dans une paix profonde, durant tout le règne de Numa. Ce prince et Romulus furent regardés comme un présent du ciel : ceux qui connaissent à fond l’histoire des Sabins affirment qu’il naquit le jour même de la fondation de Rome. Grâce à ces deux rois, cette ville fut bientôt puissante et sagement constituée : le premier (il devait en être ainsi dans un Etat nouveau) lui apprit les arts de la guerre, le second les arts de la paix, et Rome excella dans les uns et les autres.

XVII. La plupart des hommes méprisent les choses qui se rapprochent de leur nature, ou qui sont sans cesse auprès d’eux ; parce qu’ils ne les croient pas au-dessus de leur propre mérite. Au contraire, ils montrent une crainte religieuse pour celles qui, placées loin de leurs regards ou s’écartant de leur nature, paraissent avoir une grande supériorité. Numa le savait bien : aussi consacra-t-il aux Muses un lieu particulier.

XVIII. Janus

XVIII. Suivant Dion, historien de Rome, un ancien héros, appelé Janus, reçut pour prix de son hospitalité envers Saturne la connaissance de l’avenir et du passé : voilà pourquoi les Romains le représentent avec deux visages. Ils ont donné son nom au mois de janvier et placé dans ce mois le commencement de l’année.

XIX. Différend entre Albe et Rome

An de Rome 84

XIX. Tullus et Mettius ne consentirent ni l’un ni l’autre à quitter leur patrie et soutenaient leurs droits avec opiniâtreté. Tullus s’appuyait sur la célébrité de Romulus et sur sa puissance présente ; Fuffetius sur l’antiquité d’Albe, métropole de nombreuses colonies et de Rome même : tous deux, pleins de fierté, affichaient de hautes prétentions. Ils renoncèrent donc à ce point du débat et la discussion s’engagea sur la suprématie : ils voyaient bien que les deux peuple vivaient l’un auprès de l’autre, sans danger et sans trouble, par la jouissance des mêmes droits. Des deux côtés, on mit en avant des considérations tirées des sentiments que la nature inspire aux hommes pour leurs semblables et de leur désir de dominer ; on fit valoir tour à tour de nombreux arguments, en apparence fondés sur la justice, pour s’amener mutuellement à céder ; mais le début n’aboutit à rien, et il fut convenu que la suprématie serait disputée les armes à la main.

XX. Tullus Hostilius; son caractère

XX. Tullus était regardé comme plein de courage dans les combats ; mais il professait un souverain mépris pour les dieux et négligea leur culte, jusqu’au moment où survint une peste dont il fut atteint lui-même. Alors il se montra fort religieux et créa de nouveaux prêtres, appelés Saliens Collins.

XXI. Ancus Marcius se résout à faire la guerre aux Latins

An de Rome 115

XXI. Il ne suffit pas à ceux qui veulent conserver la paix de ne pas causer de dommage aux autres, et le repos qui ne s’appuie point sur une grande aptitude pour agir, ne saurait sauver un peuple ; plus on désire, plus on est exposés à toutes les attaques : Marcius le comprit et changea de conduite. Il reconnut que l’amour de la paix n’est pas une puissante sauvegarde, sans toutes les ressources nécessaires pour la guerre ; il sentit aussi que les douceurs du repos sont bientôt et facilement perdues pour ceux qui les recherchent à contre-temps. La guerre lui parut donc un moyen plus honorable et plus sûr de préparer la paix, de s’en occuper efficacement ; il se mit en campagne et il recouvra, malgré les Latins, ce qu’ils avaient refusé de lui rendre, avant qu’il leur eût fait aucun mal.  

XXII. Tarquin l'Ancien; son caractère; il devient roi

An de Rome 138

XXII. Tarquin fit toujours à propos usage de ses richesses, de sa prudence, de son esprit fin et enjoué : il se concilia si bien la faveur de Marcius, que celui-ci l’éleva au rang de patricien et de sénateur, le nomma souvent chef de son armée et lui confia la tutelle de ses enfants et de son royaume. Les citoyens ne lui témoignaient pas moins d’affection que le Roi : c’est ainsi qu’il parvint au premier rang avec l’assentiment de tous.
Voici par quels moyens : ne négligeant rien de ce qui devait assurer sa puissance, il ne montrait aucun orgueil ; bien au contraire, modeste dans la position la plus élevée, il se chargeait ouvertement pour les autres de tout ce qui était pénible : quant aux choses agréables, il les leur abandonnait volontiers ; ne gardant rien pour lui, ou presque rien, et jouissant en secret du peu qu’il s’était réservé. Une entreprise réussissait-elle, il attribuait le succès au premier venu plutôt qu’à lui-même, laissant chacun en recueillir le fruit, suivant ses besoins. Eprouvait-il un échec, il ne l’imputait jamais à un autre et n’en faisait partager à personne la responsabilité.
De plus, il sut plaire à toute la cour et à chacun des amis de Marcius, par ses actions comme par ses paroles. Libéral dans l’emploi de ses richesses, prêt à servir ceux qui réclamaient son appui, ses discours et ses actes n’avaient jamais rien de blessant : jamais il ne se déclara spontanémént l’ennemi de personne. Enfin, recevait-il un service, il le grossissait ; avait-il essuyé un mauvais procédé, il le dissimulait complètement, ou il s’efforçait de l’atténuer, loin d’en tirer vengeance : il n’avait de cesse qu’après avoir gagné par ses bienfaits celui dont il avait à se plaindre.
Par cette manière d’agir, qui lui attira l’amitié de Marcius et de sa cour, il acquit une grande réputation de sagesse : plus tard, sa conduite fit voir que la plupart des hommes ne méritent aucune confiance à cause de la duplicité de leur caractère, et parce qu’ils laissent leur âme se corrompre par la puissance et la prospérité. 

XXIII. Tarquin le Superbe; son caractère; sa politique; sa cruauté

An de Rome 220

XXIII. Tarquin, aussitôt qu’il fût en mesure d’imposer le joug aux Romains, même malgré eux, fit arrêter d’abord les membres les plus considérables du sénat, puis ceux des autres ordres. Il ordonna ouvertement la mort de ceux qui pouvaient être l’objet d’une accusation spécieuse, et ils étaient en grand nombre : d’autres furent massacrés en secret, quelques-uns envoyés en exil Ce n’était point, parce que plusieurs avaient montré plus d’affection pour Tullius que pour lui ; parce qu’ils se distinguaient par la naissance, les richesses, l’élévation des sentiments, ou bien par un courage éclatant et une sagesse remarquable, que Tarquin les fit périr, pour se venger ou pour prévenir leurs attaques ; soit par envie, soit à cause de la haine qu’il croyait leur inspirer, par cela même que leurs moeurs étaient différentes des siennes. Il n’épargna pas davantage ses plus fidèles amis, ceux dont le dévouement lui avait frayé le chemin du trône ; persuadé que leur audace et leur désir d’innover qui lui avaient donné l’empire pourraient le faire passer dans d’autres mains.
Tarquin détruisit ainsi la fleur du sénat et des chevaliers. Il ne remplaça pas ceux qui avaient péri : convaincu qu’il était détesté de toute la nation, il voulait affaiblir ces deux ordres, en les réduisant à quelques membres : il chercha même à faire complètement disparaître le sénat ; regardant toute réunion d’homme, et surtout une réunion d’hommes d’élite, depuis longtemps revêtus d’une sorte de magistrature, comme l’ennemi le plus redoutable pour un tyran.
Il craignait que la multitude, ou même ses propres satellites qui eux aussi étaient citoyens, ne se révoltassent ; indignés du changement de la Constitution. Il n’exécuta donc pas son projet ouvertement ; mais il parvint à ses fins par un manège habile : il ne comblait pas les vides du sénat et ne communiquait rien d’important aux membres survivants. Il les convoquait bien encore, mais ce n’était pas pour les faire participer au maniement des intérêts publics ; il voulait seulement leur montrer combien ils étaient peu nombreux, et par cela même faibles et méprisables. Quant aux affaires, il les expédiait presque toutes seul ou avec ses fils ; afin qu’aucun citoyen n’eût de l’influence, ou dans la crainte de divulguer ses iniquités.
Il était difficile d’arriver jusqu’à lui et de l’entretenir : sa fierté et sa cruauté envers tous les citoyens indistinctement furent telles, qu’on lui donna le surnom de Superbe. Entre autres actes de barbarie, commis par Tarquin et par ses fils, on cite celui-ci : un jour il fit attacher à des poteaux, sur la place publique, en présence du peuple, plusieurs citoyens nus, qui furent battus de verges et mis à mort ; genre de supplice alors inventé par ce tyran et souvent mis en usage dans la suite. 

XXIV. Lucius Junius feint d'être insensé; il est surnommé Brutus

An de Rome 221

XXIV. Lucius Junius, fils de la soeur de Tarquin, en proie à de vives craintes après que son oncle, peu content d’avoir mis son père à mort, l’eût dépouillé lui-même de ses biens, feignit d’être fou pour conserver la vie : il savait bien que les hommes d’une raison élevée, alors surtout qu’ils ont une illustre origine, font ombrage aux tyrans. Cette résolution une fois prise, il joua parfaitement son rôle et fut appelé Brutus, nom que les Latins donnaient aux insensés. Envoyé à Delphes avec Titus et Aruns, pour leur servir de jouet, il disait qu’il offrirait aux dieux un bâton, qui semblait ne signifier rien d’important.
Le présent de Brutus, je veux dire ce bâton, devint pour Titus et Aruns un sujet de plaisanterie. Un jour ils demandèrent à l’oracle quel serait l’héritier de la puissance de leur père. Il répondit : celui qui le premier baisera sa mère, règnera sur Rome. Aussitôt Brutus se laissa tomber, comme par hasard, et baisa la terre ; la regardant comme la mère de tous les hommes.

XXV. Le mont Tarpéien reçoit le nom de Capitole; borne milliaire

An de Rome 242

XXV. En creusant à Rome les fondements d’un temple, on trouva la tête d’un homme tué recemment, toute souillée de sang et de poussière. Un devin de Toscane, consulté à ce sujet, fit que cette ville deviendrait la capitale d’un grand nombre de nations ; mais que ce serait par le sang et les massacres. Le nom de Capitole fut donné, à cette occasion, au mont tarpéien.
On appelle Borne milliaire celle qui indique une mesure de mille pas : millia signifie la même chose que "chilia".

XXVI. Les Tarquins sont détrônés; histoire de Lucrèce

An de Rome 244

XXVI. Voici à quelle occasion Brutus détrôna les Tarquins : un jour, pendant le siège d’Ardée, les fils de Tarquin soupaient avec Collatin et Brutus, qui étaient de leur âge et leurs parents. La conversation tomba sur la vertu de leurs femmes, et chacun donnant la palme à la sienne, une disputé éclata. Elles étaient toutes loin du camp : il fut donc convenu qu’ils monteraient à cheval pour se rendre incontinent auprès d’elles, cette nuit même, avant qu’elles fussent informées de leur visite. Ils partent sur-le-champ et trouvent leurs femmes occupées à discourir : Lucrèce seule, épouse de Collatin, travaillait à la laine.
Son nom vole aussitôt de bouche en bouche : cette célébrité allume dans Sextus le désir de la déshonorer. Peut-être aussi fut-il épris de sa rare beauté ; mais il voulut flétrir sa réputation, encore plus que sa personne. Il épia le moment où Collatin était dans le pays des Rutules, pour aller à Collatie : arrivé, de nuit, auprès de Lucrèce, il fut reçu comme il devait l’être par une parente, et trouva chez elle sa table et un logement.
D’abord il employa la persuasion pour l’entraîner à l’adultère : n’ayant rien obtenu, il recourut à la violence ; et comme il ne réussit pas davantage, il imagina, (qui pourrait le croire !) Un moyen de la faire consentir à son propre déshonneur. Il la menaça de l’égorger ; mais Lucrèce resta impassible. Sextus ajouta qu’il tuerait aussi un de ses esclaves : elle ne fut pas plus émue. Alors il la menaça, en outre, de placer le cadavre de cet esclave dans son lit et de répéter partout que les ayant surpris dans la même couche, il leur avait donné la mort. A ces mots, Lucrèce ne résista plus : dans la crainte que cette calomnie ne fût accueillie, elle aima mieux s’abandonner à Sextus et quitter la vie, après avoir tout révélé, que de mourir sur-le-champ couverte d’infamie : elle se résigna donc à un crime volontaire.
A peine est-il consommé, qu’elle place un poignard sous son oreiller, et mande son père et son époux : ils accourent en toute hâte. Lucrèce fond en larmes et poussant un profond soupir : "Mon père, dit-elle (je rougirais bien plus de m’ouvrir à mon époux qu’à toi), cette nuit n’a pas été heureuse pour ta fille ! Sextus m’a fait violence, en me menaçant de me donner la mort, ainsi qu’à un de mes esclaves, comme s’il l’avait surpris dans mon lit. Par là, il m’a réduite à devenir criminelle, pour que vous ne me crussiez pas capable d’une pareille infamie. Je suis femme et je remplirai mon devoir ; mais vous, si vous êtes hommes, si vous veillez sur vos épouses et sur vos enfants, vengez-moi ; recouvrez votre liberté et montrez aux tyrans qui vous êtes et quelle femme ils ont déshonorée." A ces mots, sans attendre leur réponse, elle saisit le poignard qu’elle a caché et se tue.

XXVII. Réflexions morales et politiques

XXVII. Le vulgaire juge toujours des choses d’après ceux qui les font : tels il les a reconnus, tels il estime leurs actes.
Tout homme préfère les choses qu’il ne connaît pas à celles dont il a fait l’expérience : il attend plus de ce qui est encore incertain que de ce qui lui inspire de l’aversion.
Tous les changements sont pleins de dangers, surtout les changements politiques : souvent ils causent les plus grands malheurs aux simples citoyens, comme aux empires. Aussi les hommes sages aiment-ils mieux rester dans le même état, quelque imparfait qu’il puisse être, que de se voir en butte à de continuelles vicissitudes.
Les vues et les désirs de l’homme varient, suivant les événements : les dispositions de son esprit dépendent de sa situation présente.
La royauté n’exige pas seulement du courage : elle demande, avant tout, beaucoup de savoir et d’expérience. L’homme qui, sans en être pourvu, approcherait de ce poste redoutable ne saurait se conduire avec sagesse. Aussi plusieurs rois, comme s’ils étaient montés à un rang pour lequel ils n’étaient pas faits, n’ont pu s’y maintenir : ils sont tombés, frappés de vertige et entraînant dans leur chute les peuples soumis à leurs lois.
Jugez de ce que les hommes doivent faire d’après leurs actes passés, et non par les dehors dont ils se couvrent, quand ils vous adressent des prières ; et vous ne serez point trompés : les actions condamnables dérivent véritablement des dispositions de coeur ; tandis qu’il est facile d’emprunter un langage spécieux. Un homme doit donc être apprécié d’après ce qu’il a fait, et non d’après ce qu’il promet de faire. 

XXVIII. Valerius Publicola devient suspect

An de Rome 245

XXVIII. Deux consuls étaient élus à Rome, afin que si par hasard, l’un n’était pas bon, on pût recourir à l’autre.
Malgré toute sa popularité, Valérius, collègue de Brutus, fut près de périr par les mains de la multitude, qui le soupçonna d’aspirer à la royauté. Il aurait été massacré, s’il ne se fût hâté de prévenir le danger, en la flattant. A son entrée dans l’assemblée du peuple, il ordonna d’abaisser ses faisceaux qu’on avait portés droits jusqu’alors, et fit ôter les haches qui y étaient attachées. Enfin dans l’extérieur le plus humble, le front triste et abattu, il versa des larmes abondantes ; puis il prit la parole, tout tremblant, et dit d’une voix faible et craintive... Voyez le titre des Harangues.
Délibérer secrètement, agir à propos, tout décider par soi-même, ne point recourir à autrui, accepter la responsabilité des événements, qu’ils soient heureux ou non : tels sont les plus puissants moyens de réussir.

XXIX. Dédicace du Capitole par Horatius

An de Rome 245

XXIX. Horatius, désigné par le sort, fit la dédicace du temple de Jupiter, quoique Valérius lui eût annoncé la mort de son fils, en prenant soin que cette nouvelle lui parvint pendant la cérémonie. Il espérait qu’Horatius le chargerait de cette dédicace, à cause de sa douleur et parce que les lois interdisaient les fonctions religieuses à un magistrat en deuil. Horatius ne refusa pas de croire à un malheur attesté par des témoignages nombreux et dignes de foi ; mais il n’interrompit point la cérémonie. Il ordonna, comme s’il se fût agi d’un étranger, de laisser le corps de son fils sans sépulture, afin que rien ne parût avoir trait à ses funérailles, et il remplit jusqu’au bout les devoirs de sa charge.  

XXX-XXXII. Troubles à l'occasion des dettes

An de Rome 256

XXX. Les Romains se jetèrent dans les séditions : elles naissaient de ce que les riches voulaient dominer sur les pauvres qui, ayant les mêmes droits, leur refusaient toute obéissance. Les pauvres, insatiables de liberté, abusaient de la fortune des riches ; ceux-ci, à leur tour, tenant à leur fortune au delà de toute mesure, exerçaient des droits rigoureux, même sur la personne des pauvres. Jusque-là, des services réciproques avaient entretenu la concorde ; mais alors brisant tous les liens, ne distinguant plus le citoyen de l’étranger, foulant également aux pieds toute modération, ils plaçaient en première ligne, les riches une domination absolue ; les pauvres la fuite d’un esclavage volontaire ; et sans atteindre leur but, cherchant tantôt à se défendre, tantôt à attaquer les premiers, ils se firent mutuellement beaucoup de mal. La plupart des citoyens formaient deux camps, excepté dans les dangers extrêmes auxquels les exposaient surtout les guerres incessamment enfantées par ces divisions :souvent des hommes considérables se jetaient à dessein dans ces luttes. Dès ce moment, les Romains eurent bien plus à souffrir d’eux-mêmes que des autres peuples. Aussi oserai-je avancer qu’ils n’auraient perdu ni la puissance, ni l’empire, s’ils n’avaient travaillé les uns et les autres à leur ruine commune.
Les plébéiens d’ailleurs s’indignaient de ce que les patriciens, après avoir obtenu leur concours, n’étaient plus animés des mêmes sentiments qu’au moment où ils le réclamaient :prodigues de promesses en présence du danger, à peine y avaient-ils échappé qu’ils ne faisant pas la moindre concession.

An de Rome 258

XXXI. Les généraux romains divisèrent leur armée afin que les ennemis ne combattissent pas tous ensemble, et que leur défaite fût plus facile, quand ils seraient séparés pour défendre chacun son propre territoire.

An de Rome 261

XXXII. A peine le dictateur Valérius fut-il rentré dans la vie privée, que de violentes séditions amenèrent une révolution dans l’Etat. Les riches exigèrent rigoureusement l’exécution des contrats, sans abandonner aucun de leurs droits ; mais loin de l’obtenir, ils perdirent de nombreux privilèges. Ils ne considérèrent pas que l’excessive pauvreté est un mal qui pousse à la violence ; que le désespoir, qui en est la conséquence, alors surtout qu’il s’est emparé de la multitude, ne peut être dompté. Aussi la plupart de ceux qui dirigent les affaires publiques préfèrent-ils spontanément l’équité à une justice absolue : celle-ci, en effet, est souvent vaincue, quelquefois même complètement détruite par les droits de l’humanité ; l’équité, au contraire, en cédant sur un point qui sauve ce qui a le plus d’importance. La dureté des riches envers les pauvres devint pour Rome la source de maux infinis. La loi donnait divers droits contre ceux qui ne se libéraient pas au jour fixé : en vertu de ces droits, lorsqu’un débiteur était engagé envers plusieurs créanciers, ils pouvaient, suivant la somme qu’il devait à chacun, mettre son corps en pièces et se le partager. Cette faculté existait réellement ; mais on n’en fit jamais usage. Et comment les Romains se seraient-ils portés à un tel excès de cruauté, eux qui souvent ménageaient aux criminels quelque moyen de salut et laissaient la vie aux condamnés qui respiraient encore, après avoir été précipités de la roche tarpéienne. 

XXXIII-XXXIV. Retraite du peuple sur le mont Sacré; apologue de Ménénius Agrippa; établissement du tribunat

XXXIII. Les citoyens accablés de dettes s’emparèrent d’une hauteur et sous la conduite d’un certain Caius, ils exigèrent des vivres de la campagne voisine, comme d’un pays ennemi ; montrant par là combien les lois et la justice étaient plus faibles que les armes et leur désespoir. Le Sénat, dans la crainte qu’ils ne s’exaspérassent davantage, et qu’à la faveur de ces divisions les peuples voisins ne vinssent attaquer Rome, envoya aux rebelles une députation chargée de leur promettre tout ce qu’ils demanderaient. D’abord mutins indomptables, ils s’apaisèrent comme par miracle, lorsqu’Agrippa, arrivé au milieu de mille cris confus, les eut priés d’écouter un apologue. Ils y consentirent : alors le chef de la députation raconta qu’un jour les membres se révoltèrent contre l’estomac sous prétexte que, privés de nourriture et de boisson, ils supportaient mille tourments et mille fatigues, pour servir l’estomac qui, sans se donner aucun mal, absorbait tous les aliments, ils résolurent que désormais les mains ne porteraient rien à la bouche qui, à son tour, ne recevrait plus rien, afin que l’estomac dépérît, faute de nourriture et de boisson. L’exécution ne se fit pas attendre : le corps perdit son embonpoint, bientôt il tomba en langueur, et ses forces disparurent. Les membres, reconnaissant enfin, par leurs souffrances, que leur salut dépendait de l’estomac, lui donnèrent de nouveau des aliments. A ce récit, toute cette multitude comprit que l’opulence des riches soulage les pauvres : devenue plus traitable, elle fit la paix avec les patriciens, après avoir obtenu la remise des intérêts et des saisies corporelles contre les débiteurs en retard : elle fut accordée par un décret du Sénat.
Les Romains appellent Tribuns le "dêmarchos", Dictateur l’"eisêgêtês", Préteur le "stratêgos", censeur le "timêtês", du mot Census qui signifie dénombrement du peuple.

XXXIV. Cette réconciliation ne paraissait point conforme à la marche des choses humaines : elle fut diversement accueillie ; les uns l’acceptèrent volontiers, les autres malgré eux.
Lorsque des hommes, qui se sont ligués, ont réussi par la violence, une union prudemment concertée leur inspire de l’audace dans le moment ; mais dès qu’ils se divisent, ils sont châtiés ; les uns sous un prétexte, les autres sous un autre.
Par suite de cette inimitié naturelle chez la plupart de ceux qui exercent le même pouvoir (la concorde règne difficilement entre plusieurs hommes, surtout s’ils sont revêtus d’une charge publique), l’autorité des tribuns était tiraillée, démembrée. Leurs résolutions restaient sans effet, lorsqu’un seul n’était pas de l’avis de ses collègues : comme ils n’avaient été institués que pour faire obstacle à quiconque tenterait d’employer la violence, celui qui s’opposait à une mesure était plus fort que ceux qui voulaient la faire prendre.

XXXV-XL. Histoire de Coriolan; sa mort

An de Rome 261

XXXV. Un certain Marcius s’était couvert de gloire en combattant contre les Volsques. Le consul lui offrit comme récompense beaucoup d’argent et un grand nombre de prisonniers. Marcius refusa tout, à l’exception d’une couronne et d’un cheval de guerre :quant aux prisonniers, il n’en demanda qu’un seul, qui était son ami, et lui rendit la liberté.

An de Rome 262-266

XXXVI. Il n’est pas facile au même homme d’exceller en tout et d’unir les qualités que demande la guerre à celles qu’exige la paix : celui-ci a la force physique en partage, mais il est souvent dépourvu de raison ; celui-là obtient coup sur coup les plus heureux succès ; mais sa prospérité est rarement durable. Ainsi, élevé au premier rang par ses concitoyens, Coriolan en fut bientôt précipité par leurs mains : après avoir soumis les Volsques à Rome, il se mit à leur tête et fit courir à sa patrie les plus grands dangers.

XXXVII. Coriolan brigua le consulat ; mais il ne put l’obtenir et fut vivement courroucé contre le peuple : cet échec et sa haine pour les tribuns dont la puissance était redoutable le poussaient à parler contre les plébéiens, plus hardiment que tous ceux qui pouvaient lui être comparés par leur mérite. Une violente famine survint, en même temps qu’une colonie devait être établie à Norba. Le peuple, à cette occasion, accusa les riches de le faire manquer de vivres et de l’engager à dessein dans des guerres continuelles, où il devait trouver une perte certaine : les hommes, quand ils se défient les uns des autres, prennent par esprit de parti tout en mauvaise part, même ce qui a leur salut pour objet. Coriolan, déjà plein de mépris pour le peuple, ne permit pas que le blé, transporté à Rome de plusieurs pays et en grande partie envoyé gratuitement par les rois de Sicile, fût distribué comme on le demandait. Les tribuns, dont il désirait la ruine avant tout, l’accusèrent de tyrannie auprès de la multitude et le firent condamner à l’exil, malgré les unanimes réclamations des patriciens, indignés de ce que le peuple osait rendre un pareil jugement contre leur ordre.

XXXVIII. Chassé de sa patrie, Coriolan se retira chez les Volsques, malgré la haine qu’ils lui portaient à cause de leurs désastres. Il se flatta qu’à raison de son courage dont ils avaient fait l’expérience et de sa colère contre ses concitoyens, les Volsques le recevraient volontiers dans l’espoir que, pour se venger, il ferait à Rome autant et même plus de mal qu’ils en avaient souffert. Et, en effet, nous sommes tous portés à croire que ceux qui nous ont causé de grands dommages les compenseront par autant de bien, s’ils en ont la volonté et le pouvoir.
Coriolan s’indignait de ce que les Romains, au moment où leur pays était menacé, n’abandonnaient pas dans une position aussi critique le territoire d’un autre peuple. La nouvelle de la marche des Vosques ne fit aucune impression sur les hommes : en proie aux plus vives dissensions, le danger même ne put les réconcilier.

XXXIX. Les femmes, je veux dire Volumnie, épouse de Coriolan, Véturie sa mère et les dames romaines les plus illustres se rendirent dans son camp avec ses propres enfants ; mais loin de l’amener à transiger au sujet du pays conquis sur les Volsques, elles ne purent même le faire consentir à son retour. A peine instruit de leur arrivée, il les admit en sa présence et leur permit de parler. Voici comment l’entrevue se passa : toutes les femmes gardaient le silence et tombaient en larmes. Véturie s’écria : "Que signifient, mon fils, ton étonnement et ta surprise ? Nous ne sommes pas venues en transfuges : c’est la patrie qui nous envoie : nous serons toujours ta mère, ta femme, tes enfants, si tu te laisses fléchir ; sinon, nous ne serons plus que ton butin. Si ta colère tient ferme encore, massacre-nous dans les premières. Pourquoi détourner ton front à ces paroles ? Ignores-tu que naguère livrées, dans Rome, à la douleur et aux larmes, nous les avons interrompues pour venir te voir ? Réconcilie-toi avec nous, et ne poursuis plus de ta haine tes concitoyens, tes amis, nos temples, nos tombeaux. Ne marche plus contre ta patrie avec un coeur ennemi ; ne va pas assiéger une ville où tu es né, où tu as été élevé, où tu as reçu le glorieux surnom de Coriolan. Cède à mes paroles, mon fils : ne me congédie point sans avoir exaucé ma prière ; si tu ne veux me voir tomber à tes pieds, frappée de ma mai,."

XL. Ainsi parla Véturie, et des larmes coulent de ses yeux. Elle déchire ensuite ses vêtements, découvre son sein et portant ses mains sur son flanc : "Voilà, s’écrie-t-elle, mon fils, le flanc qui t’a mis au jour et le sein qui t’a nourri." A ces mots, la femme de Coriolan, ses enfants, toutes les dames romaines pleurent ensemble. Il partage leur douleur : à peine peut-il résister encore, et, prenant sa mère dans ses bras et la couvrant de baisers : "Oui, ma mère, dit-il, je t’obéis : tu triomphes de ton fils ; c’est toi que les Romains devront remercier. Pour moi, je ne saurai supporter les regards de ceux qui ont payé de l’exil les plus grands services ; jamais je ne rentrerai dans Rome. Que la patrie te tienne lieu de fils ; tu l’as voulu : moi, je vivrai loin de vous." En prononçant ces mots, il se leva ; soit qu’il craignît la foule qui l’entourait, soit qu’il eût honte d’avoir pris les armes contre ses concitoyens. Il refusa de retourner dans sa patrie ; comme on lui proposait, et se retira dans le pays des Vosques où il finit ses jours, victime d’un piège ou accablé par les ans.

XLI. Sp. Cassius mis à mort

An de Rome 269

XLI. Cassius fut mis à mort par les Romains, après leur avoir rendu de signalés services. Son exemple prouva qu’il ne faut pas compter sur la multitude : elle sacrifie ses meilleurs amis, comme les hommes qui lui ont fait le plus de mal. Toujours dominée par l’intérêt du moment, elle exalte ses bienfaiteurs ; disposée, dès qu’elle en a tiré tout ce qu’elle pouvait attendre, à ne pas leur témoigner plus d’attachement qu’à ses plus grands ennemis. Ainsi Cassius, après avoir tout fait pour le peuple, fut massacré pour les actes qui lui avaient procuré tant de gloire : sa mort fut évidemment l’oeuvre de l’envie et non la peine d’une conduite coupable. 

XLII. Guerres continuelles

XLII. Ceux qui succédaient dans les charges publiques faisaient à dessein naître guerre sur guerre. Ils n’avaient pas d’autre moyen de contenir la multitude, et ils espéraient qu’occupée par ces guerres, elle ne susciterait aucun trouble au sujet des terres.

XLIII. Vestale enterrée vivante

An de Rome 271

XLIII. Frappés de revers continuels, les Romains les attribuèrent à la vengeance des dieux. D’après les lois de leur pays, ils enterrèrent toute vivante une vestale accusée d’avoir provoqué la colère céleste, en profanant son voeu de chasteté et en souillant son ministère par un commerce illégitime. 

XLIV. Fragment relatif à la guerre entre les Véiens et les Étrusques

An de Rome 274 - 275

XLIV. Les soldats, ainsi excités par les deux consuls, jurèrent de reporter la victoire. Dans leur ardeur, ils allèrent jusqu’à s’imaginer qu’ils étaient maîtres de la fortune.
La plupart des hommes ont coutume de lutter aux dépens de leur intérêt contre ceux qui résistent, et de tenter plus qu’ils ne peuvent, pour rendre service à ceux qui cèdent. 

XLV. Dévouement et mort des 306 Fabius

An de Rome 277.

XLV. Les Fabius qui, par leur naissance et leurs richesses, pouvaient se croire les égaux des premiers citoyens, virent sur-le-champ à quel point les Romains étaient découragés. Certains hommes, dans une position embarrassante et difficile à surmonter, loin de pouvoir prendre une résolution contre les dangers accumulés autour d’eux, désespèrent de triompher même des moindres : perdant ainsi toute fermeté et toute assurance par un abattement inopportun, ils tombent dans une inaction volontaire, comme si leurs efforts avaient toujours été impuissants ; enfin ils s’abandonnent à un destin aveugle et attendent avec résignation tous les coups de la fortune.
Les Fabius, au nombre de trois cent six, furent massacrés par les Etrusques : souvent les hommes que leur courage remplit de hardiesse trouvent leur perte dans cette audace même, et ceux qui tirent vanité de leur bonheur sont précipités dans l’adversité par un orgueil insensé. A Rome, la mort de Fabius fit éclater, en public et en particulier, une douleur qui pouvait paraître exagérée eu égard à leur nombre, quoique ce nombre fût considérable, alors qu’il s’agissait de patriciens ; mais tels étaient leur rang et leur grandeur d’âme que Rome crut avoir perdu toute sa force, en les perdant. Le jour où ils avaient péri fut donc inscrit parmi les jours néfastes, et la porte par laquelle ils étaient partis pour cette expédition fut marquée d’infamie : jamais général ne sortit plus par cette porte. Titus Ménénius, chef de l’armée au moment de ce désastre, fut accusé devant le peuple et condamné, pour n’avoir point secouru les Fabius et pour avoir perdu une bataille après leur défaite. 

XLVI-XLVII. Nouvelles dissensions entre les patriciens et les plébéiens

An de Rome 277-296

XLVI. Il arrivait rarement aux Patriciens de résister à force ouverte et avec des imprécations ; mais ils faisaient souvent massacrer en secret les tribuns les plus audacieux : les autres ne furent arrêté ni par leur mort ni par le souvenir des neufs tribuns que le peuple livra jadis aux flammes. Tous ceux qui, plus tard, se succédèrent dans la même charge, puisant dans leurs vues ambitieuses plus de confiance pour de nouvelles tentatives que de crainte dans la fin tragique de leurs devanciers, s’enhardissaient davantage. Ils faisaient valoir la mort de leurs prédécesseurs comme un droit pour leur vengeance personnelle, et trouvaient un grand plaisir à penser qu’ils échappaient au danger, contre toutes les apparences. Aussi plusieurs patriciens, qui n’avaient pu réussir autrement, se firent-ils inscrire dans la classe des plébéiens dont l’obscurité leur paraissait beaucoup plus propre à servir leurs prétentions au tribunat que l’éclat impuissant du patriciat ; alors surtout qu’un grand nombre de plébéiens, par une violation manifeste de la loi, étaient élus deux ou trois fois tribuns, quelquefois même davantage, sans aucune interruption.

XLVII. Le peuple en vint là par la faute des patriciens : ils avaient cru travailler dans leur intérêt, en lui suscitant des guerres continuelles ; afin de le force par les dangers du dehors à se montrer plus modéré ; mais le peuple n’en était que plus mutin. Il ne consentait plus à se mettre en campagne qu’après avoir obtenu ce qu’il désirait ; s’il marchait quelquefois contre les ennemis, il combattait sans ardeur, à moins que toutes ses exigences ne fussent satisfaites. Aussi plusieurs nations voisine, comptant réellement plus sur les divisions de Rome que sur leurs propres forces, tentaient de nouveaux mouvements. 

XLVIII. Insolence des Éques

An de Rome 296

XLVIII : Les Eques, maîtres de Tusculum et vainqueurs de M. Minucius, furent si fiers de ce succès, que, sans répondre aux ambassadeurs venus de Rome pour se plaindre de la prise de cette ville, ils chargèrent leur général Cloelius Gracchus de les engager, en leur montrant un chêne, à raconter, s’ils le voulaient, leurs griefs à cet arbre.

 

XLIX-LI. Q. Cincinnatus est élu dictateur; état de Rome et de l'armée

An de Rome 296.

XLIX. Les Romains instruits que Minucius avait été surpris avec une partie de l’armée dans une gorge remplie de broussailles, élurent dictateur, pour marcher contre les Eques, L. Quintius, pauvre et cultivant de ses mains un petit champ, sa seule propriété, mais qui égalait en mérite les citoyens les plus recommandables et l’emportait sur tous par la modération de ses désirs : toutefois il fut surnommé Cincinnatus, parce qu’il bouclait ses cheveux.

An de Rome 305.

L. Les troubles régnaient dans less camps et à Rome : sous les drapeaux chacun, domoné par le désir de ne rien faire d’agréable pour ceux qui étaient revêtus du pouvoir, trahissait volontiers les intérêts publics et ses intérêts propres. Dans Rome, non seulement les magistrats se réjouissaient de la mort de leurs adversaires, tombés sous les coups des ennemis, mais ils faisaient adroitement périr plusieurs des plus actifs partisans du peuple : de là naissaient des séditions violentes.

An de Rome 337.

LI. Leur ambition et les rivalités qu’elle enfantait grandirent au point que les chefs de l’armée ne commandèrent plus en même temps, comme c’était l’usage ; mais séparément et chacun à son tour. Innovation funeste : dès lors chacun eut en vue son intérêt personnel et non l’intérêt général, aimant mieux voir la république essuyer un échec que son collègue se couvrir de gloire ; et des maux sans nombre affligeaient la patrie.La démocratie ne consiste pas à tout donner également à tous; mais à faire obtenir à chaque citoyen ce qu’il mérite.  

LII. Siège de Faléries; aventure du maître d'école

An de Rome 361

LII. Les Romains auraient été longtemps retenus au siège de la ville des Falisques, sans l’événement que je vais raconter : un maître d’école avait un assez grand nombre d’élèves appartenant tous à des familles distinguées. Entraîné par quelque ressentiment ou par l’espoir du gain, mais dissimulant ses intentions, il les emmena loin de la ville (les Falisques vivaient dans une si parfaite sécurité que les écoles étaient fréquentées même pendant le siège), et il les conduisit à Camille, disant qu’avec ces enfants il lui livrait Falérie ; car les assiégés ne résisteraient plus, dès que les plus chers objets de leur tendresse seraient au pouvoir de l’ennemi.Sa tentative échoua : guidé par la probité romaine et réfléchissant sur les vicissitudes humaines, Camille regarda comme indigne de lui de s’emparer de Faléries par une trahison. Il fit lier à ce traître les mains derrière le dos et l’abandonna aux enfants, pour être ainsi ramené dans la ville. A l’instant les Falisques cessèrent toute résistance ; et quoique leur ville fût difficile à emporter, quoiqu’ils fussent pourvus de toutes les ressources nécessaires pour soutenir longtemps la guerre, ils capitulèrent spontanément ; persuadés qu’ils trouveraient l’amitié la plus sincère chez celui dont ils avaient éprouvé la justice, alors même qu’il était leur ennemi.  

LIII. Sacrifices étrangers, adoptés par les Romains

LIII. Les Romains s’étaient souvent mesurés aux falisques : tantôt vaincus, tantôt vainqueurs, ils abandonnèrent les sacrifices usités dans leur pays pour ceux des autres peuples, espérant qu’ils leur seraient favorables. Telle est, en effet, la nature de l’homme : dans l’adversité, il méprise les choses consacrées par le temps, même quand elles se rapportent à la divinité, et il réserve son admiration pour celles qu’il ne connaît pas encore. Les premières, par cela même qu’elles ne lui sont d’aucun secours dans le présent, lui paraissent inutiles pour l’avenir ; les autres, au contraire, semblent, çµà raison de leur nouveauté, devoir remplir toutes ses espérances. 

LIV-LV. Camille s'exile volontairement

LIV. Camille devint plus odieux encore à ses concitoyens : accusé par les tribuns, pour n’avoir déposé dans le trésor public aucune partie du butin enlevé aux Véiens, il s’exila volontairement avant d’être condamné.

LV. Ce n’était pas seulement le peuple et ceux qu’offusquait le rang où Camille était monté qui lui portaient envie, c’étaient ses amis intimes, ses proches parents, et ils ne dissimulaient pas leurs sentiments. En vain conjura-t-il les uns de le défendre, les autres de déposer un suffrage en sa faveur : ils répondirent qu’ils ne le secourraient point par leur vote ; mais ils promirent, s’il était condamné, de payer l’amende qui lui serait infligée. Aussi Camille forma-t-il contre sa patrie le voeu qu’elle eût besoin de lui, et il se retira chez les Rutules avant sa condamnation.

LVI. Causes de l'expédition des Gaulois en Italie

An de Rome 364

LVI. Voici à quelle occasion eut lieu l’expédition des Gaulois : les Clusiens, qui avaient souffert de leur part tous les maux de la guerre, s’adressèrent aux Romains dans l’espoir d’en obtenir quelques secours, parce qu’ils n’avaient pas embrassé le parti des Véiens malgré leur communauté d’origine. Les Romains ne leur en accordèrent point, mais ils envoyèrent des députés aux Gaulois, pour traiter de la paix en faveur des Clusiens : la contestation ne portait que sur une petite portion du territoire, et la paix fut bien près de se conclure.Mais les Clusiens passèrent des négociations à un combat, où ils eurent pour auxiliaires les ambassadeurs romains. Les Gaulois, indignés de les trouver dans les rangs ennemis, commencèrent par envoyer, à leur tour, des députés aux Romains pour se plaindre : ceux-ci, loin de punir leurs ambassadeurs, les nommèrent tous tribuns militaires. Alors le courroux des Gaulois, d’ailleurs très prompts à s’emporter, fut à son comble : ils ne s’occupèrent plus des Clusiens et coururent droit à Rome. 

 LVII. Les Romains sont battus par les Gaulois

LVII. Les soldats romains, envoyés à la rencontre des Gaulois, n’eurent pas le temps de respirer : le même jour, après une marche forcée, ils engagèrent immédiatement le combat et furent battus. L’attaque inattendue des barbares, leur grand nombre, leur corpulence gigantesque, leur voix dont les sons étrangers inspiraient l’effroi, frappèrent les Romains d’épouvante : ils oublièrent les règles de la tactique militaire et perdirent ainsi toute leur bravoure. La connaissance de la tactique, par la fermeté qu’elle donne, contribue puissament au courage de ceux qui l’ont acquise, mais fait-elle défaut, leur coeur faiblit bien plus facilement que si elle leur avait toujours manqué. Sans elle, une fougue impétueuse emporte souvent le succès, tandis que ceux qui s’écartent de ses lois, après les avoir étudiées, perdent jusqu’à leur énergie naturelle : telle fut la cause de la défaite des Romains.  

LVIII. Piété de Fabius Cæson

LVIII. Les Romains, renfermés et assiégés dans le Capitole, n’avaient d’espoir de salut que dans les dieux. Ils se montrèrent si fidèles à leur culte, même dans ce danger extrême, que les pontifes ayant eu à célébrer un sacrifice dans un lieu déterminé de Rome, Fabius Caeson appelé à remplir cet office pieux descendit du Capitole dans la ville, revêtu de ses ornements, comme dans les temps ordinaires. Il traversa l’armée ennemie, fit le sacrifice, et rentra, le même jour dans le Capitole.J’admire les barbares, qui, par respect pour les dieux ou par déférence pour la vertu de Caeson, épargnèrent ses jours ; mais j’admire bien davantage Caeson lui-même pour deux motifs : il osa s’avancer seul au milieu des ennemis, et loin de chercher comme il l’aurait pu, une retraite sûre, il aima mieux rentrer dans le Capitole et s’exposer volontairement à un danger manifeste. Cependant il savait que les Romains n’oseraient pas abandonner la sule place qui leur restait sur le sol de la patrie, et il ne pouvait se dissimuler que s’ils voulaient fuir, ils trouveraient un obstacle dans le grand nombre des assiégeants.

LIX. Camille, exilé, refuse le commandement

LIX. Pressé de prendre en main le commandement de l’armée, Camille refusa. Exilé, il ne pouvait l’accepter en respectant les lois qu’il observa toujours avec une religieuse fidélité. Aussi, dominé par le sentiment du devoir, au moment même où sa patrie courait un si grand danger, regarda-t-il comme indigne de lui de laisser à la postérité un exemple de leur violation.

LX. Le Capitole est sauvé par les oies sacrées

LX. Rome était au pouvoir des Gaulois, et ses habitants avaient cherché un asile dans le Capitole. Camille, alors en exil, leur écrivit qu’il était prêt à attaquer les barbares. L’émissaire, chargé de la lettre, pénétra dans la forteresse ; mais les Gaulois avaient pbservé la trace de ses pas, et ils se seraient propablement emparés du Capitole, si les oies sacrées qu’on y nourrissait n’avaient annoncé leur irruption par des cris. Elles arrachèrent au sommeil les Romains renfermés dans la citadelle et les firent courir aux armes.

LXI. Oracle de la Sibylle sur le Capitole

LXI. D’après un oracle de la Sibylle, le Capitole devait être la capitale de l’univers jusqu’à la fin du monde.

LXII. Februarius accuse Camille

LXII. Februarius, par jalousie contre Camille, l’accusa d’aspirer à la tyrannie. Le héros fur banni : plus tard rappelé dans sa patrie qu’il avait secourue durant son exil, au moment où elle était assiégée par les Gaulois, il poursuivit Februarius, qui fut condamné à son tour. Camille rendit le mois auquel Februarius a donné son nom plus court que les autres.

LXIII. Condamnation de Manlius Capitolinus

An de Rome 371

LXIII. Le peuple condamna M. Capitolinus : sa maison fut rasée et son patrimoine vendu aux enchères ; son nom et ses images furent effacés et détruits partout où ils se trouvaient. De nos jours, les mêmes peines, sauf la destruction des maisons, sont infligées à ceux qui conspirent contre l’Etat. On décréta aussi qu’aucun patricien n’aurait sa demeure au Capitole où il avait habité, et les membres de sa famille décidèrent que nul d’entre eux ne prendrait le prénom de Marcus que Capitolinus avait porté.Pour s’être montré si différent de lui-même dans sa conduite, il vit sa fortune subir le plus grand changement. Guerrier accompli mais incapable de se modérer en temps de paix, il s’empara, pour établir la tyrannie, du Capitole qu’il avait sauvé. Patricien, il périt par la main d’un mercenaire ; réputé grand capitaine, il fut arrâté comme un esclave et précipité du rocher d’où il avait renversé les Gaulois.

LXIV. Manlius Capitolinus est précipité de la roche Tarpéienne

LXIV. Les Romains précipitèrent M. Capitolinus de la roche tarpéienne. Ainsi presque jamais rien n’est stable dans les choses humaines, et les événements heureux enfantent souvent des revers qui les égalent : ils font naître dans le coeur de l’homme l’espoir de succès semblables, et ils y allument incessamment de plus grands désirs ; jusqu’à ce que, jouet de mille illusions, il tombe enfin dans les malheurs les plus opposés à ses prévisions.

LXV. Habile conduite des habitants de Tusculum

An de Rome 374

LXV. Camille conduisit son armée contre les habitants de Tusculum ; mais ils détournèrent le danger par une ruse digne d’être citée : comme s’il n’avaient rien eu à se reprocher, comme si les Romains n’étaient animés d’aucun ressentiment et venaient en amis chez des amis, où ne faisaient que traverser le territoire de Tusculum pour marcher contre un autre peuple, ils ne changèrent rien à leurs habitudes et ne montrèrent aucune inquiétude. Ils vaquèrent aux travaux manuels et à leurs autres occupations ordinaires, comme en pleine paix : ils ouvrirent la ville aux Romains, leur donnèrent l’hospitalité et les traitèrent en amis. Ceux-ci, à leur tour, loin de leur faire aucun mal, leur accordèrent bientôt les droits de citoyens romains.

LXVI. Changements politiques, amenés par la belle-soeur du tribun Rufus

An de Rome 378

LXVI. Le tribun Rufus s’occupait des affaires publiques dans le forum, lorsque sa femme reçut la visite de sa propre soeur. Il ne tarda pas à rentrer chez lui : le licteur, suivant un ancien usage, frappa de sa verge à la porte de la maison. A ce bruit, la belle-soeur de Rufus, qui n’avait jamais entendu rien de pareil, se trouble et s’étonne : sa soeur et toutes les personnes présentes rient aux éclats : on la tourne en ridicule, parce qu’unie à un homme qui n’a jamais été revêtu d’aucune dignité, elle ignore les prérogatives des magistrats. Ce fut pour elle un sanglant affront, et il n’en pouvait être autrement d’après la petitesse d’esprit naturelle aux femmes. Son ressentiment ne s’apaisa que lorsqu’elle eût rempli la ville de trouble : ainsi les incidents les plus légers et les plus vulgaires deviennent l’occasion de grands malheurs, quand ils sont exploités par des esprits envieux et jaloux.

LXVII. Altération de la constitution romaine

An de Rome 379 et suiv.

LXVII. Dans le malheur, l’espérance de salut est toute puissante pour faire croire à ce qu’il y a de plus invraisemblable.Les séditions altéraient incessamment la constitution de l’Etat : les plébéiens obtenaient alors, sinon sans tumulte, du moins sans trop de peine, les concessions pour lesquelles ils soutenaient auparavant les guerres les plus terribles.

LXVIII. Troubles excités par L. Stolon

An de Rome 396

LXVIII. Les Romains étaient agités par de violentes séditions : Publius parvint presque à les calmer, en choisissant pour maître de la cavalerie le plébéien Licinius Stolon. Cette innovation indisposa les patriciens ; mais elle plut tant aux plébéiens qu’il ne briguèrent point le consulat, l’année suivante, et consentirent à l’élection des tribuns militaires. Dès lors, les deux partis se seraient peut-être réconciliés par quelques concessions réciproques, si le tribun Stolon n’eût dit aux plébéiens qu’ils n’auraient pas à boire, s’ils ne commençaient par manger. Par ces paroles, il leur persuada de ne rien céder et d’exiger, comme nécessaire, tout ce qu’ils avaient tenté d’obtenir.

LXIX. Dévouement de Curtius

An de Rome 393

LXIX. Un tremblement de terre avait eu lieu à Rome et le sol s’était entr’ouvert dans le forum : un oracle de la sibylle déclara que l’abîme se comblerait, dès qu’on y aurait jeté ce qu’il y a de plus précieux parmi les hommes. Plusieurs s’empressèrent d’y porter divers objets d’une grande valeur ; mais le gouffre ne se ferma pas. Curtius, patricien d’origine, à la fleur de l’âge, d’une beauté parfaite, d’une force extraordinaire, d’une âme énergique et d’une raison supérieure, comprit les paroles de l’oracle, et, s’avançant au milieu de ses concitoyens : "Pourquoi, dit-il, Romains, accuser l’obscurité de l’oracle plutôt que notre ignorance ? Cet objet que nous cherchons et qui nous cause une grande perplexité, c’est nous-mêmes : rien d’inanimé ne doit être préféré à ce qui est animé ; rien de ce qui est dépourvu d’intelligence, de raison et de sens ne peut être mis au-dessus de ce qui est doué d’intelligence, de sens et de raison. Que choisir plutôt qu’un homme, pour le jeter dans les flancs entr’ouverts de la terre et combler cet abîme ? Parmi les êtres sujets à la mort, il n’en est pas de meilleur, ni de plus fort. Ne voyez-vous pas qu’ils ont tous la tête et les regards baissés vers la terre, ne s’occupant que de leur nourriture et des plaisirs sensuels, seuls objets que la nature leur ait assignés en partage ? Seuls nous élevons les yeux vers les régions supérieures, seuls nous avons commerce avec le ciel, et méprisant les choses les choses de la terre, nous habitons avec les dieux. Nous leur ressemblons, nous sommes leurs rejetons et leur ouvrage ; non pas un ouvrage d’argile, mais un ouvrage divin : voilà pourquoi la peinture et la plastique leur donnent la forme humaine. S’il faut dire hardiment toute ma pensée, l’homme n’est qu’un dieu dans un corps mortel : dieu n’est qu’un homme incorporel, et par cela même immortel. C’est là ce qui fait notre supériorité sur les animaux : parmi ceux qui foulent la terre, il n’en est pas qui, devancé par notre agilité à la course, dompté par notre force ou pris dans nos pièges, ne deviennent notre esclave. Il en est de même de ceux qui vivent dans les eaux ou qui volent dans les airs : nous allons saisir les uns au fond des abîmes, même sans les voir ; nous faisons descendre les autres des régions éthérées, où nous ne pouvons les suivre : nous touchons de près à la puissance divine. Tel est mon sentiment : vous le partagez tous, je pense. Et qu’on ne s’imagine pas que je consulterai le sort, que je demanderai la mort d’une jeune fille ou d’un jeune Romain. Je me livre volontiers à vous : aujourd’hui même et sur-le-champ : envoyez-moi comme un héraut, un ambassadeur chez les dieux infernaux, pour être sans cesse votre défenseur et votre allié." A ces mots Curtius revêt ses armes, s’élance sur son cheval de bataille, et, sans montrer la moindre émotion dans ses traits, il se précipite au fond de l’abîme. Au même instant, la terre se referme, et Curtius obtient les honneurs réservés aux héros.

LXX. Manlius obtient le surnom de Torquatus

An de Rome 394

LXX. Manlius combattit seul contre le roi des Gaulois, l’étendit mort à ses pieds et le dépouilla. Il lui enleva le collier dont ces barbares se parent, suivant la coutume de leur pays, et le suspendit à son cou. A cette occasion il fut surnommé par ses concitoyens Torquatus, c’est-à-dire porteur de collier, et lègue ce surnom à ses descendants comme souvenir de cet exploit.

LXXI. Fait relatif à un personnage incertain

LXXI. Dion dit : par ce motif, quoique je ne fasse pas ordinairement usage de digression ; j’ai parlé de lui en indiquant l’olympiade : l’époque de son arrivée en Italie, généralement peu connue, deviendra ainsi plus certaine.  

LXXII. Députation des habitants d'Agylla

An de Rome 401

LXXII. A la nouvelle que les Romains se disposaient à leur faire la guerre, les habitants d’Agylla envoyèrent des députés à Rome, avant quelle fût déclarée : ils obtinrent la paix en cédant la moitié de leur territoire.

LXXIII. Valérius obtient le surnom de Corvinus

An de Rome 405.

LXXIII. Valérius était près de combattre contre un chef des Gaulois, lorsqu’un corbeau vient se poser sur son bras droit, le bec tourné contre le barbare. Il lui déchira le visage avec ses serres, et, lui couvrant les yeux avec ses ailes, il le livra sans défense à Valérius qui fut surnommé Corvinus. Corvus a la même signification que Korax.

LXXIV. Exigences des Latins; leur but

An de Rome 415.

LXXIV. Les Latins mettaient en avant ces exigences et d’autres semblables, sans espoir de les voir satisfaites car ils connaissaient mieux que personne l’orgueil des Romains ; mais afin de trouver dans leur refus un prétexte de se plaindre, comme s’ils avaient reçu une injustice.

LXXV. Le jeune Manlius est mis à mort, pour avoir désobéi à son père

LXXV. Le fils du consul Manlius, dans un combat singulier contre le latin Pontius, terrassa son adversaire. Son père lui décerna une couronne pour prix de sa victoire ; mais il lui trancha la tête d’un coup de hache, pour avoir transgressé ses ordres. Cet acte de cruauté rendit les Romains tout à fait soumis à leurs chefs.

LXXVI. Caractère de Manlius Torquatus

LXXVI. Il était évident pour tout le monde qu’ils avaient attendu l’issue du combat, afin d’embrasser le parti du vainqueur. Cependant Torquatus ne leur fit aucun reproche : il craignait qu’à la faveur de la guerre du Latium, ces peuples ne tentassent un nouveau coup de main. Il n’était pas toujours inflexible, et ne se montrait pas dans toutes les occasions tel qu’il avait été à l’égard de son fils. Bien au contraire, chacun vantait sa prudence dans les conseils et sa bravoure sur le champ de bataille. Aussi ses concitoyens et ses ennemis disaient-ils également qu’il tenait dans sa main la fortune des combats, et que s’il avait été à la tête des Latins, il leur aurait donné la victoire.

LXXVII-LXXVIII. Dévouement de Décius

LXXII. Doris, Diodore et Dion racontent qu’à l’époque où les Samnites, les Toscans et d’autres peuples faisaient la guerre aux Romains, le consul Décius, qui commandait l’armée avec Torquatus, se dévoua spontanément à la mort : cent mille ennemis furent massacrés le même jour.

LXXVIII. Pendant la guerre entre les Romains et les Latins, un devin annonça que les premiers remporteraient la victoire, si l’un des deux consuls se vouait aux dieux infernaux. Aussitôt Décius, dépouillant l’appareil militaire, prend le vêtement sacré, se précipite dans les rangs les plus épais des ennemis et périt frappé de mille traits : le combat eut une heureuse issu pour les Romains.J’admire une si belle action ; mais comment la mort de Décius rétablit-elle la fortune de leurs armes ; comment triompha-t-elle des vainqueurs et donna-t-elle la victoire aux vaincus ? Je ne saurais le comprendre. Quand je passe en revue de tels exploits (et plusieurs historiens, nous le savons, en ont déjà recueilli un grand nombre), je ne puis refuser d’y croire ; mais lorsque j’en examine les causes, je tombe dans une grande perplexité. Comment admettre, en effet, que par un changement subit la mort volontaire d’un seul pût sauver tant d’hommes et leur assurer la victoire ? Je laisse à d’autres le soin de rechercher par quel moyen de tels événements ont pu s’accomplir.

LXXIX. M. Torquatus refuse un nouveau consulat

LXXIX. Les Romains avaient pour M. Torquatus, à cause de sa dureté envers son fils, une haine si violente qu’ils donnaient son nom aux actes les plus inhumains : elle s’accrut encore, quand il eut célébré son triomphe, malgré la mort de ce fils et de son collègue. Cependant, pressés par une nouvelle guerre, ils n’hésitèrent pas à lui décerner un quatrième consulat ; mais il ne l’accepta pas, et, accompagnant son refus d’un serment : "Je ne pourrais, dit-il, vous supporter, et vous ne pourriez me supporter vous-mêmes.

LXXX. Droit de bourgeoisie accordé aux Latins

An de Rome 416.

LXXX. Les Romains, après s’être réconciliés avec les Latins, leur donnèrent le droit de bourgeoisie et tous les privilèges dont jouissaient les citoyens. Ce qu’ils avaient dénié en bravant les plus grands dangers, quand on les menaçait de la guerre, ils l’accordèrent de bon gré après la victoire ; aux uns pour prix de leur alliance, aux autres parce qu’ils n’avaient tenté aucune nouvelle attaque.

LXXXI. Noble réponse des habitants de Priverne au consul romain

An de Rome 426.

LXXXI. Les Romains délibérant sur le sort des Privernates, leur demandèrent comment ils croyaient devoir être traités, après la conduite qu’ils avaient tenue. Les Privernates répondirent avec fierté : en hommes qui sont libres et veulent rester libres. Le consul leur ayant demandé ensuite : "Que ferez-vous, si vous obtenez la paix ?" - "Nous nous tiendrons tranquilles, dirent-ils, si les conditions sont modérées : si elles sont intolérables, nous ferons la guerre." Pleins d’admiration pour tant de courage, les Romains ne se bornèrent pas à les traiter beaucoup mieux que les autres peuples,...

LXXXII. Discours en faveur du jeune Rullianus

An de Rome 430

LXXXII. "... Sachez-le bien : des peines trop sévères, infligées à de tels hommes, les perdent quand ils auraient pu devenir meilleurs, et ne rendent pas les autres plus sages. La nature humaine ne se laisse point détourner de ses voies par les menaces : une crainte irrésistible, une audace insolente, la témérité de l’inexpérience, l’aveugle confiance qu’inspite un grand pouvoir ; enfin un de ces hasards imprévus et si fréquents, poussent les hommes à mal faire : ils marchent à leur but, tantôt sans penser au châtiment ou sans s’en inquiéter, tantôt sans tenir le moindre compte de la vie ; pourvu qu’ils atteignent l’objet de leurs désirs. Une humanité raisonnée produit des résultats tout à fait contraires : par un pardon accordé à propos, elle amène souvent les coupables à de meilleurs sentiments ; surtout si leurs fautes dérivent du courage et non de la lâcheté, de l’amour de la gloire et non d’un instinct vicieux : l’indulgence éclairée est toute puissante pour dompter un orgueil généreux et le plier au joug de la raison ; d’autres se corrigent d’eux-mêmes, en voyant un coupable sauvé. La persuasion a plus d’attrait que la violence : nous aimons mieux être esclaves volontaires de la loi que de lui obéir par contrainte ; car nous regardons tout acte spontané comme nous appartenant en propre, tandis que nous repoussons comme une bassesse celui qui nous est commandé. D’ailleurs une grande vertu, une grande puissance ne se révèlent point par l’effusion de sang ; souvent la main la plus vile et la plus faible peut le répandre. Elles éclatent plutôt par magnanimité qui épargne un homme et conserve ses jours ; et personne ne peut nous sauver, malgré nous. Je voudrais terminer ici mes plaintes : mon faible coeur est abattu, ma parole s’éteint, les larmes étouffent ma voix, la crainte enchaîne ma langue ; mais je ne sais comment finir. La douleur, à moins que vous ne soyez résolu à laisser entrevoir quelque indice d’une décision favorable, ne me permet pas de garder le silence ; alors surtout qu’intercédant une dernière fois pour obtenir le salut de mon fils, je dois insister davantage, comme quand on adresse des prières aux dieux."

LXXXIII. Papirius lui fait grâce

LXXXIII. Dans ce moment, Papirius craignit de porter atteinte à la dignité dont il était revêtu. Résigné à épargner Rullianus qu’il voyait entouré de l’affection populaire, il voulut différer encore cette faveur et se donner tout le temps nécessaire pour bien réfléchir : quoiqu’il eût déjà pardonné dans son coeur. Il se tourna donc vers le peuple et lui lança des regards perçants : puis élevant la voix, il parla en ces termes...Il se fit un silence profond : cependant le peuple n’était pas tranquille. Comme il arrive dans de semblables conjonctures, on gémissait sur le sort de l’accusé, on murmurait à voix basse : aucune parole n’était proférée ; mais on voyait que chacun désirait le salut du maître de la cavalerie. Papirius le comprit : et par la crainte de nouveaux troubles, il fit fléchir l’autorité qu’il exerçait avec une rigueur excessive, sous prétexte de corriger les soldats. Plus modéré dans la suite, il regagna leur amitié et leur dévouement : aussi montrèrent-ils beaucoup de courage, lorsqu’ils en vinrent aux mains avec les ennemis.

LXXXIV. Les Romains refusent la paix aux Samnites

LXXXIV. Les Samnites, vaincus par les Romains, envoyèrent une députation à Rome et rendirent tous les prisonniers tombés en leur pouvoir. De plus ils saccagèrent les biens et dispersèrent les ossements de Papius, l'un des premiers citoyens du Samnium, regardé comme le principal auteur de cette guerre, et qui s'était donné la mort.Cependant ils n'obtinrent pas la paix ; comme ils avaient la réputation de manquer de bonne foi, de ne traiter que dans les revers et pour tromper le vainqueur, ils ne reçurent aucune réponse pacifique et suscitèrent contre eux une lutte sans fin : les Romains, après avoir recouvré leurs prisonniers, déclarèrent aux Samnites une guerre d'extermination.

LXXXV. Défaite des Romains aux Fourches Caudines

An de Rome 433

LXXXV. Les événements humains ont souvent un caractère extraordinaire : tel fut surtout celui qui marqua cette époque. Les Romains, dans leur orgueil insensé, avaient décrété qu'ils ne recevraient plus les hérauts envoyés par les Samnites pour traiter de la paix : ils se croyaient même assez forts pour les détruire tous ; et ils reçurent un échec plus terrible et plus ignominieux que ceux qu'ils avaient essuyés jusqu'alors. Les Samnites, au contraire, qui avaient éprouvé de vives alarmes et regardé le refus de la paix comme un grand malheur, forcèrent l'armée romaine à demander quartier et la firent passer sous le joug : la fortune la réduisit à cette extrémité.

LXXXVI. Fragment du discours d'un Samnite sur la conduite à tenir envers les Romains

LXXXVI. Les bienfaits ont leur source dans la libre volonté de l'homme, et non dans l'ignorance, la colère, la fourberie, ou dans tel autre principe semblable : ils proviennent d'une détermination spontanée, d'un généreux mouvement de l'âme. Nous devons donc avoir pitié de ceux qui ont commis une faute, leur donner des conseils, les éclairer, les aimer, rivaliser de bons offices avec eux; et puisque les hommes agissent tantôt bien, tantôt mal, il convient à notre nature de garder le souvenir des bonnes actions, plutôt que des mauvaises.
Les inimitiés s’apaisent par des bienfaits : plus un homme s’est abandonné à la haine, plus il est prêt à l’étouffer et à s’avouer vaincu ; si la main qui devait le punir, le sauve contre son attente ; et de même que ceux qui ont passé de l’amitié à la haine se détestent davantage ; de même, entre plusieurs hommes qui ont reçu des bienfaits, ceux-là se montrent les plus reconnaissants qui, après avoir rompu avec un ami, sont l’objet de sa générosité. Les Romains aspirent au premier rang dans le métier des armes ; mais ils honorent aussi la vertu ; ils sont animés d’une noble ambition et se montrent toujours empressés de payer un service avec usure.
Nous devons mûrement réfléchir, avant de nous venger de ceux qui nous ont fait du mal : mais notre sollicitude doit être plus grande encore, quand il s’agit de reconnaître un bienfait.
Tous les hommes éprouvent naturellement plus de peine pour un affront que de contentement pour un bienfait. Ils sont plus portés à se venger de ceux qui leur ont causé du dommage qu’à rendre la pareille à leurs bienfaiteurs. Ils ne se comptent pour rien la honte de sacrifier à leur intérêt l’affection due à celui qui les a sauvés, et ils compromettent des avantages réels, pour satisfaire leur colère.
Guidé par sa prudence naturelle et par l’expérience de la vieillesse, il les engageait ainsi à songer moins à ce qui leur plaisait dans le moment qu’à ce qui pouvait les affliger un jour.

LXXXVII. Convention acceptée par les consuls romains

LXXXVII. Les Samnites surprirent les Romains dans un étroit défilé : ils les forcèrent d’accepter un traité honteux et les firent passer sous le joug, un à un et sa ns armes. Rome n’observa pas ce traité : elle livra aux ennemis les consuls qui l’avaient souscrit et les rendit responsables de sa violation.

LXXXVIII. Belle conduite des habitants de Capoue envers les Romains

LXXXVIII. Après leur défaite, les Romains vinrent à Capoue : les habitants ne les blessèrent, ni par leurs paroles, ni par leurs actions : bien au contraire, ils leur donnèrent des vivres, des chevaux, et les reçurent comme s’ils avaient été vainqueurs. Ils n’auraient pas voulu, à cause de tous leurs désastres passés, que la victoire se fût déclarée pour les Romains ; mais ils compatirent à leur malheur. Z Rome, lorsque la nouvelle de cette défaite se répandit, on ne savait pas s’il fallait se réjouir ou s’affliger du salut des soldats. On s’indignait de l’humiliation de la aptrie, et plus encore de ce qu’elle était l’ouvrage des Samnites ; et alors on aurait voulu que tous les soldats eussent péri ; mais quand on réfléchissait que si un semblable malheur était arrivé, la République serait désormais en danger, on n’était pas fâché que l’armée eût été épargnée.
C’est un devoir pour tous les hommes de veiller à leur conservation ; ils ne peuvent sans mériter des reproches : dans le danger il est permis de tout tenter pour en sortir.
Tout acte volontaire trouve grâce devant les dieux et devant les hommes.

LXXXIX. Les Romains n'exécutent pas la convention conclue avec les Samnites

LXXXIX. Les Romains n’observaient pas les traités et ne témoignaient aucune reconnaissance. Ils devaient livrer un grand nombre de soldats : à peine, au mépris de tous les serments, en envoyèrent-ils quelques-uns. Les Samnites furent indignés d’une pareille conduite : plusieurs invoquaient hautement la vengeance des dieux. Ils mettaient en avant la foi jurée, réclamaient les prisonniers et demandaient que les Romains, dont la fidélité aux traités devait être prouvée par des actes, passassent nus sous ce même joug dont la pitié seule les avait affranchis. En même temps, ils renvoyèrent les soldats qui leur avaient été livrés. Ils ne crurent pas devoir faire périr des hommes auxquels ils n’avaient rien à reprocher, ou bien ils voulurent imprimer au nom romain la tache d’un parjure et ne pas absoudre tout un peuple par la mort de quelques malheureux. Ils espéraient, en agissant ainsi, amener leurs ennemis à des sentiments d’équité.

XC-XCI. Les Samnites vaincus passent sous le joug, à leur tour

XC. Les Romains ne se montrèrent point reconnaissants de ce que les Samnites avaient épargné les soldats qui leur avaient été livrés : bien au contraire, il leur firent une guerre acharnée, comme s’ils venaient de recevoir un affront. Vainqueurs, ils les soumirent à l’humiliation qu’ils avaient essuyée eux-mêmes : souvent les armes ne prononcent pas sur le bon droit, comme la loi ; la victoire ne se déclare pas nécessairement pour celui qui a souffert quelque dommage ; mais la guerre, arbitre suprême, arrange tout à l’avantage du vaunqueur et bouleverse presque toujours les règles de la justice.

XCI. Les Romains, vainqueurs des Samnites, firent à leur tour passer les prisonniers sous le joug, et se crurent assez vengés en les condamnant à l’opprobre qu’ils avaient subis les premiers. Ainsi, en très peu de pemps la fortune fut également contraire à ces deux peuples : elle infligea aux Samnites, par les mains de l’armée qu’ils avaient déshonorée, la honte qu’ils lui avaient infligée eux-mêmes, et montra par ces vicissitudes sa suprême puissance.

XCII. Papirius, accusé d'ivrognerie, se justifie: sa conduite envers le chef des Prénestins

An de Rome 435

XCII. Papirius marcha contre les Samnites, les cerna de toute part et se tint en observation auprès d’eux. Sur ces entrefaites quelqu’un lui reprocha d’aimer le vin à l’excès. "Non, dit-il, je ne suis pas enclin à l’ivrognerie : ce qui le prouve, c’est que je me lève de bonne heure et que je me couche fort tard ; mais comme les affaires publiques m’occupent sans relâche, la nuit et le jour, je ne puis facilement trouver le sommeil, et je fais usage du vin, pour m’endormir."
Le même Papirius, inspectant les gardes, ne trouva pas le chef des Prénestins à son poste. Il en éprouva du mécontentement, le fit venir auprès de lui et commanda au licteur d’apprêter sa hache. Le Prénestin fut saisi de terreur et d’effroi : Papirius, désarmé par ses craintes, ne lui fit aucun mal ; il se contenta d’ordonner au licteur de couper, auprès de sa tente les racines de quelques arbres, afin qu’elle ne gênassent point les passants.

XCIII. Réflexions sur la prospérité

XCIII. La prospérité n’est pas durable pour la plupart des hommes : souvent aussi, elle les rend imprudents.

XCIV. Papirius est nommé dictateur

An de Rome 445

XCIV. A Rome, on voulait avoir Papirius pour dictateur ; mais on craignit que Rullus, qui, à l’époque où il était maître de la cavalerie, avait eu des démêlés avec lui, ne refusât de le nommer. On lui envoya des députés pour le prier de sacrifier ses inimitiés personnelles à l’intérêt public. Rullus ne leur adressa aucune réponse ; mais aussitôt que la nuit fut venue, il nomma Papirius dictateur pour se conformer à l’usage qui exigeait que ce magistrat suprême fut désigné, la nuit : cette conduite lui fit beaucoup d’honneur. 

XCV. Mot de Volumnius contre Appius Coecus

An de Rome 457

XCV. Appius Caecus et Volumnius vivaient en mauvaise intelligence. Un jour, en pleine assemblée, Appius se plaignit de ce que, devenu habile orarteur

par ses conseils, il ne lui témoignait aucune reconnaissance. Volumnius répondit qu’en effet ses avs lui avaient été fort utiles, qu’il en convenait ; mais qu’Appius, de son côté, n’avait fait aucun progrès dans l’art de la guerre.

XCVI. Prodiges expliqués par Manius, devin toscan

An de Rome 459

XCVI. Dans le premier moment, la multitude ne savait accueillir ou repousser les paroles du devin : elle ne voulait pas tout espérer, ne souhaitant pas que tout arrivât ; mais elle n’osait pas non plus tout rejeter, parce qu’elle désirait vaincre. Elle était livrée à de vives anxiétés, comme il arrive au milieu du trouble et des alarmes ; mais lorsque les prédictions se furent accomplies une à une, elle s’appliqua l’explication de Manius, d’après les événements qui l’avaient confirmée, et ce devin essaya de se donner une réputation d’habileté dans l’art de prédire les choses inconnues.

XCVII. Serment des soldats samnites

XCVII. Les Samnites, affligés de l’échec qu’ils avaient reçu, et découragés par leurs longues défaites, se jetèrent dans des entreprises périlleuses et désespérées, pour trouver une occasion de vaincre ou de périr tous jusqu’au dernier. Ils firent une levée des citoyens en âge de porter les armes : la peine de mort fut décrétée contre ceux qui resteraient dans leurs foyers : enfin ils s’engagèrent, par des serments terribles, à ne point déserter le champ de bataille et à massacrer quiconque tenterait de fuir.

XCVIII. Fabius, lieutenant de son fils

An de Rome 463

XCVIII. Les Romains, à la nouvelle de la bataille perdue par le consul Q. Fabius, furent transportés de colère et lui ordonnèrent de venir à Rome, pour rendre compte de sa conduite. Mille voix s’élevèrent contre lui du milieu du peuple ; mais il était plus accablé par la gloire de son père que par ces accusations. On ne lui permit pas de prendre la parole, et son père n’entreprit point de le défendre : il se contenta d’énumérer tout ce qu’il avait fait, tout ce que ses ancêtres avaient fait eux-mêmes, et promit que son fils ne se montrerait jamais indigne de sa famille. Ces paroles, et plus encore la jeunesse du consul, invoquée pour excuse, apaisèrent le courroux du peuple.
Aussitôt le vieux Fabius se mit en marche avec son fils contre les Samnites enorgueillis de leur victoire : il les battit et s’empara de leur camp, où il trouva un butin considérable. Les Romains reconnaissants le comblèrent d’éloge : ils donnèrent pour l’année suivante le pouvoir proconsulaire à Quintus, en lui imposant son père pour lieutenant. Celui-ci, sans ménager son grand âge, régla tout, dirigea tout lui-même. Le souvenir de ses exploits lui assura le concours et le dévouement des alliés ; mais loin de laisser voir que tout se faisait par ses mains, il agissait comme conseiller, comme simple lieutenant, et reportait sur son fils la gloire des succès, sans jamais sortir de ce rôle modeste. 

XCIX. Accusation contre Postumius

XCXIX. Les soldats qui s’étaient mis en campagne avec Junius et Postumius, tombèrent malades en route : on attribua cet accident aux fatigues qu’ils avaient endurées, en abattant une forêt. Accusé pour ce fait, Postumius, même dans ce moment critique, se montra plein de dédain pour les sénateurs : il répétait qu’ils avaient autorité sur les simples citoyens ; mais qu’il avait lui-même autorité sur le sénat.

C. Nouveaux troubles; concessions faites par les patriciens

An de Rome 464-468

C. Curius, racontant ses exploits dit ....... Une sédition éclata, à l’occasion des propositions sans cesse réitérées par les tribuns pour la réduction des dettes ......................... Dans le moment, mes débiteurs étaient pleins d’insolence et se portaient à tous les excès........... Les Riches, de leur côté, affichant l’espoir qu’ils ne seraient pas forcés de souscrire à aucune des deux concessions réclamées par les débiteurs, s’attiraient de violentes haines. Un changement semblait devoir être avantageux ; mais le résultat fut tout différent pour les uns et les autres : les concessions ne satisfirent point les débiteurs, et les riches, qui tenaient à conserver une considération à laquelle ils étaient accoutumés, se virent près de perdre leurs anciennes prérogatives. Ainsi, ces querelles, loin de s’apaiser à ce moment, jetèrent les deux partis dans de longues rivalités. Ils ne changèrent rien à leur manière d’agir ; enfin la réconciliation fut impossible, alors même que les riches consentirent à faire plus que les débiteurs n’avaient d’abord espéré. Plus ceux-ci les voyaient céder, plus ils montraient d’audace, comme s’ils s’appuyaient sur un droit réel. Les privilèges, qui leur étaient incessamment accordés, leur paraissaient une concession nécessaire : ils n’en tenaient aucun compte et affichaient de nouvelles prétentions ; ce qu’ils avaient déjà obtenu leur frayait la route pour exiger davantage.

CI. Réflexions sur les soldats tirés de différents pays

An de Rome 469

CI. Les ennemis, aussitôt qu’ils virent un second général s’approcher, négligèrent le but commun de l’expédition : chacun ne songea qu’à son propre salut, comme il arrive dans une armée qui ne se compose pas de soldats du même pays, qui n’est pas mue par les mêmes griefs, qui n’a pas un seul et même chef. Elle est unie dans la prospérité ; mais dans les revers, chacun ne pense qu’à lui. A peine fit-il nuit qu’ils prirent la fuite, sans s’être mutuellement confié leur projet : ils crurent que, s’ils fuyaient tous ensemble, il ne pourraient ni s’ouvrir un chemin par la force, ni cacher leur départ ; tandis qu’en fuyant séparément et seuls, comme ils se l’imaginaient, il leur serait plus facile de se sauver, en même temps qu’ils paraîtaient, aux yeux de leurs concitoyens, avoir choisi la vois la plus sûre pour s’échapper.

CII. Les Tarentins et d'autres peuples se disposent à une nouvelle guerre

An de Rome 471

CII. Instruits que les Tarentins et d’autres peuples se disposaient à leur faire la guerre, les Romains députèrent Fabricius à leurs alliés, afin de prévenir tout nouveau mouvement de leur part. Ces alliés arrêtèrent Fabricius, et par des émissaires répandus parmi les Etrusques, les Ombriens et les Gaulois, ils parvinrent immédiatement chez les uns, un peu plus tard chez les autres, à les entraîner presque tous dans leur défection.

CIII. Dolobella tombe sur les Étrusques

An de Rome 471

CIII. Dolabella tomba sur les Etrusques, eu moment où ils traversaient le Tibre. Le fleuve regorgea de sang et de cadavres, et l’aspect de ses eaux fit connaître aux Romains l’issue du combat, avant que la nouvelle leur fût parvenue.
Des embouchures de Tibre à Rome, la navigation est de dix-huit stades.

CIV. Les Tarentins ne combattent pas ouvertement contre Rome

An de Rome 472

CIV. Les Tarentins avaient été les moteurs de la guerre ; cependant ils ne combattirent pas ouvertement contre Fabricius. Les Romains connaissaient bien leurs menées secrètes ; mais, occupés par d’autres guerres, ils ne leur firent aucun mal. Bientôt, persuadés qu’ils avaient assez de forces pour tenir ferme, ou que leur conduite était ignorée, puisqu’il ne s’élevait contre eux aucune plainte, les Tarentins passèrent plus loin l’insolence et contraignirent les Romains à prendre les armes, malgré eux. On put dire avec vérité qu’une prospérité excessive devient, pour certains hommes, une source de malheurs : elle les pousse hors de voies de la sagesse, car la raison ne saurait être la compagne de l’orgueil, et ils tombent dans un abîme de maux. Aussi les Tarentins, après avoir été florissants, éprouvèrent des revers égaux à leur ancienne prospérité.

CV. Arrivée de Lucius à Tarente; il y est outragé

An de Rome 472.

CV. Les Romains envoyèrent Lucius à Tarente : les habitants célébraient les fêtes de Bacchus. Vers le soir dans le vin et couchés sur le théâtre, ils s’imaginèrent que Lucius naviguait vers leur ville avec des intentions hostiles. A l’instant même, entraînés par la colère ou égarés par l’ivresse, ils allèrent à sa rencontre, l’accablèrent sans qu’il tentât de se défendre ; sans qu’il soupçonnât même une attaque, et le firent disparaître sous les eaux avec un grand nombre de ses compagnons.
A cette nouvelle, les Romains furent saisis d’une juste indignation : mais ils ne voulurent pas se mettre immédiatement en campagne contre les Tarentins. Cependant, pour ne pas les rendre plus audacieux, en paraissant passer cet affront sous silence, il leur envoyèrent des députés. Les tarentins, loin de leur faire un bon accueil, ou de les renvoyer avec une réponse convenable, se mirent, même avant de leur avoir accordé la permission de parler, à rire de leurs personnes et de leur coutume ; et cependant ils portaient la toge exigée à Rome, pour paraître dans le forum. Les députés s’en étaient revêtus pour se montrer avec plus de majesté ; peut-être aussi, pour inspirer une crainte qui semblait devoir leur attirer le respect des Tarentins.
Ceux-ci, divisés par groupes, lançaient contre eux des sarcasmes dictés par la joie du festin. Fort peu retenus d’ordinaire, la fête qu’ils célébraient les rendait encore plus insolents. Enfin un d’eux s’approchant de Postumius, se pencha pour satisfaire un besoin et salit la robe de l’ambassadeur. Aussitôt un grand bruit s’éleva de toutes parts : on exalta cette insulte comme un acte admirable, on décocha contre les Romains mille traits injurieux, sous forme de vers anapestiques, accompagnés d’applaudissements et de pas cadencés. "Riez, s’écria Postumius, riez, il en est temps encore ; mais vous verserez bien des larmes quand vous laverez dans votre sang la tache faite à cette robe." A ces mots, les Tarentins mirent fin à leurs moqueries ; mais ils ne firent rien pour détourner la punition due à tant d’outrages ; ils crurent même avoir des droits à la reconnaissance de Rome, parce qu’ils avaient laissé partir les députés sains et saufs.

CVI. Conduite du Tarentin Méton

CVI. Méton n’avait pu persuader les Tarentins de ne pas faire la guerre aux Romains. Il sortit de l’assemblée ; mais y rentra bientôt, le front ceint d’une couronne, et suivi de quelques débauchés et d’une joueuse de flûte. Il se mit à chanter et à exécuter une danse lascive : au même instant, les Tarentins cessent de délibérer, poussent des cris et applaudissent, comme il arrive en pareille occurrence. Méton fait faire silence : "Il nous est encore permis, dit-il, de nous livrer à l’ivresse et à l’orgie ; mais si vos résolutions s’accomplissent, nous tomberons dans l’esclavage.

CVII. Rufinus est nommé consul par l'influence de C. Fabricius

CVII. C. Fabricius, qui d’ailleurs ne le cédait sous aucun rapport à Rufinus, était beaucoup plus intègre. Inaccessible à la corruption, il n’éprouvait par cela même aucune sympathie pour lui, et ils étaient toujours en mésintelligence. Cependant Rufinus, regardé comme l’homme le plus propre à faire face à tous les besoins de la guerre, fut élu consul. Fabricius sacrifia ses inimitiés personnelles à l’intérêt public ; il acquit une nouvelle gloire, en triomphant même de l’envie que l’ambition rend souvent implacable chez les hommes éminents. Vraiment ami de son pays, il ne recherchait pas l’estime par des vertus d’emprunt : tout ce qui contribuait à la prospérité de sa patrie lui était cher, soit qu’il en fut l’auteur, soit qu’elle en fût redevable même à un de ses ennemis.

CVIII. Pyrrhus, roi d'Épire; sa puissance, son caractère

CVIII. Pyrrhus, roi d’Epire, étendit sa domination sur la plus grande partie de la Grèce, non moins par ses bienfaits que par la terreur de ses armes. Les Etoliens, alors très puissants, Alexandre de Macédoine et les petits souverains d’Illyrie recherchaient son amitié. Les dons les plus brillants de la nature, une vaste instruction, une profonde expérience lui donnaient sur tous les hommes une incontestable supériorité. Aussi fut-il honoré au delà de ce qui était dû à sa puissance et à celle de ses alliés, quelque grande qu’elle fût.

CIX. Pyrrhus, fier d'être l'appui des peuples contre Rome

CIX. Pyrrhus, roi d’Epire, fut très fier d’être regardé par les nations étrangères comme capable de tenir tête aux Romains. Il pensa qu’il serait heureux pour lui de secourir les peuples qui sollicitaient son appui (alors surtout que c’étaient des Grecs), et de pouvoir sous un prétexte spécieux attaquer les Romains, avant d’en avoir reçu quelque dommage : il était si jaloux de sa réputation, que, convoitant la Sicile depuis longtemps, et cherchant une occasion de s’emparer des pays soumis aux Romains, il n’aurait osé se déclarer leur ennemi ; lorsqu’ils ne lui avaient fait aucun mal.

CX. Conseils donnés par Cinéas à Pyrrhus

CX. On disait du roi Pyrrhus qu’il avait pris plus de villes par l’éloquence de Cinéas qu’avec sa propre lance. Suivant Plutarque, Cinéas, orateur plein de véhémence, mérita seul, par la vigueur de ses discours, d’être mis sur la même ligne que Démosthène. Sa haute raison lui fit comprendre la témérité de l’expédition contre les Romains, et il la combattit dans ses entretiens avec Pyrrhus : ce roi se croyait appelé par son courage à soumettre toute la terre à sa puissance ; Cinéas, au contraire, l’engageait à se contenter de ses Etats, qui pouvaient suffire à son bonheur. L’amour de la guerre, le désir de s’élever au premier rang l’emportèrent sur les conseils de Cinéas, et réduisirent Pyrrhus à se voir honteusement chassé de la Sicile et de l’Italie, après avoir perdu des milliers de soldats sur tous les champs de bataille.

CXI. Départ de Pyrrhus pour l'Italie

CXI. Pyrrhus envoya consulter l’oracle de Dodone sur son expédition. Le dieu répondit : S’il passe en Italie, Pyrrhus le Romain pourra vaincre. Le roi, interprétant ces paroles d’après ses vues (rien ne fait mieux illusion à l’homme que ses propres désirs), n’attendit pas le printemps.

CXII. Une garnison romaine, commandée par Décius, s'empare de Rhégium

An de Rome 474

CXII. Rhégium avait demandé une garnison aux Romains : elle fut placée sous les ordres de Décius. La plupart des soldats qui la composaient, vivant au sein de l’abondance et de la mollesse (la discipline était plus relâchée dans cette résidence que dans leur patrie) conçurent, à l’instigation de Décius, le dessein de faire périr les principaux citoyens et de s’emparer de la ville. Au moment où Rome était occupée par la guerre contre Tarente et contre Pyrrhus, ils croyaient pouvoir tout oser impunément : leur confiance fut d’autant plus grande, qu’ils voyaient Messine entre les mains des Mamertins qui, originaires de la Campanie et chargés par Agathocle, roi de Sicile, de défendre cette ville, s’en étaient rendu maîtres par le massacre des habitants.
Mais, trop inférieurs en nombre, ils n’osèrent exécuter ouvertement leur projet. Décius supposa entre quelques citoyens et Pyrrhus une correspondance qui avait pour but de livrer la garnison. Il rassembla les soldats, leur lut les lettres qu’il disait avoir interceptées en enflamma leur colère par un discours approprié à la circonstance. En même temps, un de ses affidés annonça, comme ils en étaient convenus, que des vaisseaux de Pyrrhus venaient d’arriver sur les côtes, pour s’aboucher avec les traîtres. Plusieurs soldats, d’accord avec leur chef, exagèrent le danger et s’écrient qu’il vaut mieux le prévenir que d’être victime d’un piège : surpris par une attaque imprévue, les habitants pourront difficilement résister. Au même instant, ils s’élancent, ceux-ci dans les maisons où ils logeaient, ceux-là dans les autres demeures des citoyens et les massacrent, à l’exception d’un petit nombre que Décius avait invités à sa table, et qui furent égorgés par ses mains.
Après cette sanglante exécution, le commandant de la garnison romaine fit amitié avec les Mamertins ; persuadé qu’ayant les mêmes violences à se reprocher, ils seraient des alliés très fidèles. Les hommes souillés des mêmes crimes, Décius le savait bien, sont ordinairement unis par un lien plus puissant, que si leurs relations étaient fondées sur les lois ou sur la parenté.
Les habitants de Rhégium se plaignirent à Rome, jusqu’au jour où elle punit les assassins. Engagés dans des affaires plus graves et plus urgentes, les Romains ne paraissaient ne point se préoccuper assez des excès commis dans cette ville.

CXIII. Craintes des Romains, à la nouvelle de la prochaine arrivée de Pyrrhus

CXIII. Instruits de la prochaine arrivée de Pyrrhus, les Romains furent saisis de crainte : ils avaient ouï dire que, redoutable lui-même dans les combats, il avait une armée aguerrie et qui passait pour invincible ; comme il arrive, ajoute Dion, quand on apprécie par la renommée seule les hommes qu’on ne connaît pas et dont chacun exalte le mérite.

CXIV. Allusion à la conduite de Pyrrhus à Tarente

CXIV. Ceux qui n’ont pas été façonnés aux mêmes moeurs, ou qui n’ont pas la même idée sur le mal et sur le bien, ne peuvent être unis par l’amitié.
L’ambition et la défiance siègent sans cesse à côté des tyrans : aussi n’ont-ils pas d’ami véritable. Et comment l’homme, en butte aux soupçons et à l’envie, pourrait-il aimer sincèrement ? Pour que l’amitié soit réelle et solide, il faut avoir les mêmes moeurs et le même genre de vie, craindre les mêmes dangers, disposer des mêmes moyens de salut : là où une de ces conditions manque, on rencontrera bien le simulacre de l’amitié ; mais pas un seul se ses appuis véritables.

CXV. Réflexions sur la science du général

CXV. La science du général, quand elle possède de suffisants moyens d’action, peut beaucoup pour sauver ceux qui la secondent et leur donner la victoire ; mais elle n’est rien pour elle-même. De même un art, quel qu’il soit, n’a aucune puissance sans le concours de ceux qui doivent le mettre en pratique.

CXVI. Conduite de Valérius envers les espions de Pyrrhus

CXVI. Publius Valérius arrêta les espions de Pyrrhus : après leur avoir fait faire le tour de son camp, il les renvoya sains et saufs, afin qu’ils pussent dire à leur maître quel ordre régnait dans l’armée romaine, quels ennemis il aurait à combattre et par quelle discipline il étaient formés.

CXVII. La mort de Mégaclès change la face du combat

CXVII. Mégaclès tomba mort : aussitôt Pyrrhus jeta son casque loin de lui, et le combat pris une force nouvelle. Le salut du roi, délivré du danger contre toute attente, donna à une partie des soldats beaucoup plus de confiance, que s’ils ne l’avaient pas cru mort dès le principe.
Les autres, trompés une seconde fois, et voyant de nouveau tout leur espoir déçu, ne montraient plus d’ardeur : par un changement subit, ils s’attendaient à des revers, et n’osaient se flatter que la confiance renaîtrait plus tard dans le coeur de Pyrrhus.

CXVIII-CXIX. Mot de Pyrrhus. - Honneurs rendus par Pyrrhus aux soldats romains morts sur le champ de bataille

CXVIII. Plusieurs félicitaient Pyrrhus de sa victoire : il se montra heureux de la gloire qu’il venait de recueillir ; mais il ajouta que sa perte serait assurée, s’il remportait encore une victoire semblable. On raconte aussi que, plein d’admiration pour les Romains, malgré leur défaite, il les mit au-dessus de ses soldats. "J’aurais déjà conquis l’univers, disait-il, si j’étais leur roi."

CXIX. Pyrrhus fit rendre avec soin les honneurs funèbres aux Romains morts dans ce combat. Transporté d’admiration pour l’air menaçant qui respirait encore dans leurs traits et pour leurs blessures, placées toutes sur la poitrine, il éleva, dit-on, ses mains au ciel, en souhaitant d’avoir de tels alliés ; car alors il lui serait facile de devenir le maître du monde.

CXX. Conduite de Pyrrhus envers ses alliés

CXX. La victoire de Pyrrhus le couvrit d’éclat et porta très haut sa renommée : plusieurs peuples neutres se déclarèrent pour lui, et tous les alliés, qui avaient observé les événements, embrassèrent sa cause. Sans leur témoigner de mécontentement, il ne cacha pas tout à fait sa défiance. Il dut se borner à quelques reproches sur leur hésitation, dans la crainte de les pousser à une défection ouverte ; mais il pensa que, s’il ne leur faisait point connaître ses sentiments, ils l’accuseraient d’une simplicité excessive pour ne s’être point douté de leur conduite, ou lui supposeraient de la rancune, et que de là naîtraient peut-être le mépris ou la haine qui les porteraient à l’attaquer, afin de ne pas être attaqués les premiers. Ces considérations le déterminèrent à leur parler avec modération et à leur accorder une partie du butin.

CXXI. Conduite de Pyrrhus envers les prisonniers romains

Année de Rome 475

CXXI. Pyrrhus chercha d’abord à persuader aux nombreux soldats romains, tombés en son pouvoir, de marcher avec lui contre leur patrie ; mais ils refusèrent. Alors, s’efforçant de les gagner, il ne les fit point charger de chaînes et n’employa envers eux aucun mauvais traitement ; il voulut même les rendre sans rançon, espérant pouvoir, avec leur concours, s’emparer de Rome sans combattre.

CXXII. Les Romains cessent d'avoir peur des éléphants

CXXII. Les Romains, qui n’avaient jamais vu des éléphants effrayés d’abord par l’aspect de ces monstres, réfléchirent bientôt qu’ils étaient sujets à la mort, que parmi les animaux il n’en est point de supérieur à l’homme, qu’ils sont même tous au-dessous de lui, sinon par la force, du moins par l’intelligence ; et ils reprirent courage.

CXXIII. Le zèle des alliés de Pyrrhus se refroidit

CXXIII. Les soldats de Pyrrhus, Epirotes et alliés se livrèrent avec acharnement à un pillage facile et sans danger.
Les Epirotes, indignés de ne rencontrer que des fatigues, eux qui s’étaient mis en campagne avec les plus belles espérances, ravagèrent un pays ami. Par là, ils servirent les intérêts de Rome : les peuples de l’Italie, qui avaient embrassé la cause de Pyrrhus, se refroidirent, quand ils virent les Epirotes piller les terres des alliés, comme celles des ennemis. Ils tinrent compte de ses actes bien plus que de ses promesses.

CXXIV. Reproche de Pyrrhus à ses alliés; il compare les armées de Rome à l'hydre toujours renaissante

CXXIV. Pyrrhus craignait d’être cerné par les Romains dans des lieux inconnus : ses alliés lui témoignèrent leur mécontentement. Par le seul aspect du pays, leur dit Pyrrhus, je vois bien à quel point vous différez des Romains. Les terres soumises à leur domination sont couvertes de toute espèce d’arbres et de vignobles ; l’agriculture y étale ses merveilles : celles de mes amis, au contraire, sont tellement dévastées qu’on ne peut reconnaître si elles ont jamais été habitées.
Pyrrhus, dans sa retraite, rencontra Laevinus. A la vue de son armée beaucoup plus nombreuse qu’auparavant, il s’écria : taillés en pièces, les bataillons des Romains renaissent comme l’hydre. Il n’osa pas avancer davantage : il mit bien son armée en ordre de bataille ; mais il ne combattit pas.

CXXV. Honneurs rendus par Pyrrhus à Fabricius et aux autres députés de Rome

CXXV. Instruit que les députés, parmi lesquels se trouvaient Fabricius, venaient traiter du rachat des prisonniers, Pyrrhus envoya une garde au devant d’eux jusqu’aux frontières, pour les mettre à l’abri de toute violence de la part des tarentins. Bientôt il alla même à leur rencontre, les introduisit dans Tarente, leur offrit une somptueuse hospitalité et les combla de témoignages d’amitié, dans l’espoir qu’ils demanderaient à traiter et souscriraient à toutes les conditions, comme il convenait à des vaincus.

CXXVI-CXXVII. Pyrrhus délibère avec ses conseillers: il sollicite l'amitié des Romains

CXXVI. Fabricius s’était borné à dire : "Les Romains nous ont envoyés pour redemander leurs concitoyens tombés dans vos mains par le sort de combats, et payer la rançon qui aura été fixée entre nous." Pyrrhus, inquiet de ce qu’il n’avait pas ajouté que sa mission avait aussi la paix pour objet, ordonna aux députés de se retirer et délibéra avec les amis qui formaient son conseil ordinaire, sur l’échange des prisonniers, mais plus encore sur la guerre et la manière dont il fallait la conduire. Devait-on y consacrer des forces considérables, ou recourir à un autre moyen ?

CXXVII. ........ ou de nous précipiter dans des combats et dans des luttes dont l’issue est incertaine. Ainsi, Milon, persuadé par mes paroles et par une ancienne maxime, garde-toi, même dans d’autres conjonctures, de préférer la violence à la sagesse, là où celle-ci peut aussi trouver place. Pyrrhus sait très bien ce qu’il doit faire, et n’a pas besoin de l’apprendre de nous." Tel fut le langage de Cinéas : tout le monde partagea son opinion qui ne devait pas, comme les avis contraires, causer de dommage et du danger. Pyrrhus pensa de même et dit aux députés : "jusqu’à présent, Romains, je ne vous ai pas fait volontiers la guerre ; je ne vous la ferais pas aujourd’hui. J’attache le plus grand prix à devenir votre ami : pour mériter ce titre, je vous rends vous prisonniers sans rançon, et je veux faire la paix." Il prodigua les égards à chaque député, afin qu’ils prissent ses intérêts à coeur, ou du moins, pour qu’ils lui ménageassent l’amitié des Romains.

CXXVIII-CXXIX. Propositions de Pyrrhus à Fabricius; réponse de celui-ci

CXXVIII. Pyrrhus s’efforça de gagner tous les députés et dit à Fabricius : "Je n’ai plus besoin, Fabricius, de vous faire la guerre, et malgré toutes mes victoires, je me repens d’avoir, dès le principe, suivi les conseils des Tarentins et de m’être avancé jusqu’ici. Oui, je serais heureux d’être l’ami des Romains, et surtout le vôtre ; car j’ai trouvé en vous l’homme de bien. Je vous conjure donc de travailler avec moi à la conclusion de la paix et de m’accompagner en Epire, où vous vivrez dans mon palais. Je médite une expédition contre la Grèce : vous m’êtes nécessaire comme conseiller et comme général."

CXXIX. Fabricius répondit : "Vous vous repentez d’avoir entrepris cette guerre, vous désirez la paix : je vous en félicite et je vous aiderai à l’obtenir, si elle est utile aux Romains ; mais je ne trahirai pas les intérêts de ma patrie : vous ne le voudriez pas, vous qui me proclamez homme de bien. Du reste, ne prenez ni conseiller ni général dans une démocratie : pour moi, je ne saurais occuper un tel poste, et je ne puis rien accepter de ce que vous m’offrez : un député doit être inaccessible aux présents. Je vous le demande : me regardez-vous véritablement, oui ou non, comme homme de bien ? Si je suis un mauvais citoyen, comment me jugerez-vous digne de vos dons ? Si je suis honnête homme, pourquoi m’engager à les recevoir ? Sachez-le bien : moi aussi, je possède beaucoup et je n’ambitionne rien de plus : satisfait de ce que j’ai, je ne convoite pas le bien d’autrui. Vous, au contraire, vous vous croyez très riche, et vous êtes dans la plus grande pauvreté. Vous n’auriez abandonné ni l’Epire, ni vos autres possessions pour venir en ces lieux, si, content de ce que vous avez, vous ne vouliez pas avoir davantage : celui qui éprouve de tels désirs, celui qui ne met aucune borne à sa cupidité, est très pauvre, et voici pourquoi : tout ce qu’il n’a pas, il le recherche comme un bien nécessaire, s’imaginant qu’il ne peut vivre sans l’avoir. Je serais heureux, puisque vous vous dites mon ami, de vous donner une partie de mes richesses, bien plus sûres, bien plus impérissables que les vôtres. Personne ne les regarde d’un oeil d’envie, personne n’ourdit de coupables trames pour s’en emparer ; ni le peuple, ni les tyrans ; et ce qui est le plus important, plus on les partage avec d’autres, plus on les augmente. En quoi donc consistent ces richesses ? A se contenter de ses propres biens, comme s’ils étaient considérables, à s’abstenir du bien d’autrui comme d’un poison, à ne croire à personne, à faire beaucoup de bien ; enfin, en mille autres choses semblables dont l’énumération exigerait beaucoup de temps. Pour moi, si je devais inévitablement périr par la violence, ou victime de mes propres erreurs ; la première mort, par cela même qu’elle est d’ordinaire l’oeuvre de la fortune, me paraîtrait préférable à la seconde, qui provient toujours de la folie et d’une basse cupidité ; et il vaut mieux succomber par la puissance du destin que par sa perversité. Dans le premier cas, le corps seul est vaincu ; dans le second l’âme aussi trouve sa perte : l’homme alors devient en quelque sorte son bourreau ; car apprendre à l’âme à ne pas se contenter des biens présents, c’est l’ouvrir à tous les appétits d’une cupidité sans bornes."  

CXXX. Levée de troupes à Rome; Appius s'oppose à la paix avec Pyrrhus

An de Rome 476

CXXX. Les Romains coururent s’enrôler avec la plus grande ardeur : chacun aurait craint, en y manquant de causer la ruine de sa patrie.
Telle est la nature de l’éloquence et tel est son pouvoir ; le discours d’Appius les amena à des dispositions contraires : pleins de haine et d’assurance à l’égard de Pyrrhus, ils revinrent de l’égarement où ses présents les avaient jetés.  

CXXXI. Mot de Cinéas sur Rome

CXXXI. L’orateur Cinéas avait été député à Rome ; à son retour, Pyrrhus l’interrogea sur l’organisation de cette ville et sur tout ce qui l’avait frappé ; j’ai vu, répondit-il, la patrie de beaucoup de rois ; faisant entendre par ces paroles qu’il avait trouvé tous les Romains tels que Pyrrhus était lui-même dans l’opinion des Grecs, par la supériorité de son mérite.

CXXXII. Pyrrhus envoie un messager à Décius

CXXXII. L’homme dont le moral a été abattu, contre son attente, sent aussi ses forces physiques affaiblies.
Pyrrhus envoya un messager à Décius pour lui représenter qu’il ne réussirait pas, c’est-à-dire, qu’il ne serait pas tué sans être pris. En même temps, il le fit menacer d’une mort cruelle, s’il était pris vivant. Les consuls répondirent que Décius n’aurait pas besoin de se dévouer et qu’ils sauraient vaincre Pyrrhus par d’autres moyens.

CXXXIII. Fabricius fait connaître à Pyrrhus la perfidie de son médecin

CXXXIII. Fabricius et Pyrrhus étaient campés en face l’un de l’autre : un des médecins du roi se rendit auprès de Fabricius et lui offrit de l’empoisonner, pour une somme d’argent. Fabricius, plein d’horreur pour cette proposition, le renvoya chargé de chaînes à Pyrrhus qui s’écria, dit-on, dans un transport d’admiration : "Je reconnais là Fabricius et non pas un autre : il serait plus difficile de le détourner du chemin de la vertu que le soleil de sa route ordinaire."

CXXXIV. Perplexité de Pyrrhus, au moment d'attaquer les consuls romains

An de Rome 477

CXXXIV. Pyrrhus ne savait quel consul il attaquerait le premier; ni s’il les attaquerait tous les deux à la fois. Il était dans une grande perplexité, par la crainte de diviser son armée moins nombreuse que celle des ennemis, et il s’indignait à la pensée de laisser l’un des consuls dévaster le pays en toute sécurité.

CXXXV. Magistrats de Syracuse mis à mort par Pyrrhus

CXXXV. Pyrrhus se montrait dur envers les Syracusains ; persuadé qu’il valait mieux pour sa sûreté leur ôter le pouvoir de lui nuire, alors même qu’ils le voudraient, que d’en étouffer le désir. Il condamna donc à l’exil ou à la mort un grand nombre de magistrats et les citoyens qui l’avaient appelé à Syracuse ; soit qu’il fût mécontent de leur entendre dire qu’il leur devait d’être maître de la ville, soit dans la crainte qu’ils n’embrassent la cause d’un autre, comme ils avaient embrassé la sienne.

CXXXVI. Indulgence de Pyrrhus envers des jeunes gens qui avaient plaisanté à ses dépens

CXXXVI. Tout le monde admira Pyrrhus pour le fait que je vais de raconter ; dans un banquet, des jeunes gens avaient plaisanté à ses dépens. Il ordonna d’abord une enquête, pour punir les coupables ; mais ces jeunes gens ayant osé lui dire : nous aurions lancé des traits plus nombreux et plus piquants, si le vin ne nous eût manqué ; il se mit à rire et les renvoya absous. 

CXXXVII. Pyrrhus pille le temple de Proserpine

An de Rome 478

CXXXVII. Les alliés refusaient toute espèce de contributions : Pyrrhus alors tourna ses vues vers les trésors de Proserpine qu’on disait fort considérables. Il les pilla et dirigea vers Tarente des vaisseaux chargés de ces riches dépouilles ; mais une tempête fit périr presque tout l’équipage : l’or et les offrandes enlevées du temple furent jetés sur les côtes.

CXXXVIII. Ptolémée-Philadelphe devient l'allié de Rome

An de Rome 481

CXXXVIII. Ptolémée, roi d’Egypte, surnommé Philadelphe, à peine instruit des revers de Pyrrhus et de l’accroissement de la puissance des Romains, leur fit apporter des présents et désira traiter avec eux. Heureux de voir un roi si estimé attacher tant de prix à leur amitié, ils lui envoyèrent aussi une ambassade. A leur retour, les députés voulurent déposer dans le trésor public les magnifiques dons qu’ils avaient reçus de Ptolémée ; mais les Romains ne l’acceptèrent pas.

CXXXIX. Q. Fabius insulte les ambassadeurs d'Apollonie

An de Rome 488

CXXXIX. Par ces exploits, les Romains augmentèrent leur puissance ; mais, loin d’en concevoir de l’orgueil, ils livrèrent aux habitants d’Apollonie, colonie des Corinthiens dans la mer Ionienne, le sénateur Q. Fabius qui avait insulté quelques-uns de leurs ambassadeurs. Les Apolloniates le renvoyèrent dans sa patrie, sans lui avoir fait aucun mal. 

CXL. Causes de la première guerre punique

An de Rome 489

CXL. Les différents entre les deux peuples venaient pour les Romains de ce que les Carthaginois avaient secouru tarente, pour les Carthaginois de ce que les Romains avaient fait alliance avec Hiéron. Mais ces griefs, plus ou moins fondés, ne servaient que de prétexte : voulant plus qu’ils ne disaient, ils n’osaient dévoiler leurs vues, et la réalité était loin des apparences. Les Carthaginois puissants depuis longtemps, et les Romains dont l’empire était déjà agrandi, se regardaient d’un oeil jaloux. D’une part, le désir de posséder sans cesse davantage, désir naturel à beaucoup d’hommes surtout dans la prospérité, et de l’autre la crainte les précipitèrent dans la guerre. Aux yeux de chacun, le plus sûr moyen de conserver ses possessions était d’envahir celles de l’autre : il paraissait d’ailleurs bien difficile, et même impossible, que deux peuples libres, puissants, fiers, et, pour tout dire en un mot, rivalisant d’habileté sur la mer, consentissent à respecter mutuellement leur indépendance, en s’efforçant de subjuguer les autres ; un événement fortuit déchira les traités et fit éclater brusquement la guerre.
La lutte semblait avoir pour objet Messine et la Sicile ; mais, en réalité, chacun sentait bien que, partie de ce point, elle mettrait en jeu les destinées de sa patrie.
Dans leur opinion, la Sicile, placée entre les deux nations belligérantes, servirait à coup sûr de marche-pied au vainqueur pour soumettre les autres peuples. 

CXLI. Les Romains et les Carthaginois se disputent Messine

An de Rome 490

CXLI. Caius Claudius, introduit dans l’assemblée, fit entendre un langage propre à lui concilier les esprits : il dit, entre autres choses, que venu pour délivrer Messine dont la possession n’était pas nécessaire aux Romains, il s’embarquerait aussitôt qu’il lui aurait rendue la liberté. Puis, il somma les Carthaginois de se retirer, ou bien, s’ils avaient de bonnes raisons à faire valoir, de les produire à l’instant. La crainte empêcha les Mamertins de proférer une parole, et les Carthaginois, qui occupaient la ville par la force, ne tinrent pas compte de ses injonctions. Alors Claudius s’écria : le silence des uns et des autres est un témoignage suffisant. Oui, les Carthaginois ont des vues blâmables (ils se seraient défendus, si leurs intentions étaient droites) et les Mamertins désirent la liberté : s’ils voulaient se déclarer pour les Carthaginois, ils le diraient franchement, lorsque ceux-ci sont maîtres de leurs murs. En même temps, il promit l’appui de Rome aux Mamertins, qui étaient d’origine italique et avaient réclamé son assistance. 

CXLII. Échec de C. Claudius

CXLII. C. Claudius perdit plusieurs galères et parvint difficilement à se sauver ; mais le goût pour la mer ne s’affaiblit ni chez lui, ni dans Rome, malgré cet échec. Loin de la regarder comme un présage et d’en conclure qu’ils n’obtiendraient jamais de succès dans les batailles navales, les Romains montrèrent plus d’ardeur pour les luttes de ce genre : ils y furent portés par divers motifs ; mais surtout par un vif désir de ne point paraître en avoir été détournés par un revers.

CXLIII. Hannon demande la paix

CXLIII. Hannon, qui d’ailleurs regardait la guerre comme une dure nécessité, si elle devenait inévitable, voulut rendre Claudius responsable de la violation des traités et ne pas être accusé d’en avoir donné l’exemple : il lui renvoya donc les vaisseaux et les prisonniers romains, l’invita à faire la paix et lui conseilla de renoncer à la mer ; mais Claudius n’écouta rien. Alors Hannon adresse aux Romains une menace insolente et dictée par la colère : il dit qu’il ne leur permettrait pas de laver leurs mains dans la mer. Bientôt il perdit la mer et Messine.

CXLIV. C. Claudius dans l'assemblée des Mamertins
Ibid.
A. Claudius cherche à relever le courage de l'armée romaine

CXLIV. C. Claudius forma une assemblée des mamertins qu’il avait trouvé réunis dans le port, et leur dit : je n’ai nullement besoin des armes, et je vous confie le soin de tout régler." Ces paroles les décidèrent à mander Hannon ; mais il refusa de descendre de la citadelle. Claudius alors s’emporta vivement contre lui et s’écria : "si ces étrangers pouvaient alléguer le moindre droit en leur faveur, ils prendraient la parole pour me confondre, et ne régneraient pas dans la ville par la force.
Le consul A. Claudius exhorta les soldats à prendre confiance, au lieu de se laisser abattre par la défaite du tribun : il rappela que la victoire appartient à l’armée la mieux préparé, et qu’ils étaient , apr leur courage, bien au-dessus de l’habileté de leurs ennemis. Il ajouta qu’en peu de temps les Romains seraient aussi habiles que les Carthaginois, qui ne les égaleraient jamais en bravoure. En effet, dit-il, la science maritime s’acquiert vite, quand on s’y applique, et peut s’obtenir par l’exercice, tandis qu’aucune leçon ne saurait donner la bravoure à ceux qui ne l’ont pas reçue de nature.

CXLV-CXLVI. Faits relatifs à la bataille de Myles, gagnée par les Romains

CXLV. Les Africains, moins confiants dans la disposition naturelle des lieux que bien secondés par leur courage, avaient fait une sortie ; mais Claudius leur inspira tant de terreur, qu’ils n’osèrent plus se montrer hors de leur camp.
Souvent les hommes que la réflexion rend timides réussissent, parce qu’ils se tiennent en garde contre le danger : ceux, au contraire, qui s’abandonnent à une confiance inconsidérée, trouvent dans leur imprévoyance une perte certaine.
C’est la prudence qui remporte les victoires et en garde les fruits ; mais la témérité n’obtient aucun avantage. Si, par hasard, elle réussit quelquefois, elle compromet facilement les succès ; ou si elle les conserve, égarée par ce bonheur immérité, elle court à sa ruine, loin d’en retirer du profit. Et en effet, une confiance irréfléchie est sujette à des craintes insensées. La raison, au contraire, dirigée par la prévoyance, adopte des résolutions et des espérances qui, appuyées sur un fondement solide, ne sauraient tromper. Elle ne permet ni de s’abattre ni de s’enorgueillir ; tandis que la sottise rend beaucoup d’hommes arrogants dans la prospérité, humbles dans les revers : privée de soutien, elle change sans cesse au gré des événements.

An de Rome 494

CXLVI. Un combat sur mer allait s’engager entre les Romains et les Carthaginois : ils avaient le même nombre de vaisseaux et montraient une égale adresse. Bientôt la bataille fut livrée : des deux côtés les préparatifs avaient été les mêmes. Chaque peuple espérait qu’elle déciderait du sort de la guerre : le prix de la victoire devait être la Sicile qu’ils avaient sous les yeux : la servitude et l’empire étaient en jeu : il s’agissait de ne pas tomber dans l’une par une défaite et d’obtenir l’autre par une victoire. Les Carthaginois, depuis longtemps maîtres de la mer, l’emportaient par l’habileté de leurs rameurs ; les Romains par la bravoure et l’audace de ses soldats : moins ils étaient faits aux combats sur mer, plus ils avaient de fougue et de hardiesse. Et, en effet, l’homme guidé par l’expérience agit avec réflexion, il hésite quand la raison l’exige : celui, au contraire, qui en est dépourvu, obéit à une confiance aveugle et se jette témérairement dans la mêlée.

CXLVII. Annibal échappe à la mort

CXLVII. Les Carthaginois, vaincus par les Romains dans ce combat naval, auraient mis probablement Annibal à mort (car tous ceux qui chargent une armée d’une expédition sont portés à s’attribuer le succès et à rejeter les revers sur les chefs, et les Carthaginois étaient plus enclins que les autres peuples à punir les généraux qui avaient essuyé un échec) ; mais inspiré par une crainte salutaire, il se hâta, après sa défaite, de leur faire demander en laissant croire que rien n’était compromis, s’ils lui ordonnaient de combattre oui ou non. Les Carthaginois, comme on l’avait prévu, répondirent qu’il fallait combattre, et se montrèrent pleins du sentiment de leur supériorité sur mer. Alors il leur fait dire par ses émissaires : "je n’ai donc rien à me reprocher ; en attaquant les Romains, j’ai cédé aux espérances que vous avez vous-mêmes : j’étais bien maître de mes résolutions, mais non pas de la fortune."

CXLVIII. Les Romains portent la guerre en Afrique, sous la conduite de Régulus et de Lucius

An de Rome 498

CXLVIII. Les Carthaginois, non moins jaloux de ne point perdre leurs possessions que de conquérir celles des autres, combattaient avec ardeur et énergie : ainsi, tandis que la plupart des hommes défendent leurs biens plus que leurs forces ne le permettent, mais ne veulent pas s’exposer au danger pour s’emparer de ceux d’autrui ; ce peuple, mettant sur la même ligne ce qu’il convoitait et ce qu’il avait déjà, déployait pour l’un et pour l’autre les mêmes efforts. Quant aux Romains, le parti le plus sage, à leurs yeux, était de ne plus faire la guerre loin de Carthage ; de ne plus affronter le danger dans les îles, et de combattre les Carthaginois sur leur propre territoire : alors un échec ne ferait rien perdre, et une victoire donnerait plus que des espérances. Ils firent leurs préparatifs d’après cette conviction, et marchèrent contre Carthage, sous la conduite de Régulus et de Lucius : un mérite éminent les fit préférer aux autres généraux. Régulus vivait dans une si grande pauvreté, qu’il ne consentit à quitter sa famille qu’en se faisant violence : un décret dut assurer l’entretien de sa femme et de ses enfants aux dépenses du trésor public.

CXLIX. Hannon est député aux consuls romains

CXLIX. Amilcar députa Hannon aux consuls romains, sous prétexte de négocier la paix ; mais en réalité, pour gagner du temps. A son arrivée, quelques voix demandèrent qu’on l’arrêtât, comme les Carthaginois avaient arrêté Cornélius, en le trompant. "Si vous les imitez, répondit Hannon, vous n’aurez désormais rien qui vous mette au dessus des Africains." Grâce à cette flatterie employée à propos, on ne lui fit aucun mal.

CL. Les Carthaginois demandent la paix: Régulus impose des conditions trop dures

CL. Les Carthaginois, craignant que leur ville ne fût prise, envoyèrent un héraut au consul pour obtenir son départ à des conditions raisonnables et pour détourner le danger présent ; mais n’ayant voulu ni abandonner toute la Sicile et toute la Sardaigne, ni rendre sans rançon les prisonniers romains, ni racheter leurs propres captifs, ni rembourser à Rome tous les frais de la guerre, ni lui payer en outre une indemnité annuelle, ils ne purent rien obtenir.
Ils trouvaient d’ailleurs fort dur de ne pouvoir faire la paix ou la guerre sans son consentement, de ne conserver pour leur propre usage qu’un seul grand vaisseau et d’être tenus de lui fournir, à la première réquisition, cinquante galères à trois rangs de rames, enfin de souscrire à d’autres conditions contraires à l’équité : persuadés qu’un pareil traité consommerait leur ruine, ils aimèrent mieux continuer la guerre.

CLI. Xanthippe, vainqueur des Romains

CLI. Lacédémone envoya des secours aux Carthaginois, sous la conduite du Spartiate Xanthippe, qui blâme leurs généraux de retenir sur les montagnes et dans des lieux difficiles une armée à laquelle la cavalerie et les éléphants donnaient une incontestable supériorité. A peine investi du commandement, il disposa les troupes de Carthage d’après ses idées, et par un choc terrible, il détruisit presque l’armée romaine.

CLII. Maxime d'Amilcar sur le secret

CLII. Suivant Amilcar, quand on veut exécuter secrètement une entreprise, il ne faut en parler à personne ; car il n’est pas d’homme assez maître de lui-même, pour garder un secret et l’ensevelir dans le silence. Au contraire, plus vous recommandez de ne point le révéler, plus on désire le faire connaître : chacun croit l’avoir seul appris d’un autre, et il est bientôt divulgué.

CLIII-CLIV. Régulus est envoyé à Rome avec les députés de Carthage; sa conduite

An de Rome 504

CLIII. Les Carthaginois, ainsi qu’on le rapporte, envoyèrent des députés à Rome, pour divers motifs ; mais surtout à cause du grand nombre de prisonniers. Ils avaient principalement en vue de conclure la paix à des conditions raisonnables, ou, du moins d’obtenir que leurs captifs leur fussent rendus. Parmi ces députés se trouva, dit-on, Régulus choisi par les Carthaginois, à raison de sa vertu et de sa dignité. A leur avis, les Romains consentiraient à tout, par l’espérance de recouvrer un tel homme, et Carthage n’aurait que lui à restituer, pour obtenir la paix, ou tout au moins la remise des prisonniers.
Ils lui firent promettre, par un serment solennel, de revenir, s’il échouait dans le double objet de la négociation ; puis ils lui ordonnèrent de partir avec les députés. Régulus agit en Carthaginois plutôt qu’en Romain : il ne permit pas à sa femme de venir conférer avec lui ; il n’entra pas dans Rome, comme s’il eût été proscrit ; mais lorsque le sénat s’assembla hors de la ville, d’après l’usage établi pour les pourparlers avec les envoyés d’un peuple ennemi, Régulus demanda, comme on le raconte, à être admis avec les autres délégués.
Régulus ne se rendit pas à l’invitation des consuls, avant d’y avoir été autorisé par les ambassadeurs Carthaginois.
Tout autre, pour se disculper de son échec, aurait exalté les ennemis.

CLIV. Les Carthaginois avaient fait prisonnier Régulus, général de l’armée ennemie. Ils l’envoyèrent à Rome avec leurs députés, espérant obtenir à des conditions raisonnables, par le concours de cet homme éminent, la fin de la guerre et l’échange de prisonniers. Arrivé près de sa ville natale, Régulus refusa les honneurs dus aux consuls, et dit qu’il n’était plus citoyen, depuis le jour où la fortune lui avait donné les Carthaginois pour maîtres. Il engagea les Romains à ne point traiter avec des ennemis déjà réduits au désespoir. Ses concitoyens, pleins d’admiration, congédièrent les députés et voulurent le retenir auprès d’eux ; mais il répondit qu’il ne devait pas rester dans une ville où les lois ne lui permettaient plus de jouir de ses droits, puisque la guerre l’avait fait esclave d’un peuple étranger, et il suivit volontairement les députés à Carthage, où il finit sa vie dans des tortures longues et horribles.

CLV. Décret qui n'autorise que l'aîné des enfants à prendre le surnom du père

An de Rome 514

CLV. Sous la conduite de Marcus Claudius et de Titus Sempronius, parut à Rome un décret qui n’autorisait que l’aîné des enfants à prendre le surnom de leur père.

CLVI. Faits relatifs à Claudius: il est livré aux Liguriens

An de Rome 518

CLVI. La paix avait été conclue avec les Liguriens, ce qui n’empêcha pas Claudius de leur faire la guerre. Il les vainquit ; mais les Romains rejetèrent sur lui l’infraction du traité. Ils ne voulurent pas en être responsables et livrèrent Claudius aux Liguriens qui refusèrent de le recevoir : les Romains alors le bannirent.

CLVII. Rome prépare une nouvelle guerre contre Carthage, malgré les traités

An de Rome 519

CLVII. Rome avait renouvelé les traités avec les Carthaginois, moyennant une somme d’argent. Instruits qu’elle faisait des préparatifs de guerre, tandis qu’ils étaient occupés à combattre contre leurs voisins, ils y envoyèrent une ambassade, qui n’obtint aucune réponse satisfaisante. Bientôt, Hannon, plein de franchise et à la fleur de l’âge, fut député aux Romains et leur adressa sans détours diverses plaintes : "si vous ne voulez point maintenir la paix, rendez-nous la Sardaigne et la Sicile ; ce n’est pas une trêve d’un moment, mais une alliance éternelle que nous avons achetée, en vous les donnant." Ils rougirent et se montrèrent plus traitables.

CLVIII. Une nouvelle guerre entre Rome et Carthage est imminente

CLVIII. ... ceux-là pour ne pas être traités de même à leur tour : ils temporisèrent, résolus de tout coeur, les uns à jouir du fruit de leurs victoires passées, les autres à se contenter de leur état présent. Par cette attitude menaçante, la paix n’existait plus ; mais dans le fait, pendant qu’ils délibéraient, leur position restait la même : cependant on voyait que celui des deux peuples qui aurait le premier quelque raison pour attaquer, donnerait le signal de la guerre : le plus souvent les hommes restent fidèles à la foi jurée tout autant qu’ils y trouvent leur intérêt, et parce qu’à leurs yeux, un sûr moyen d’accroître les avantages dont ils jouissent, c’est de ne porter aucune atteinte aux traités.

CLIX. Un Grec et une Grecque, un Gaulois et une Gauloise sont enterrés vivants dans le Forum

An de Rome 521.

CLIX. Sous le consulat de Fabius Maximus Verrucosus, les Romains, et non les Dauniens, enterrèrent tout vivants, au milieu du forum, un Grec et une Brecque, un Gaulois et une Gauloise, par la crainte d’un oracle qui avait dit : un Grec et un Gaulois s’empareront de Rome.

CLX. Faits relatifs à Papirius

An de Rome 523

CLX. Ils envoyèrent des émissaires, chargés d’observer Papirius ; quoique les affaires d’Espagne ne les regardassent nullement. Papirius leur fit un bon accueil et les charma par l’à-propos de ses discours : il dit, entre autres choses, qu’il était forcé de faire la guerre aux Espagnols ; afin que les Romains fussent payés des sommes encore dues par les Carthaginois qu’il ne serait pas possible de contraindre autrement à se libérer. Les émissaires ne surent quels reproches ils pouvaient lui adresser.

CLXI. L'Île d'Issa se livre aux Romains

An de Rome 524

CLXI. L’île d’Issa se livra spontanément aux Romains. Ses habitants, qui allaient essayer de leur domination pour la première fois, espéraient trouver en eux des alliés plus dévoués et plus fidèles que les illyriens qu’ils redoutaient déjà. Leurs réflexions sur ce qu’il connaissaient les disposaient mieux en faveur de ce qui leur était inconnu.
Ils se résignaient, parce qu’affligés du présent, ils avaient d’heureuses espérances pour l’avenir.

CLXII. Conduite de Teuta, veuve d'Agron, envers les Romains

CLXII. Les Romains désiraient vivement rendre sur-le-champ service aux Issaeens qui s’étaient déclarés pour eux : ils voulaient tout à la fois paraître secourir les peuples dévoués à leur cause et punir les Ardiaeens du mal qu’ils faisaient à ceux qui s’embarquaient à Brindes. Ils envoyèrent donc une délégation à Agron, pour intercéder en faveur d’Issa et se plaindre des dommages qu’il leur causait à eux-mêmes, sans rien avoir à leur reprocher. Les ambassadeurs, à leur arrivée, ne trouvèrent plus Agron : il était mort et avait laissé pour successeur un enfant, nommé Pinnés. Teuta, veuve d’Agron et belle-mère de Pinnés, gouvernait les Ardiaeens. Son arrogance lui fit oublier toute mesure dans sa réponse : unissant à la témérité de son sexe un orgueil inspiré par la puissance dont elle était revêtue, elle fit charger de chaînes une partie des ambassadeurs et massacrer les autres, parce qu’ils avaient parlé avec liberté.
Tels furent alors ses actes : ils accrurent sa fierté, comme si, par cette cruauté impudents, elle avait donné une preuve de force. Bientôt elle mit à nu toute la faiblesse d’un sexe qui se laisse entraîner avec la même promptitude à la colère par sa petitesse d’esprit et à la peur par sa timidité. A peine instruite que Rome avait décrété de lui faire la guerre, elle fut consternée et promit de rendre les ambassadeurs qu’elle retenait captifs : quant à ceux qui avaient péri, elle dit pour sa défense qu’ils avaient été tués par des brigands. Touchés de ses protestations, les Romains diffèrent l’expédition et demandent que les assassins lui soient livrés. Teuta les brave de nouveau parce que le danger n’est plus imminent : elle déclare qu’elle ne livrera aucun des meurtriers et envoie des troupes à Issa. Peu de temps après, informée de l’arrivée des consuls, elle tremble encore, comprime son orgueil et se montre prête à souscrire à leurs volontés.
Elle ne devint pourtant pas tout à fait raisonnable : les consuls ayant fait voile vers Corcyre, elle reprit courage, se sépara des Romains et fit partir des troupes pour Epidamne. Mais ils délivrent les villes de l’Epire, s’emparent de quelques vaisseaux de Teuta et de l’argent dont ils étaient chargés : elle semble de nouveau devoir se soumettre. Cependant les Romains, après une heureuse navigation, veulent à peine prendre terre qu’ils éprouvent un échec près du promontoire d’Andetrium. Alors Teuta hésite, espérant, par cela même que l’hiver régnait déjà, qu’ils ne tarderaient pas à s’éloigner ; mais Albinus ne bouge pas, et Démétrius abandonne la reine, non moins à cause de sa conduite insensée que par la crainte des Romains : son exemple entraîne plusieurs défections. A cette nouvelle, en proie aux plus vives alarmes, elle dépose la souveraine puissance.

CLXIII. Oracle de la Sibylle au sujet des Gaulois

An de Rome 529

CLXIII. Un oracle de la sibylle effrayait les Romains : il leur ordonnait de se tenir en garde contre les Gaulois, lorsque la foudre serait tombée sur le Capitole, près du temple d’Apollon.

CLXIV. Portrait des Gaulois

CLXIV. Les Gaulois, voyant les Romains déjà maî tres des positions les plus avantageuses, perdirent courage; car tous les hommes, quand ils ont obtenu ce qu'ils désiraient d'abord, montrent ensuite beaucoup plus d'ardeur; reçoivent ils un échec, leur énergie s'émousse. Les Gaulois, plus que les autres peuples, poursuivent avec chaleur le but qu'ils veulent atteindre, et lorsqu'une entreprise marche à leur gré, ils s'y attachent fortement. Rencontrent ils le plus léger obstacle, ils perdent tout espoir du succès: portés par une folle présomption à se promettre ce qu'ils souhaitent, par un naturel bouillant à pousser une entreprise jusqu'à sa dernière limite, rien ne tempère leur fougue, rien ne maîtrise leurs élans. Aussi, jamais chez eux rien de durable; car l'audace qui se précipite ne peut tenir ferme. Une fois abattus, ils sont incapables de se relever, surtout si la crainte se joint au découragement; ils tombent alors dans une léthargie aussi grande que leur audace était naguère intrépide: un moment leur suffit pour passer brusque ment d'un excès à l'excès contraire, la raison ne leur offrant jamais un point fixe où ils puissent s'arrêter. 

CLXV. Æmilius, vainqueur des Insubres, reçoit les honneurs du triomphe

CLXV. Aemilius, vainqueur ries lnsubres, reçut les honneurs du triomphe. Là figurèrent les prisonniers les plus distingués: il les conduisit tout armés au Capitole et les accabla de sarcasmes; sachant qu'ils avaient juré de ne point se dépouiller de leurs cuirasses, avant d'être montés au Capitole.

CLXVI. Remarque à propos des élections irrégulières

CLXVI. Lorsque les usages, consacrés par le temps, avaient reçu l'atteinte la plus légèIe dans les comices, on les tenait sans aucune solennité deux ou trois fois, en un seul jour, et même davantage; jusqu'à ce que tout parût s'être régulièrement passé.

CLXVII. État de Rome

CLXVII. Les Romains jouissaient de la gloire des armes et vivaient dans une parfaite union: tandis que chez la plupart des hommes une prospérité sans mélange engendre l'insolence, et une vive crainte la modération, il en fut alors tout autrement chez les Romains. Plus ils obtenaient de succès, plus ils étaient raisonnables: déployant contre leurs ennemis la fierté qui s'allie au courage, et montrant les uns envers les autres la douceur jointe à une grande fermeté, ils arrivaient par la force à la modération, par la modération au véritable courage, et ne laissaient point la prospérité dégénérer en insolence, ni la douceur en lâcheté. Ainsi, leur modération naissait alors du courage: ils étaient persuadés que l'audace trouve sa perte dans l'audace même, tandis qu'en suivant la ligne de conduite qu'ils avaient adoptée, le courage mettait leur modération à l'abri des revers, et leur prospérité était consolidée par la modération. Ce fut par là surtout qu'ils se tirèrent avec gloire des guerres qu'ils eurent à soutenir, et qu'ils dirigèrent avec un rare bonheur leurs propres affaires et celles de leurs alliés.

CLXVIII. Orgueil de Démétrius

An de Rome 535

CLXVIII. Démétrius, fier d'être chargé de la tutelle de Pinnès et d'avoir obtenu la main de sa mère Triteuta après la mort de Teuta, s'attira la haine des habitants de la contrée et ravagea les terres voisines: il paraissait commettre ces excès, à la faveur de l'amitié rIes Romains. Les consuls, dès qu'ils en furent instruits, lui donnèrent l'ordre de se rendre auprès d'eux, mais loin d'obéir, il attaqua leurs alliés. Aussitôt ils firent voile avec leur armée vers Issa, où se trouvait Démétrius. 

CLXIX. Portrait d'Annibal

CLXIX. Tous lles peuples qui habitaient en deçà des Alpes se déclarèrent pour les Carthaginois: ce n'est pas qu'ils aimassent mieux être sous leurs ordres que sous ceux des Romains; mais ils détestaient la domination de ces derniers et acceptaient volontiers celle qu'ils ne connaissaient pas. Chacun de ces peuples devint donc, en ce moment, un allié de Carthage contre Rome; mais Annibal seul pesait, autant qu'eux tous, dans la balance. Doué de la conception la plus vive, il savait arriver à ses fins par de sages ménagements; et cependant les résolutions fermes exigent ordinairement de la lenteur; tandis que les résolutions subites demandent un esprit prompt, par cela même qu'elles sont instantanées. Toujours en mesure de tenir ce qui engageait le plus sa responsabilité, il profitait du présent sans faillir et dominait fortement l'avenir. D'une prudence consommée dans les conjonctures ordinaires, il devinait avec sagacité quel était le meilleur parti à prendre dans les plus imprévues: par là, il se tirait avec bonheur et sur-le-champ des difficultés du moment; en même temps que sa raison lui révélait d'avance les besoins de l'avenir. Appréciant avec la même justesse ce qui était et ce qui devait être, il adaptait presque toujours aux circonstances et ses discours et ses actions, Il dut ces avantages non seulement à la nature qui l'avait comblé de ses dons; mais encore à une vaste instruction: initié, suivant la coutume de sa patrie, aux connaissances répandues parmi les Carthaginois; il y ajouta les lumières des Grecs: de plus, il possédait jusqu'à un certain point l'art de lire l'avenir dans les entrailles des victimes. A ces avantages intellectuels se joignaient des qualités physiques non moins précieuses et dont il fut redevable à sa manière de vivre autant qu'à la nature: aussi exécutait-il sans peine toutes les entreprises qui lui étaient confiées. Son corps unissait l'agilité à la force: il pouvait en toute sécurité courir, rester ferme à sa place, lancer rapidement un coursier. Jamais il ne se trouvait mal d'avoir trop ou trop peu mangé, et il s'acconmodait tout aussi bien de l'un que de l'autre. Les fatigues lui donnaient plus de vigueur, les veilles plus de force.
Tel était Annibal, au moral el au physique: passons à ses principes dans le maniement des affaires. Persuadé que la plupart des hommes ne sont fidèles qu'à leur intérêt, il prit ce mobile pour règle de conduite envers les autres et s'attendit toujours à ce qu'ils agiraient de même à son égard. Aussi, réussit il souvent par la ruse et échoua-t-il rarement par les artifices d'autrui. Tous ceux qui pouvaient devenir plus puissants que lui, étrangers ou compatriotes, étaient à ses yeux autant d'ennemis: sans attendre que les faits eussent démasqué leur âme, il les poursuivait avec le plus grand acharnement, comme coupables de nourrir contre lui des pensées hostiles ; convaincu qu'il vaut mieux attaquer qu'être attaqué soi-même. Enfin, il croyait que tout le monde devait dépendre de lui et qu'il ne devait pas dépendre des autres.
Pour tout dire en peu de mots, il s'attachait à la valeur réelle des choses, et non à la célébrité qui peut en revenir; quand l'une et l'autre n'étaient pas réunies. Avait-il besoin de quelqu'un, il lui prodiguait les honneurs; persuadé que la plupart des hommes en sont esclaves et que pour les obtenir, ils bravent spontanément le danger, même au détriment de leurs intérêts. Il s'abstenait donc sonvent de tout gain et des plus douces jouissances, pour les procurer sans réserve à ceux dont le concours lui était nécessaire, et parvenait ainsi à leur faire partager volontiers ses fatigues. Prenant la même nourriture, affrontant les mêmes périls, il était le premier à faire ce qu'il exigeait d'eux, dans l'espoir qu'ils s'associeraient à toutes ses entreprises, sans réclamer et avec ardeur; parce qu'il ne les excitait pas seulement par des paroles. Quant aux autres, il se montrait toujours arrogant à leur égard. Aussi plusieurs étaient-ils pleins de dévouement ponr lui, et d'autres pleins de crainte; les premiers par suite de cette vie commune, les seconds à cause de sa fierté. Ce fut par la surtout qu'il put abaisser les superbes, élever les humbles, inspirer ici la terreur, ailleurs la confiance, l'espérance ou le désespoir; tout cela, en un moment, partout où il voulait, et pour les choses les plus importantes.
Ce ne sont pas de vaines assertions; c'est la vérité même attestée par les faits. Annibal soumit en peu de temps une grande partie de l'Espagne; puis, à travers le pays des Gaulois qui n'avaient fait aucun traité avec lui, qui lui étaient même presque tous inconnus, il porta la guerre en Italie. Il est le premier, du moins à ma connaissance, qui, né hors de l'Europe, franchit les Alpes avec une armée, marcha contre Rome même et lui enleva presque tous ses alliés, les uns par la force, les autres par la persuasion, opérant ces prodiges par son seul génie, sans le concours de Carthage; car dans le principe, elle ne le chargea point de cette guerre: plus tard, il n'en reçut aucun secours efficace, et quoiqu'elle dût retirer de ses exploits beaucoup de gloire et des avantages considérables, elle s'attacha bien plus à paraître ne pas l'abandonner qu'à le soutenir avec énergie.

An de Rome 535

CLXX. La paix procure des richesses et les conserve : la guerre les dépense et les épuise.

CLXX-CLXXII. Délibération dans le sénat romain, après la destruction de Sagonte; opinion de L. Corn. Lentulus et de Q. Fabius Maximus

CLXXI. Un penchant naturel porte l'homme à traiter en esclaves ceux qui lui sont soumis, et à abuser des faveurs de la fortune contre ceux qui plient sous sa volonté.
Vous le savez, comme moi, vous l'avez éprouvé vous-mêmes; et vous espérez pourtant vous mettre suffisamment à l'abri du danger par la douceur et l'humanité. Vous croyez juste de ne tenir aucun compte de tout ce qu'ils nous ont enlevé par la ruse ou à force ouverte. Vous ne voulez ni attaquer, ni rendre la pareille, ni vous venger: cependant vous deviez con
sidérer encore que si une telle générosité est louable de citoyen à citoyen, il suffit, à l'égard des Carthaginois, de respecter les lois de l'humanité et de l'honneur. Et en effet, envers des concitoyens, il faut agir avec douceur, comme il convient aux enfants d'une même patrie. S'il en est que nous sauvions imprudemment, c'est notre affaire; mais quand il est question d'un peuple ennemi, nous devons penser à notre sûreté. Ce n'est pas en nous exposant au danger pour l'épargner; mais en comprimant sa puissance par la victoire que nous assurerons notre salut.
Par la guerre on conserve ses conquêtes et l'on s'empare des possessions d'autrui : la paix, au contraire, fait perdre ce que la guerre avait procuré et se perd elle­même. 

CLXXII. Il est honteux d'en venir à l'action, avant d'avoir délibéré sur ce qu'on doit faire; car vos succès paraîtront être l'œuvre d'un heureux hasard plutôt que d'une sage résolution: les revers, au contraire, vous feront accuser d'imprévoyance, si rien de profitable ne s'accomplit. Qui ne sait d'ailleurs qu'il est très facile, et comme à la portée de tous, de blâmer et d'accuser ceux qui furent jadis nos adversaires ? Mais le devoir d'un homme d'état est de parler sur les intérêts pûblics, en prenant pour règle ce qui est utile à la patrie, et non ses ressentiments contre la conduite de certains hommes. Ne cherche pas à nous exciter, Lentulus, et ne nous con­seille pas la guerre, avant d'avoir prouvé qu'elle doit être avantageuse : considère avant tout qu'il y a une grande différence entre discuter sur la guerre dans le sénat et la soutenir sur les champs de bataille.
Souvent l'adversité corrige bien des hommes, par le bon usage qu'ils ont su en faire, deviennent plus sages que ceux qui, obtenant des succès constants, se montrent pleins d'arrogance. A mon avis, ce n'est pas un mince avantage de l'adversité, que de ne point permettre d'oublier la raison et de s'abandonner à une vanité insolente. Sans doute la perfection consiste à être porté naturellement au bien, à régler ses désirs d'après les lois de la sagesse, et non d'après sa puissance; mais quand un homme n'a pas la force de les suivre volontairement, il est bon qu'il y soit ramené malgré lui. On doit donc regarder comme un bonheur de ne pas jouir d'une prospérité sans mélange.
Il faut prendre garde d'essuyer deux fois le même malheur: c'est le seul avantage que nous puissions retirer de nos revers. Et en effet, les succès égarent quelquefois l'homme et le portent à en espérer imprudemment de nouveaux, L'adversité, au contraire, le force par les échecs qu'il a éprouvés à être circonspect pour l'avenir. Ce n'est pas un faible titre à la bienveillance des Dieux et à l'estime des hommes, que de ne point paraître provoquer la guerre; mais de céder à la nécessité de se défendre contre ceux qui ont attaqué les premiers.

CLXXIII. Députés romains envoyés à Carthage

CLXXIII. Après ce débat, où les deux opinions furent discutées, on résolut de se préparer à la guerre sans la décréter, et d'envoyer des députés à Carthage pour se plaindre d'Annibal. Si ses actes n'étaient pas approuvés, ils demanderaient qu'il fût mis en jugement; s'il en était rendu responsable, ils exigeraient qu'il fût livré aux Romains; s'il était livré, on maintien drait la paix; sinon, la guerre serait déclarée à Carthage. 

CLXXIV. La guerre est déclarée à Carthage par Fabius

CLXXIV. Les Carthaginois ne firent pas aux députés une réponse nette ; ils ne leur témoignèrent même aucun égard. Alors Marcus Fabius, passant ses mains sous sa robe, les retourna pour former un pli et s'écria: "Carthaginois, je porte ici la guerre et la paix : choisissez sans détour ce que vous désirez." Ils répondirent qu'ils ne se prononçaient dans le moment ni pour l'une ni pour l'autre; mais qu'ils étaient prêts à accepter ce que les Romains leur laisseraient : Fabius leur déclara la guerre.

CLXXV-CLXXVI. Détails sur la Gaule Narbonnaise

CLXXV. Les Romains invitaient les habitants de la Gaule Narbonnaise à combattre avec eux : ceux-ci répondirent qu'ils n'avaient pas été traités assez mal par les Carthaginois pour leur faire la guerre, ni assez bien par les Romains pour les défendre. Ils se montrèrent même fort irrités contre ces derniers et leur reprochèrent d'avoir souvent fait beaucoup de mal aux autres peuples de la Gaule.

CLXXVI. Dion Coccéïanus donne le nom de Bébryces aux habitants de la Gaule Narbonnaise. Voici ses paroles: "Aux anciens Bébryces, appelés aujourd'hui Narbonnais, appartiennent les monts Pyrénées, qui séparent l'Espagne et la Gaule."

CLXXVII. Réflexions diverses

CLXXVII. Cette attente, suivant Dion, tenait depuis longtemps en suspens les Romains et les Carthaginois, vivement excités à recommencer la guerre par la haine qu'ils nourrissaient dans leur cœur. - Le penchant à concevoir de bonnes espérances fait naître des désirs chez tous les hommes : elle accroît leur ardeur et les porte à compter avec plus d'assurance sur la victoire: la disposition contraire produit l'abattement et le désespoir, en même temps qu'elle ôte au courage toute son énergie.- Les choses obscures et dont l'issue est incertaine remplissent souvent de trouble le cœur de l'homme : aussi les Espagnols furent-ils alors en proie à de vives craintes. - La plus grande partie d'une armée qui ne combat point pour ses propres intérêts, mais comme alliée, conserve du courage tout autant qu'elle espère recueillir quelques avantages, sans courir des dangers. Est-elle arrivée sur le théâtre du combat, elle perd l'espoir du gain et n'ajoute foi à aucune promesse. - Il n'est rien qu'elle ne se soit promis par la pensée, comme si elle avait eu des succès partout : éprouve-t-elle un échec, il ne paraît rien à côté des avantages qu'elle croyait obtenir.

CLXXVIII. Annibal refuse de nourrir son armée avec les cadavres des ennemis

CLXXVIII. Toutes les provisions se trouvaient insuffisantes pour l'armée d'Annibal, tant elle était nombreuse. On lui conseilla de la nourrir avec les cadavres des ennemis. Annibal ne fut point choqué de cette proposition: il se contenta de répondre qu'il craindrait que ses soldats ne se dévorassent un jour les uns les autres, quand ces cadavres viendraient à leur manquer. 

CLXXIX. Reproches d'Annibal à ses soldats

CLXXIX. Annibal, avant la bataille, réunit ses soldats et ordonna d'amener en leur présence les montagnards qu'il avait faits prisonniers dans sa marche. Il demanda ensuite à ces prisonniers, s'ils aimeraient mieux rester chargés de chaînes et vivre dans un misérable esclavage, que de se battre en duel, les uns contre les autres; à condition queles vainqueurs seraient mis en liberté sans rançon. Tous voulurent se battre, et il les fit aussitôt entrer en lice. Après le combat, Annibal s'écria: "N'est-il pas honteux, soldats, que des prisonniers aient le courage de préférer la mort à l'esclavage, et que nous n'osions supporter ni les fatigues ni les dangers, pour ne pas tomber sousla domination des autres peuples, ou plutôt pour leur commander? Tous les maux que nous avons soufferts de la part de nos ennemis après une défaite, nous les leur ferons souffrir, si nous remportons la victoire. Sachez-le bien: vainqueurs, nous obtiendrons tout ce que je vous promets; vaincus, nous n'aurons pas de refuge assuré; car si chacun se déclare incontinent l'ami du vainqueur, même ceux qui le haïssent, le vaincu  ne trouve du dévouement nulle part, pas même chez les siens...

CLXXX. Passage relatif au caractère des Gaulois

CLXXX. Quand on a une fois le dessous contre certains adversaires, on ne peut se défendre d'un sentiment de crainte envers eux, ni reprendre jamais de l'assurance.Le peuple gaulois est naturellement léger, timide, d'une fidélité incertaine. Plus il a de penchant pour s'abandonner avec sécurité à l'espérance, plus il se laisse abattre, quand il est en proie à la crainte. . . . . .

CLXXXI. Prodiges qui annoncèrent la défaite de Cannes

An de Rome 537

CLXXXI. On racontait partout de nomhreux prodiges; les uns vrais, les autres imaginaires: lorsque certains hommes sont livrés à de vives alarmes et qu'un phénomène nouveau leur est signalé, ils en supposent souvent un autre. Si un de ces prodiges est accueilli avec une aveugle confiance, beaucoup d'autres trouvent également foi. Les sacrifices et toutes les pratiques, destinés à guérir les terreurs des esprits et il conjurer les désastres prédits, furent mis en usage;  mais, égarés par de funestes espérances, ils ne crurent pas alors à ces prodiges; et cependant la grandeur du danger qu'ils prévoyaient leur faisait craindre que la partie la plus redoutable de leur armée ne fût réservée à une défaite. 

CLXXXII. Annibal se jette sur la Campanie

CLXXXII. Instruits......... qu'Annibal abandonnait le chemin de Rome pour se jeter sur la Campanie, les dictateurs, au même instant et sans bruit, sans mouvement spontané, mais aussi sans contrainte, changèrent de position; afin de pourvoir à leur sûreté. 

CLXXXIII. Prudente conduite de Fabius

CLXXXIII. Fabius songeait plus il se mettre à l'abri du danger qu'à le braver. Il n'osait engager la lutte contre des adversaires habiles dans l'art de la guerre, et s'occupait du salut de son armée avec d'autant plus de sollicitude qu'il avait peu de soldats, D'ailleurs il regardait comme un plus grand malheur de les perdre, que de ne pas détruire les forces de l'ennemi. Il calculait enfin que les Carthaginois, qui étaient fort nombreux, pourraient tenter de nouveau les hasards de la guerre après une défaite; tandis que le moindre échec serait irréparable pour lui. Il raisonnait ainsi moins d'après les pertes qu'il faisait en ce moment, que par le souvenir des désastres passés, et disait sans cesse qu'une nation dont la puissance est encore intacte peut souvent supporter aisément les plus grands revers; tandis que les échecs les plus légers épuisent celle qui déjà en a essuyé d'autres. Aussi, un jour que son fils lui conseillait de courir les risques d'une bataille et affirmait qu'il ne perdrait pas plus de cent hommes, Fabius, toujours impassible, lui demanda s'il consentirait à être de ce nombre.

CLXXXIV. Discours de Fabius aux Romains

CLXXXIV. Si je suis en butte à des accusations, ce n'est pas que je me précipite témérairement dans les combats, ou que j'expose l'armée au danger dans le but d'obtenir, par la perte de mes soldats et par le massucre de mes ennemis, le titre d'imperator et les honneurs du triomphe : c'est parce que je suis lent ; parce que je temporise et que je suis sans cesse fortememt préoccupé de votre salut.
Comment ne serait-il pas insensé de faire des ef forts pour réussir au dehors et loin de Rome, avant d'avoir rétabli nos affaires intérieures ? Comment ne serait-il pas absurde de chercher à subjuguer les ennemis, avant d'avoir mis nos propres affaires en bon état ?
Je le sais, mes paroles vous paraissent dures; mais considérez d'abord que les médecins pratiquent souvent les cautérisations et les amputations, quand les malades n'ont pas d'autre moyen de recouvrer la santé. En second lieu, je ne vous tiens pas un tel langage volontairement et avec plaisir: bien au contraire, je vous reproche de m'avoir mis dans la nécessité de parler ainsi. Pour vous, puisque mes discours vous blessent, ne faites rien qui puisse vous attirer un blâme inévitable. Si quelques-uns d'entre vous sont choqués de mes paroles, comment tous les autres citoyens et moi-même ne le serions-nous pas beaucoup plus de votre conduite ?
Le langage de la vérité paraît plein d'amertume; lorsque, par une franchise sans ménagement, un otateur fait évanouir l'espoir de grands avantages; mais des paroles insinuantes et trompeuses plaisent aux auditeurs.

CLXXXV. Conduite des Carthaginois à l'égard d'Annibal

CLXXXV. Les Carthaginois, an lieu de se montrer empressés d'accorder des secours, se moquaient d'Annibal qui, tout en leur écrivant que la fortune lui était favorable et qu'il remportait de nombreuses victoires, sollicitait des envois d'hommes et d'argent, ils répétaient que ses demandes ne s'accordaient pas avec ses succès; qu'un général victorieux devait se contenter de l'armée qui était sous les drapeaux, et envoyer de l'argent à sa patrie, bien loin de lui en demander sans cesse. 

CLXXXVI. Annibal ne commet aucun dégât sur les terres de Fabius, afin de le rendre suspect; Fabius les vend pour racheter les prisonniers romains; le commandement est partagé entre Fabius et Rufus

CLXXXVL Annibal, pour gagner Fabius, en le traitant comme un ami des Carthaginois, ou bien pour l'exposer' à la calomnie, ne commit aucun dégât sur ses terres, Aussi, lorsqu'il fut question de l'échange des prisonniers, entre les Romains et les Carthaginois, à condition que celui des deux peuples auquel appartiendrait le plus grand nombre, payerait une rançon, les Romains ne voulurent point qu'elle fût prise dans le trésor public: Fabius vendit ses terres pour l'acquitter.
Après un tel acte de générosité, on n'eut garde de le dépouiller de la dictature; mais on donna la même autorité au maître de la cavalerie. Dès lors, le commandement fut simultanément exercé par deux chefs investis de droits égaux. Fabius ne témoigna aucun mécontentement à ses concitoyens, ni à Rufus. Plein d'in dulgence pour les passions des hommes, il s'estimait heureux que la République triomphât de ses ennemis, n'importe par quelles mains. Son ambition était d'assurer le salut et la puissance de Rome, et non d'acquérir de la gloire; persuadé que le mérite n'est point conféré par un décret, qu'il a sa source dans l'âme, et que ce n'est pas un plébiscite, mais l'habileté ou 'inexpérience du général qui amène les victoires et les défaites.
Rufns jusqu'alors avait été dépourvu de sagesse: il fut plus orgueilleux encore et nc put se contenir, du moment où, pour prix de son insubordination envers le dictateur, il marcha son égal. Il voulait que le commandement passât alternativement dans les mains des chefs, de deux jours l'un, on même pendant plusieurs jours; mais Fabius craignit que son
collègue ne causât quelque désastre à la République, si toute l'armée lui était confiée. Il ne souscrivit donc à aucune des propositions de Rufus, et partagea l'armée, de manière que le maître de la cavalerie et lui eurent chacun la sienne, comme c'était l'usage entre les consuls. Aussitôt ils campèrent séparément; afin qu'il fût bien évident que Rufus agissait par sa seule autorité et n'était pas subordonné au dictateur.

CLXXXVII. La multitude favorable aux renommées naissantes

CLXXXVII. La multitude se montre d'ordinaire facile, pour soutenir les hommes qui commencent à se distinguer; mais elle attaque sans ménagement ceux qui ont de la célébrité. Elle aime à favoriser l'accroissement d'une renommée naissante et à renverser les supériorités déjà établies. Celles-ci, en effet, ne peuvent être immédiatement égalées; tandis qu'une élévation imprévue laisse espérer à d'autres un semblable bonheur.

CLXXXVIII. Rufus, battu par les Carthaginois, se désiste du commandement

An de Rome 537

CLXXXVIII. Rufus, revêtu de la même autorité que le dictateur, revint à de meilleurs sentiments, apres avoir été battu par les Carthaginois: l'adversité rend sage l'homme qui n'est pas tout à fait dépourvu de raison. Rufus renonça de lui-même au commandement, et chacun le combla d'éloges pour cette résolution, Loin de lui reprocher d'avoir manqué de prudence dans le principe, ses concitoyens le félicitaient d'avoir eu le courage de se repentir. Ils pensaient que celui qui prend tout d'abord le parti le plus sage en est redevable à un heureux hasard ; et ils le louaient de ce qu'instruit par l'expérience, il n'avait pas rougi de se corriger et de montrer clairement par là combien un homme l'emporte sur un autre homme et la vertu véritable sur l'apparence de la vertu. Ainsi, Fabius recouvra par la volonté et même par les prières de son collègue l'autorité que la jalousie et les calomnies de ses concitoyens lui avaient enlevée.

CLXXXIX. Au moment d'abdiquer, Fabius donne des conseils à ses successeurs

CLXXXIX. Au moment d'abdiquer, Fabius fit venir les consuls auprès de lui, leur remit le commandement de l'armée et leur donna avec effusion des conseils sur la conduite qu'ils devaient tenir. Il préférait le salut de sa patrie à la satisfaction d'être regardé comme seul capable de commander, et il espérait voir sa gloire s'accroître, non par les revers qu'ils pourraient essuyer en se guidant d'après leurs lumières; mais par les succès qu'ils obtiendraient en se montrant dociles à ses avis. Les consuls les suivirent et ne tentèrent aucune entreprise téméraire: aimant mieux ne rien faire que de s'exposer au danger, ils restèrent dans les mêmes positions, pendant tout le temps de leur charge.

CXC. Réflexions sur la divination

An de Rome 538

CXC. Dion dit au sujet de la divination et de l'astrologie: "Quant à ces prédictions et à d'autres semblables, tirées de la divination, je ne puis rien conjecturer. A quoi bon annoncer d'avance un événement, qui doit nécessairement arriver ? Rien ne saurait le détourner, ni les moyens humains, ni une prévision divine. Chacun peut donc penser à cet égard ce qui lui convient."

CXCI. Bataille de Cannes; caractère de P. Émile et de T. Varron

CXCI. Les chefs de l'année romaine, Paulus et Térentius, loin de se ressembler, différaient par la maissance comme par le caractère. Le premier, sorti du rang des patriciens, possédait une vaste instruction et préférait la sûreté il une aveugle audace : rendu circonspect par l'accusation qu'il avait encourue durant son premier consulat, il ne s'abandonnait point à la confiance et songeait plus à ne pas se compromettre de nouveau, qu'à obtenir des succès par un coup de main. Térentius, au contraire, élevé au milieu de la multitude, emporté par une témérité vulgaire, montrait en tout un sot orgueil et comptait présomptueusement sur la victoire, Ennemi déclaré des patriciens, il se croyait seul chef, à cause de la douceur de son collègue. Ils entrèr'ent en campagne dans le moment le plus favorable: Annibal n'avait plus de vivres, les Espagnols remuaient, et ses alliés faisaient défection. Si les consuls avaient tant soit peu diffëré de l'attaquer, ils l'auraient vaincu sans peine: l'imprévoyauce de Térentius et la mansuétude de Paulus, qui conseillait toujours les mesures les plus sages, mais qui cédait souvent à son collègue (car la douceur ne sait que plier devant l'audace), amenèrent la défaite des Romain.
Au plus fort de la mêlée, les plus hardis eux-mêmes espéraient moins la victoire, qu'ils ne redoutaient l'issue incertaine de la lutte. Plus ils comptaient vaincre, plus ils craignaient un échec : et en effet, les hommes dépourvus d'expérience n'appréhendent rien, à cause de leur aveugle témérité;  ceux, au contraire, dont la confiance est fondée sur la raison...

CXCII. Anneaux d'or envoyés à Carthage par Annibal

CXCII. Annibal, voulant mettre d'une manière frappante les désastres des Romains sous les yeux des habitants de Carthage, fit transporter dans l'Etang trois médimnes attiques d'anneaux d'or dont les chevaliers et les patriciens ornaient leurs doigts, suivant l'usage de leur pays, et qu'il avait enlevés en dépouillant leurs cadavres,

CXCIII. Fermeté de Scipion envers des jeunes gens qui avaient formé le projet d'abandonner Rome et l'Italie

CXCIII. Scipion, instruit que plusieurs jeunes gens se disposaient à quitter Rome et même l'Italie qui leur semblaient près de tomber au pouvoir des Carthaginois, déjoua leur complot en s'élançant à l'improviste, l'épée à la main, dans l'hôtellerie où ils s'entretenaient de ce projet. Là, il jura qu'il servirait la république de son bras et de ses conseils, et il leur fit prêter le même serment, en menaçant de tuer à l'instant quiconque refuserait d'engager sa foi.
Dès lors il ne régna parmi eux qu'un même sentiment : ils écrivirent au consul qu'ils étaient sauvés; mais celui-ci n'envoya immédiatement à Rome ni lettre, ni messager. Il se rendit à Canusium, y prit toutes les mesures convenables, distribua, autant que ses forces présentes le permettaient, des garnisons dans les villes voisines et repoussa la cavalerie qui attaquait Canusium. En un mot, exempt de découragement et de crainte, conservant un esprit calme, comme si les Romains n'avaient essuyé aucun revers, ses résolutions et ses actes firent face à tous les besoins du moment.

CXCIV. Conduite d'Annibal envers les habitants de Nucérie

CXCIV. Les habitants de Nucérie capitulèrent, à condition que chacun, en évacuant la ville, pourrait emporter un vêtement. Annibal, une fois maître de Nucérie, fit étouffer les sénateurs dans leurs bains. Il permit aux autres citoyens de se retirer où ils voudraient ; mais plusieurs furent massacrés en route par son ordre. Cette cruauté ne lui fut point profitable : ceux qui avaient échappé à la mort, craignant le même sort, refusèrent de traiter avec lui et résistèrent jusqu 'à la dernière extrémité.

CXCV. Caractère de Marcellus

CXCV. Marcellus se distinguait par son courage, sa modération et sa justice. Il ne se montrait ni sévère, ni exigeant envers ceux qui étaient sous ses ordres; il ne veillait pas même assez à ce qu'ils remplissent leur devoir. S'ils commettaient quelque faute, il leur par­donnait, par indulgence pour la faiblesse humaine, sans s'indigner de les trouver tout à fait différents de lui-même.

CXCVI-CXCVII. Faits relatifs au même Marcellus

CXCVI. Plusieurs habitants de Nole regardaient comme dévoués à Annibal ceux de leurs concitoyens qu'il avait pris à la bataille de Cannes et mis ensuite en liberté : ils les craigaient et voulaient les mettre à mort; Marcellus s'y opposa. Il cacha même à ces prisonniers les soupçons qui planaient sur eux, et gagna si bien leur affection, qu'ils embrassèrent sa cause et furent d'une grande utilité à leur patrie et aux Romains.

CXCVII. Le même Marcellus instruit qu'un cavalier Lucanien aimait éperdûment une femme, lui permit, en récompense de son courage, de la garder auprès de lui dans le camp ; quoiqu'il en eût interdit l'entrée aux femmes. 

CXCVIII. Conduite d'Annibal envers les habitants d'Acérræ

CXCVIII. Annibal traita les habitants d'Acerrae comme ceux de Nucérie, après s'être emparé de leur ville aux mêmes conditions. Seulement, il fit jeter leurs sénateurs dans les puits et non dans les bains.

 

CXCIX-CC. Négociations entre Fabius et Annibal au sujet des prisonniers

CXCIX. Fabius convint avec Annibal qu'une partie des soldats faits prisonniers dans les combats antérieurs serait échangée, homme pour homme: les autres devaient être rachetés à prix d'argent. Le sénat, qui n'approuvait pas ce rachat, n'autorisa aucune dépense. Alors, comme je l'ai dit, Fabius vendit ses biens et paya la rançon avec l'argent qu'il en avait retiré.

CC. Les Romains envoyèrent des députés à Annibal, pour traiter de l'échange des prisonniers; mais cet échange n'eut pas lieu, quoique Annibal eût envoyé de son côté Carthalon à Rome, pour le même objet. Les Romains ne l'ayant pas reçu dans leurs murs, à cause de sa qualité d'ennemi, il refusa d'entrer en pourparlers et se retira sur-le-champ, le cœur plein de colère.

CCI. Ptolémée est près de perdre le trône; sa cruauté

CCI. Une sédition faillit enlever le trône à Ptolémée, roi d'Égypte. Bientôt il recouvra sa puissance et se vengea du peuple par d'affreux tourments : il fit bouillir et même rôtir les rebelles qui tombaient dans ses mains ; mais la peine de sa cruauté ne tarda pas à l'atteindre : une horrible maladie termina ses jours.

CCII-CCIII. Scipion se concilie l'affection des soldats

CCII. Scipion, qui sauva son père blessé dans un combat et devint général, possédait tous les dons de la nature et une rare instruction. Il joignait à la noblesse des sentiments celle du lngage, lorsque les circonstances l'exigeaient, et il la soutenait par sa conduite. Chez lui, la grandeur des pensées et des actions ne paraissait pas naître d'une vaine fierté, mais d'une âme ferme.
Ces qualités et une piété exemplaire envers les dieux lui attirèrent tous les suffrages. Il n'entreprenait rien, ni comme homme public, ni comme simp]e citoyen, sans monter au Capitole et sans y rester quelque temps. Aussi disait-on qu'il était né du commerce de sa mère avec Jupiter métamorphosé en serpent : ce
bruit populaire fut cause que plusieurs conçurent de lui les plus hantes espérances.

An de Rome 543

CCIII. Scipion n'avait pas obtenu un commandement légitime; mais à peine en fût-il revêtu, qu'il se concilia l'affection de l'armée. Elle était tombée dans l'inaction, parce qu'elle n'avait pas de chef; il l'exerça aux manœuvres militaires. Son courage avait été abattu par les revers, Scipion le lui rendit. Loin de profiter de sa brillante réputation pour déprimer Marcius, comme il arrive souvent entre collègues, il lui témoignait une grande estime par ses paroles et par ses actions. Scipion n'était pas homme à calomnier ou à rabaisser les autres, pour se faire valoir. Il ne voulait tenir son élévation que de son mérite; et c'est par là surtout qu'il gagna l'amitlé des soldats.
Par la bonté de son caractère, non moins que par la force des armes, il fit sur-le-champ pencher du côté des Romains presque toute l'Espagne.

CCIV-CCV. Sa conduite envers Allucius lui attire l'amitié des Espagnols

An de Rome 544

CCIV. Une sédition avait éclaté parmi les soldats de Scipion : il leur distribua une grande partie du butin ; mais il en réserva une fort considérable pour le trésor public. De plus, il enrôla dans ses troupes maritimes un grand nombre de prisonniers et renvoya sans rançon tous les ôtages à leurs familles. Plusieurs peuplades et une foule de petits souverains, entre autres lndibilis et Mandonius, chefs des Ilergètes, vaincus par sa générosité, se déclarèrent pour lui.
Voici comm ent il gagna la nation des Celtibériens, la plus nombreuse et la plus puissante de ces contrées. Parmi les prisonniers se trouvait une jeune fille d'une beauté remarquable. On supposa que Scipion concevrait un violent amour pour elle; mais instruit qu'elle était promise à Allucius, un des chefs des Celtihériens, il s'empressa de l'appeler auprès de lui eL lui rendit sa fiancée, avec l'argent que ses parents avaient apporté pour la racheter. Par cette belle action, il s'attira l'amitié des Celtibériens et des autres peuples.

CCV. Le roi des Espagnols avait été fait prisonnier par Scipion : il embrassa la cause des Romains, mit à leur disposition sa personne avec ses états et leur offrit des otages. Scipion accepta son alliance : quant aux otages, il déclara qu'il n'en avait pas besoin et que ses armes lui donnaient des garanties suffisantes.

CCVI. Les Campaniens et les Syracusains condamnés par le Sénat

An de Rome 544

CCVI. Dion dit au XVème livre de son Histoire Romaine : "A cause du rang qu'ils occupaient depuis longtemps et de leur ancienne amitié avec Rome, on ne pouvait se résoudre à leur infliger une peine; mais ils entreprirent d'accuser, les Campaniens Flaccus et les Syracusains Marcellus : aussitôt ils furent condamnés en plein sénat."

CCVII. Fragment d'un discours de Scipion à ses soldats révoltés

An de Rome 544

CCVII. Dion s'exprime ainsi dans son XVIème livre: " Vous méritez tous a mort , mais je ne vous ferai pas tous mourir: je sévirai seulement contre ceux que j'ai déjà fait arrêter (ils sont en petit nombre), et je renvoie les autres absous."

CCVIII. Caractère de Scipion: les Espagnols lui donnent le nom de roi

An de Rome 545

CCVIII. Inflexible à la tête de l'armée, plein de douceur dans le commerce de la vie, terrible contre ceux qui lui résistaient, humain pour ceux qui pliaient devant lui: tel était Scipion. De plus la renommée de son père' et de son oncle inspirait de la confiance dans ses entreprises: il paraissait redevable de sa gloire à une valeur héréditaire dans sa famille, et non à un caprice de la fortune. Dans les circonstances présentes surtout, la rapidité de sa victoire, la fuite d'Asdrubal dans l'intérieur des terres, et plus encore l'assurance avec laquelle il avait annoncé, soit par une inspiration divine, soit par hasard, que la nuit même il planterait sa tente sur le territoire de l'ennemi, ce qui arriva en effet; tout cela le fit regarder par tous comme un génie supérieur : les Espagnols lui décernèrent même le nom de grand roi.

CCIX. Fragment relatif aux îles Gymnésiennes

CCIX. Voilà ce que ces écrivains racontent des îles Gymnésiennes ; mais Dion Cocceianus dit qu'elles sont situées non loin de l'Ebre et des colonnes d'Hercule en Europe : les Grecs et les Romains leur donnent en commun le nom de Gymnésiennes ; les Espagnols celui de valériennes, ou îles de la santé.