ANONYME

 

QUEROLUS

Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer

 

QUÉROLUS

OU LE POT DE TERRE

PERSONNAGES

[Dans le prologue : Le Poète.]

Le Lare domestique de la maison de Quérolus.

Quérolus, fils du vieil Euclion qui vient de mourir.

Mandrogéronte, fourbe, dépositaire d’un secret d’Euclion, homme d’un certain âge.

Sycophante, Sardanapale, fourbes, complices de Mandrogéronte.

(Sardanapale est assez âgé pour être appelé pater)

Pantomalus, esclave de Quérolus.

Arbitre, voisin et ami de Quérolus.

Aucun rôle de femme.

La scène est dans une ville, sur une place publique, où se trouvent la maison de Quérolus et d’un côté un sacellum, de l’autre une boutique de banquier; la maison a une porte de bois d’yeuse, des fenêtres basses avec des barreaux faibles et peu serrés, assez écartés pour que de dehors on puisse aisément jeter dans la maison une urne funéraire; la porte principale et les fenêtres sont visibles pour le spectateur, mais il y a en outre une porte dérobée qui probablement n’est pas en vue; la maison est haute.

Les accessoires nécessaires pour jouer la pièce sont 1° une fourche de pêcheur à trois dents en pointes de flèche — 2° une urne funéraire sur laquelle est gravée une épitaphe et qui s un lourd couvercle en plomb; — 3° des fragments de poterie qui représentent les débris de cette même urne; — 4° un petit coffre, assez grand pour contenir l’urne funéraire — 5° un premier écrit, aide-mémoire des fourbes; — 6° un second écrit, lettre d’Euclion à Quérolus. Un changement de costume du Lare doit être accompagné d’un jeu de lumière.

Quérolus est peut-être vêtu de la toge ; ce passage ne se concilie pas très bien avec 17). Mandrogéronte doit avoir un costume baroque de magicien dans les actes II, III, IV, peut-être un costume de parasite dans l’acte V; ses complices sont vêtus en pauvres gens.

ARGUMENT

Voici le sujet. Quérolus, notre héros, eut l’avare Euclion pour père. Celui-ci avait jadis enfermé un amas d’or dans une urne sépulcrale, comme si c’eussent été les cendres de son père, en ayant soin de verser dessus des parfums et d’inscrire au dehors une épitaphe. Sur le point de s’embarquer pour un voyage, il enterra l’urne dans le sol, chez lui, sans rien découvrir à personne; puis, se trouvant près de mourir au loin, il choisit un parasite, dont il avait fait la connaissance dans son voyage, pour l’instituer cohéritier de son fils Quérolus; ce qu’il fit par un écrit secret, et à la condition de révéler à Quérolus la cachette du trésor en toute honnêteté. Le vieillard ne désigna du trésor que l’emplacement: il ne songea pas à son stratagème. Le parasite s’embarque, se rend auprès de Quérolus, et viole sa promesse. Il se donne pour un magicien, pour un astrologue, et, aussi expert à se déguiser qu’un voleur peut l’être, il profite de ce que son patron l’avait renseigné sur l’intérieur de Quérolus pour en parler en divinateur. Quérolus lui donne sa confiance, et lui demande assistance pour purifier sa maison; le parasite magicien la purge et la nettoie en vérité. Mais ensuite, quand il se trouve libre d’examiner l’urne dérobée, il devient dupe de l’ancienne ruse d’Euclion. Il voit les apparences d’une sépulture; il y est pris, et se croit mystifié. Il veut du moins tirer de sa déception quelque vengeance : il prend l’urne, retourne chez Quérolus, s’approche habilement sans bruit, et par la fenêtre lance l’urne dans la maison. L’urne tombe en morceaux, et les cendres se métamorphosent en or. Ainsi, contre toute apparence de vraisemblance et de raison, notre homme prit ce qui lui était caché et rendit ce qu’il avait pris. Instruit de ce qu’il a fait, le parasite revient en hâte réclamer sa part d’héritage: mais comme il lui faut avouer ce qu’il a emporté, sans établir qu’il ait rien rapporté, il s’entend accuser d’abord de vol, puis, par surcroît, de violation de sépulture. Enfin, l’un redevient maître et l’autre parasite: ainsi, selon sa destinée et selon ses mérites, chacun est remis à sa place.

DÉDICACE A RUTILIUS

O respectable Rutilius, toujours digne des plus grands éloges, toi l’auteur du loisir honorable que nous consacrons à ces amusements, toi qui me juges digne de recevoir un tel honneur au milieu de tes intimes et de tes proches: je te dois, je le déclare, un grand bienfait eh un double bienfait, le témoignage que je reçois et la compagnie où je me trouve; c’est pour moi une illustration. Quand ma dette est si grande, comment m’acquitter dignement? l’origine des biens et la source des soucis, l’argent, n’est ni chez moi chose abondante ni chez toi chose estimée. Un peu de petite littérature, voilà ce que m’ont rapporté beaucoup de veilles; voilà l’honneur et la récompense de mes efforts, voilà aussi ce qui m’acquittera envers toi. D’ailleurs, pour donner à mon œuvre quelque agrément de plus, j’ai choisi une causerie de toi, ta Causerie Philosophique, pour y puiser la matière de mon sujet. Te souviens-tu que ton thème favori était de railler ceux qui plaignent leur destinée? te souviens-tu comment, à la façon des Académiques, tu développais selon ta fantaisie le contre et le pour? Mais ce que j’ai tiré de cette source, celui-là le saura qui seul le sait.

Pour moi, c’est en vue des causeurs et des dineurs que j’ai écrit cette pièce. A toi, très haut personnage, à ton nom est dédié ce livre. Vis longtemps et heureusement, au gré de nos vœux et des tiens.

PROLOGUE

LE POÈTE AUX SPECTATEURS

Un peu de silence, voilà ce que sollicite de nos spectateurs cette œuvre poétique. Elle vous demande d’écouter la sagesse grecque, exposée par des lèvres barbares ; les vieilles lettres latines, aujourd’hui rajeunies pour vous. Elle vous fait encore une prière: elle espère que, par un retour obligeant, celui qui vous a consacré sa peine en aura pour prix votre bienveillance.

Le Pot de terre est ce que nous jouons aujourd’hui: non pas la vieille pièce, mais une pièce toute neuve, où nous marchons sur les brisées de Plaute. Nous y faisons paraître un homme heureux, que son destin protège, et en face de lui un homme déloyal, dont sa déloyauté fait une dupe. Quérolus, qui paraîtra tout à l’heure, est le héros de toute la pièce: c’est un homme d’un mauvais caractère, c’est lui qui sera notre personnage heureux. En face de lui vous verrez Mandrogéronte, déloyal et malheureux. Le Lare domestique, qui paraîtra le premier, vous exposera tout ce qui doit arriver. Le sujet vous divertira, quand même vous seriez las du style. Quant à nos badinages, nous demandons pour eux la liberté du vieux temps: que personne ne prenne pour soi ce que nous disons pour tout le monde, que personne ne se fasse un grief personnel d’une plaisanterie adressée à tous les hommes; enfin que personne ne s’avise de rien reconnaître, car tout chez nous est mensonge. Quérolus, le Pot de terre: faut-il donner à cette pièce le premier nom ou l’autre ? c’est vous qui allez en juger, c’est vous qui en prononcerez l’arrêt. Nous portons sur la scène un pied boiteux nous n’aurions pas cette hardiesse si nous ne savions imiter en cela de grands et d’illustres guides qui nous montrent le chemin.

ACTE I

Scène I

Le Lare domestique (sortant de la maison de Quérolus)

Je suis le Lare domestique, l’habitant et le gardien de la maison qui m’est assignée; pour le moment je gouverne la demeure dont vous venez de me voir sortir. C’est moi qui règle les décrets des destinées: ce qu’ils contiennent de bon, je l’aide à venir; quand le sort est moins favorable, j’en tempère la rigueur. J’ai maintenant sous mon administration le destin du maître de céans, Quérolus, homme d’un mauvais caractère, mais qui n’est pas méchant. Grâce à moi il a eu jusqu’à présent de quoi se suffire, ce qui est le premier des biens; mais désormais il va être tout à fait riche; il l’a mérité. Et en effet, quand vous vous figurez que chacun de nous ne doit pas être récompensé selon ses mérites, vous êtes dans l’erreur. Mais je vais vous dire en quelques mots l’histoire et l’enchaînement de notre sujet. — 2. Un homme avare et défiant fut le père de mon protégé Quérolus: c’était le vieil Euclion. Celui-ci avait d’or un poids considérable, qu’il eut l’idée d’enfermer dans une urne; de cette façon, honorant l’urne comme si c’eût été la sépulture paternelle, il pouvait dissimuler son trésor sans le cacher. [Il avait inscrit au dehors une épitaphe.] Partant un jour en voyage, il mit l’urne en terre chez lui et la laissa devant mon autel. Aux siens il recommanda une sépulture, à moi il recommanda un trésor. Une fois parti, le vieillard ne revint plus. Avant de mourir il révéla son secret à un seul homme, un déloyal et un perfide. Du moins, soit par oubli, soit que la chose lui parût superflue, il ne lui dit rien de l’appareil funèbre et de l’épitaphe: d’après les destins, il n’en faut pas davantage pour assurer les intérêts de Quérolus. Ainsi le trésor reste pour tous inconnu, quoique bien connu. — Sans doute il nous eût été facile, à nous autres, d’employer un songe ou un oracle pour faire connaître l’or à son maître. Mais il faut que les hommes reconnaissent qu’on ne peut enlever à personne ce qui est le présent d’un dieu. Aussi le voleur sera bientôt ici, le voleur par qui tout chez nous sera sauvé. o voyant l’urne il la prendra pour une sépulture, car le vieillard a bien pris ses précautions : après avoir enlevé son butin il le rapportera, et pour n’avoir pas voulu se contenter d’une part il rendra le tout. Les choses sont bien ainsi : l’homme sans foi qui tend un piège pour autrui prépare sa propre chute. Il ne faut pourtant pas que vous m’ayez vu pour rien : j’ai diverses choses à vous exposer. — 3. Notre ami Quérolus, comme vous le savez, est maussade pour tout le monde, et môme, s’il est permis de le dire, ce simple mortel a contre un dieu de plaisantes colères, qui ne font que le rendre plus ridicule. J’ai envie de raisonner avec lui ; j’aurai plaisir à réduire la science des hommes à son néant. Ainsi, sans plus tarder, vous allez entendre la Destinée d’un côté, un homme de l’autre, et c’est vous qui serez juges entre eux. — Je suis son génie, mais, si faire se peut, je serai très prudent à le lui dire, do peur qu’il ne me maltraite; en effet il dit du mal de moi sans fin et sans trêve, la nuit et le jour. — 4. Hé mais! le voici lui-même, qui crie contre la fortune et la destinée: il se dirige vers moi. Il vient d’apprendre que son père est mort là-bas: ho! quel profond chagrin! Je connais la nature humaine: sans doute c’est parce qu’il n’a pas trouvé d’héritage. — Ah çà, que vais-je faire? je ne puis pourtant m’envoler tout à coup. Je me suis trop aventuré. (Il regarde autour de lui et aperçoit à terre une fourche de pêcheur.) Voici fort à propos un porte-crocs qui me sera d’un bon secours. Si Quérolus est aujourd’hui maussade comme d’ordinaire, avec ceci je lui ferai de quoi justifier ses plaintes. D’où cette arme peut-elle bien venir? Au fait, j’ai vu des pêcheurs passer par ici ce matin : ce sont eux qui l’auront laissé tomber.

(Pendant que Quérolus s’approche, Le Lare se retire dans un coin de la scène).

Scène II.

QUÉROLUS, LE LARE DOMESTIQUE.

5. Quérolus, sans voir le Lare. O destin, ô destinée et O fortune scélérate et impie, si quelqu’un me disait où tu es tout de suite, tout de suite j’arrangerais pour toi une fortune.... dont tu ne te tirerais pas.

Le Lare, à part. Il paraît qu’il faut compter aujourd’hui sur ma fourche. Mais pourquoi ne pas l’aborder et lui parler sans retard? (Il revient au milieu de la scène.) Bonjour, Quérolus

Quérolus., tout haut à lui-même. Voici encore cet ennui: Bonjour, Quérolus. A quoi cela sert-il, de dire bonjour à tant de gens, à droite et à gauche? Et quand ce serait utile, ce n’en serait pas moins désagréable.

Le Lare, à part. Ma foi, voilà un vrai misanthrope: il voit une personne et il la prend pour toute une foule.

Quérolus, au Lare. Hé bien, l’ami, qu’est-ce que tu me veux ? Est-ce que tu as une dette à me réclamer? Est-ce que tu cries au voleur?

Le Lare, à Quérolus. Tu as le caractère mal fait, Quérolus. Quérolus, tout haut à lui-même. Allons, bon! ses politesses ont été mal reçues, et il y joint encore des injures. (Quérolus ce dispose à s’en aller.)

Le Lare. Attends un peu.

Quérolus. Je n’ai pas le temps.

Le Lare, l’arrêtant. Il le faut: attends.

6. Quérolus, s’arrêtant, à lui-même. Pour le coup, voici de la violence. — (Au Lare:) Hé bien, qu’est-ce que tu veux?

Le Lare. Cette fourche que je porte, sais-tu bien pourquoi faire?

Quérolus, au Lare. Je n’en sais ma foi rien. (A lui-même:) Seulement je me figure que ces instruments-là ont d être inventés à cause des fâcheux.

Le Lare. Je la porte, cette fourche, parce que si tu fais mine de me toucher je t’en percerai les talons.

Quérolus, à lui-même. Ne l’avais-je pas dit? même le bonjour est malfaisant ici. —Ma foi l’idée n’est pas mauvaise. C’est cela: je ne te touche pas, toi de même. Adieu. (A lui-même, en s’en allant:) Allez! faites des amitiés! voilà où ses politesses du commencement aboutissent.

Le Lare, menaçant Quérolus de sa fourche. Reste. — C’est moi que tu cherches; c’est moi, chétive créature, que tu accuses.

Quérolus. Oh! oh! tu sais, j’entends partir d’ici les talons entiers. (Il se laisse ramener par le Lare)

Le Lare, quittant son attitude menaçante. Maintenant écoute. N’est-ce pas toi qui tout à l’heure accusais ta destinée?

Quérolus, de mauvaise humeur. Je l’accuse, et je suis à ses trousses.

Le Lare. Viens donc à moi, alors. C’est moi.

Quérolus. C’est toi ma destinée?

Le Lare. C’est moi ton Lare domestique, celui que vous autres hommes appelez la destinée.

Quérolus. Si c’est toi, voilà longtemps que je cours après Loi. (Il saisit le Lare.) Tu ne bougeras pas d’ici.

Le Lare, le menaçant de nouveau avec sa fourche. Je t’avais déjà dit Gare à la fourche! Prends garde. (Il se dégage des mains de Quérolus.)

Quérolus, poursuivant le Lare. Prends garde toi-même. (Le Lare s’éloigne rapidement, puis peu à peu son costume d’homme est remplacé par un costume mythologique blanc, et un jet de lumière éclaire tout son corps.)

Le Lare. J’ai pris mes précautions.

Quérolus. Quelle est cette manigance? (Il poursuit le Lare.)

Le Lare. Laisse donc, imbécile: il n’y a point ici de manigance. (D’un ton menaçant:) Laisse-moi, si tu n’as envie de recevoir trois blessures d’un coup.

7. Quérolus, à part, loin du Lare. Ah! qu’est-ce là? Bien sûr, c’est quelqu’un des Êtres cachés. Le voilà qui marche à moitié nu, vêtu de blanc, et tout son corps est inondé de lumière. — (se rapprochant;) Bravo, Lare domestique, tu t’en es bien tiré. Mais il y a quelque chose qui m’échappe. Tu es à moitié nu, je te reconnais là pour un dieu de chez moi; mais tu es tout en blanc, c’est ce que je ne puis concevoir. Je m’étais toujours figuré que tu habitais le charbonnier, et je vois que tu viens du moulin.

Le Lare. Tiens, c’est à moi que tu le dois encore, si dans ta misère tu plaisantes agréablement. —Ecoute maintenant. Tes plaintes, Quérolus, bien qu’elles soient sans fondement, ont réussi à m’émouvoir. Voilà pourquoi je suis venu; j’ai l’intention de te rendre compte des choses complètement, faveur qui jusqu’ici n’a été donnée à personne.

Quérolus. Quoi! rendre compte des affaires humaines! t’est-il donc permis de les connaître, et qui plus est de les révéler?

Le Lare. Je les connais et je puis les faire connaître. Ainsi donc, si jamais tu as eu à le plaindre de quelque chose, expose-moi aujourd’hui tous tes griefs.

Quérolus. Le jour finira avant que je sois au bout.

Le Lare. Hé bien, dis-en quelques-uns seulement, en peu de mots. Sur ceux-là je te répondrai sans qu’il manque rien.

Quérolus. Voici un point, un seul point, sur lequel je veux une réponse. Pourquoi les choses vont-elles bien pour les injustes, et mal pour les justes ?

Le Lare. D’abord, je ferai ce que je vois faire dans vos procès à vous autres je poserai la question de personne. Au nom de qui parles-tu? en ton propre nom, ou au nom de tout le monde?

Quérolus. Au nom de tout le monde et au mien.

Le Lare. Quand ton accusation va contre toi-même, comment te portes-tu avocat des autres? et de tant d’autres!

Quérolus. Non pas: je sais que je ne suis point en cause.

Le Lare. C’est bon: la demande deviendra donc caduque, du moment que la personne du demandeur sera écartée. — Où te places-tu, au nombre des bons, ou des méchants?

Quérolus. Tu me demandes ce que je suis à mes propres yeux, quand je porte ma plainte contre les criminels?

Le Lare. Si je prouve que tu es toi-même un de ceux que tu accuses, que tu es un des méchants, au nom de qui parleras-tu ensuite?

Quérolus. Il faudra bien, si tu me convaincs d’être un criminel, que sur mes mérites je règle mes prétentions.

8. Le Lare. Sans perdre de temps, réponds-moi tout de suite, Quérolus. Combien penses-tu avoir déjà commis de crimes capitaux?

Quérolus. Vraiment, aucun que je sache.

Le Lare. Aucun! Alors tu as oublié toutes tes actions?

Quérolus. Point du tout: je me les rappelle à peu près toutes, mais je n’ai conscience d’aucun crime.

Le Lare. Allons, Quérolus: tu t’es bien permis quelque vol?

Quérolus. Moi! jamais... depuis que j’ai cessé.

Le Lare, riant, ha! ha! ha! c’est cela ne L’être jamais rien permis?

Quérolus. Ce qui est vrai, je ne le nie pas. Étant jeune j’ai fait parfois, je le reconnais, de ces tours qui font honneur.

Le Lare. Hé bien alors, pourquoi as-tu cessé de te faire honneur? — Laissons ce chapitre. La calomnie, qu’en dirons-nous?

Quérolus. Hé là, qui donc dit la vérité? Tu pourrais en dire autant à tout le monde : laisse-moi tranquille.

Le Lare. Alors il n’y a rien là à le reprocher? — Et maintenant, l’adultère?

Quérolus. Ah! vraiment, ce n’est pas non plus chose à reprocher.

Le Lare. Et depuis quand cette chose est-elle permise?

Quérolus. Belle demande! comme si tu ne le savais pas. C’est une de ces choses qu’on ne peut ni permettre ni défendre.

Le Lare. Tu n’as pas autre chose à dire, Quérolus? — Hé bien, tu ne vois pas que tu mènes une vie contraire à la morale?

Quérolus. Si tu vas chercher de pareils détails, il n’y a personne d’innocent.

Le Lare. Et pourtant je ne t’ai pas encore tout demandé: rappelle-toi un peu.

Quérolus. Mais il n’y a rien de plus.

Le Lare. Alors tu n’as jamais souhaité la mort à personne?

Quérolus. A personne.

Le Lare. Et si je t’en convaincs?

Quérolus. Je n’aurai rien à répondre.

Le Lare. Dis-moi: tu n’as jamais eu beau-père ni belle-mère?

Quérolus. Voilà encore de ces choses universelles.

Le Lare. Bref, tu avoues tout sur tous les points?

Quérolus. Du moment que tu poses les questions ainsi.

Le Lare. Du moment que tout cela te paraît de peu de conséquence, je me demande quelle idée tu Le fais d’un vrai grief. — Dis-moi encore: combien as-tu commis de parjures? (Quérolus ne répond pas) Allons, réponds donc vite.

Quérolus. Que la Bonne Chance entende mon serment: le parjure m’a toujours été étranger.

Le Lare. Combien au dessus de mille as-tu commis de parjures? voilà ce que je veux savoir. (Quérolus se tait.) Dis-moi seulement cela.

Quérolus. Oh! je vois, tu demandes ces petites choses de tous les jours, pour rire?

Le Lare. Je ne saisis pas bien ce que tu appelles un parjure pour rire. — Mais passons: là-dessus, à ce que je vois, l’habitude t’a blasé. Voyons : jamais, sérieusement et en connaissance de cause, tu n’as violé ton serment? Par exemple, tu n’as jamais juré amitié à qui tu avais voué une haine jurée?

Quérolus, à part. Malheureux que je suis! quelle rencontre ai-je faite ici? (Haut:) Plus d’une fois, je l’avoue, c’est en m’arrangeant pour respecter la lettre de mes engagements, mais non l’esprit, que j’ai juré.

Le Lare. Fort bien. Alors, tu t’es parjuré. C’est l’usage: combien j’aimerais mieux qu’on se souciât peu de la lettre, et qu’on respectât l’esprit! Hé quoi, Quérolus, tu te crois en règle par ta lettre? Sais-tu bien que souvent on se parjure rien qu’à se taire? et qu’il est aussi grave de taire La vérité que de dire le mensonge?

Quérolus. Allons te voilà au bout: tous mes maux sont mérités. Adieu.

9. Le Lare. Non pas. Rien n’est fait, Quérolus, si je n’obtiens encore deux résultats. L’un est de prouver que si tu es malheureux tu l’as mérité; l’autre, de te faire comprendre désormais à toi-même que tu es heureux.

Quérolus. Comment? je ne suis pas accablé de chagrins?

Le Lare. Si, je l’avoue: mais c’est par la faute. — Tiens, pour que je puisse te réfuter sur tous les points, dis-moi en peu de mots de quoi tu te plains le plus.

Quérolus. Hé bien, pour commencer, ô le meilleur des Génies, je te dirai que je me plains de mes amis.

Le Lare. Miséricorde! et ses ennemis, qu’en fera-t-il? (A Quérolus) Mais encore, en quoi as-tu jamais eu à te plaindre de la fidélité de tes amis?

Quérolus. Personne n’est aussi désagréable pour moi que mes intimes; ni plus complaisant, que ceux que je connais à peine.

Le Lare, ironiquement. Et quoi d’étonnant si quand .on te connait on te méprise, et si on ne t’aime que quand on ne te connaît pas?

Quérolus. Grand merci, Lare domestique: tu me couvres de fleurs.

Le Lare. Je comprends de quoi tu te plains. Veux-tu que sans retard il y soit mis bon ordre?

Quérolus. Si je le veux!

Le Lare. Ne donne jamais ton amitié à un imbécile, ni ta confiance; car, quand un homme manque de tète ou de cœur, il est plus aisé de supporter sa haine que sa société.

Quérolus. Mais s’il n’y a pas d’homme d’esprit?

Le Lare. Gouverne les imbéciles : mène-les par ta supériorité.

Quérolus. Comment cela?

Le Lare. Si tu veux qu’on te rende hommage

Quérolus. Mais oui.

Le Lare. Il faut pour cela vivre au milieu des misérables. — Tiens, tu veux n’être pas trompé?

Quérolus. Sans doute.

Le Lare. Ne te fie à personne. De toi dépend de n’être pas trompé: pourquoi t’en prendre à la déloyauté d’autrui?

Quérolus. Ce que tu dis n’est pas sans vraisemblance.

Le Lare. Tu veux que les tiens ne soient pas les premiers à te tromper?

Quérolus. Je le voudrais, si c’était possible.

Le Lare. Je te dirai ce que je t’ai déjà dit: avec personne, Quérolus, il ne faut te faire trop intime. Plus tu voudras t’attacher quelqu’un, plus il faudra que le lien soit frêle. C’est un être bien bizarre que l’homme: il ne peut supporter son semblable, un plus petit, il le méprise; un plus grand, il l’envie; un égal, il lui cherche noise.

Quérolus. Dis-moi donc ce qu’il te plaît que je fasse.

Le Lare. Etant donnés les caractères et les vices dos hommes, écoute, voici la ligne à suivre. Les festins, Les parties de plaisir, le vin, les nombreuses réunions, fuis-les avec dégoût. Des compagnies, des bombances, des divertissements frivoles, ce n’est point à tout cela que je demande de faire naître l’amitié; et plût au ciel qu’il n’en sortit jamais de haines!

Quérolus. Mais comment se fait-il que beaucoup de personnes cherchent la société et s’en trouvent très bien?

Le Lare. Je sais parfaitement. Tu veux parler de ces personnes qui ne laissent jamais rien voir de leur pensée? Ce sont gens trop avisés ou trop heureux que tu invoques là; une telle vie n’est pas l’affaire d’un Quérolus.

10. Quérolus. J’ai encore un autre grief. — Je suis pauvre (tu le sais, peut-être tu en es la cause); je suis pauvre, mais enfin cela n’est point intolérable. Ce à quoi je ne puis absolument pas me taire, c’est qu’une fortune modique ne trouve d’indulgence chez personne. Jamais on ne se contente de dire: Un tel est pauvre...

Le Lare. Qu’y a-t-il donc de plus?

Quérolus. Hé! que ne dit-on pas? « C’est bêtise, c’est négligence, c’est paresse, c’est gloutonnerie ». La patience devient de la nonchalance, la vivacité devient de la méchanceté; tout change de nom. On ne tient compte que des moyens que chacun possède; on n’estime que la fortune. Toujours le riche est un homme actif, toujours le pauvre est un négligent.

Le Lare. Laisse ces plaintes aux censeurs, Quérolus. Pour le moment, dis-moi quels ennuis te troublent et t’accablent plus particulièrement: ce que tu viens de dire là, ce sont les inconvénients universels et bien anciens de la pauvreté. D’ailleurs, si tu n’es pas riche, tu n’es pas pauvre non plus. Tu n’avais qu’à le reconnaître pour être heureux.

Quérolus. Sais-tu bien que je viens de perdre mon père...?

Le Lare, lui coupant la parole. Tu tiens grand compte de ce que je le recommande! Vraiment voilà un mal bien particulier, un mal qui n’est arrivé à personne avant toi! Hé bien! cela n’allait-il pas de droit, que le père fût enterré par le fils?

Quérolus. Je l’avoue. Mais ce que je dis, c’est qu’il ne m’a rien laissé.

Le Lare. O le deuil cruel! des funérailles qui ne rapportent rien, voilà de quoi se désoler. — Tu as du dépit? donc tu n’as point de chagrin. Écoute: ton père n’a jamais manqué de rien, et toi aujourd’hui tu ne manques point non plus : ce n’est pas là un mince héritage. Tu es de mauvaise humeur de ce que...? Hé bien, dans son extrême vieillesse IL a vécu pour lui-même, après avoir vécu toujours pour toi. Et plaise au ciel que tu laisses après toi autant qu’a laissé Euclion! — 11. Vois-tu, il faut trouver autre chose, car, pour ceci, je n’en écoute plus un mot.

Quérolus. J’ai un esclave que je ne puis souffrir: il s’appelle Pantomalus, et son caractère est digne de son nom.

Le Lare. Heureux ton sort, Quérolus, si tu n’as qu’un seul Pantomalus! beaucoup ont des Pantomalus.

Quérolus. Mais bien des personnes que j’entends vont jusqu’à se louer de leurs gens.

Le Lare. Ces personnes-là en ont de pires.

Quérolus. Alors, pourquoi se louent-elles d’eux?

Le Lare. C’est qu’elles ne se doutent pas de ce qu’elles perdent par eux.

Quérolus. — 12. Le mauvais temps, de préférence, a détruit les fruits de chez moi: est-ce là un mal universel?

Le Lare. Il y a plus d’une peine pour châtier les hommes. Toi, tu as souffert du mauvais temps; un autre a souffert d’ailleurs.

Quérolus. Un instant: mes copartageants, depuis bien longtemps, n’ont éprouvé aucun dommage.

Le Lare. Va, ton erreur est lourde.

Quérolus. Alors je te demande pardon. J’ignorais que ti eusses un soin si particulier de mes copartageants. — 13. J’ai encore une autre plainte à faire. Je n’ai qu’un voisin, et c’est un homme fâcheux.

Le Lare. Voilà une chose vraiment fâcheuse. Pourtant, Quérolus, en te le donnant, cet unique voisin, je t’ai fait encore une grande faveur. Vois en effet: tu n’en as qu’un à endurer; que font ceux qui en ont plusieurs?

Quérolus. Conserve-le moi, je t’en prie, Lare domestique; c’est moi qui le demande. Veille sur celui que tu m’as donné, car à sa place il pourrait m’en naître deux.

Le Lare. Et que diras-tu, si même en ce qui le concerne j’ai raison? Dis-moi maintenant lequel tu crois le plus heureux, de toi-même et de ce voisin, dont

Quérolus, Lui coupant la parole. Belle comparaison! Est-ce donc une chose douteuse, que, quand on cause les plaintes d’autrui, on est plus heureux que quand on est réduit à se plaindre?

Le Lare. Hé bien, Quérolus, veux-tu que je te montre qu’il est plus malheureux que toi?

Quérolus. Vraiment, j’en suis curieux.

Le Lare. Seulement je ne ferai que t’en donner une idée. Approche un peu ton oreille.

Quérolus. Que ne parles-tu sans mystère? Est-ce que, toi aussi, tu as quelque chose à craindre?

Le Lare, ironiquement. Comment ne craindrais-je pas, moi qui vis avec toi ? — Approche ton oreille.

Quérolus. Allons, dis. (Il s’approche du Lare, qui lui parle bas. Puis Quérolus éclate de rire:) Ha! ha! ha! c’est bien fait! bien placé! adjugé! Lui-même, et les siens, que … (lacune)! Pour moi, tu me traites vraiment bien.

Le Lare. N’est-ce pas, que … (lacune)?

Quérolus. Non vraiment, je ne me plains plus désormais.

Le Lare. Est-ce bien sûr, Quérolus? cela te semble ainsi pour quelque temps, et ensuite tu reviendras à ton naturel. — 14. Mais continuons. Tu n’arrives pas à montrer que tu sois malheureux: c’est à moi maintenant de prouver que tu es heureux. Dis-moi donc, Quérolus, te portes-tu bien?

Quérolus. Je pense que oui.

Le Lare. A combien estimes-tu cela?

Quérolus. Comment? cela entre-t-il en ligne de compte?

Le Lare. O Quérolus, tu te portes bien, et tu n’admets pas que tu es heureux? prends garde de savoir, après coup, que tu l’as été.

Quérolus. Je l’al dit déjà mon sort est bon en lui-même; c’est par comparaison qu’il est mauvais.

Le Lare. Enfin, il est bon en lui-même?

Quérolus. Je le reconnais.

Le Lare. Alors, que demandes-tu de plus?

Quérolus. Pourquoi le sort des autres est-il meilleur?

Le Lare. Pour le coup, c’est ici de l’envie.

Quérolus. Une envie justifiée, carie suis bien moins traité que des gens qui ne me valent pas.

Le Lare. Ces gens dont tu veux parler, si je te fais voir qu’ils sont moins heureux que toi?

Quérolus. Si tu fais cela, tu feras que jamais Quérolus ne permette à personne de se plaindre.

Le Lare. — 15. Pour procéder plus vite et de façon plus claire, je laisse là le raisonnement. C’est toi qui vas dire un sort: tu désigneras la condition qui te tente, et celle que tu auras voulue toi-même te sera donnée tout de suite. Seulement, ne l’oublie pas, tu n’auras le droit de rien regretter ni retrancher du sort que tu auras choisi.

Quérolus. Ce système de choix me plaît. Hé bien, donne-moi les richesses et les honneurs de la carrière militaire, ne fût-ce que pour en tâter.

Le Lare. Voilà un vœu que je puis exaucer. Seulement assure-toi bien si tu es capable de suffire à ce que tu demandes.

Quérolus. Quoi donc?

Le Lare. Es-tu prêt à faire la guerre? à te garer du fer ennemi? à rompre une ligne de bataille?

Quérolus. Voilà des choses que je n’ai jamais su faire.

Le Lare. Laisses-en donc les profits et les honneurs à ceux qui peuvent faire tout cela.

Quérolus. Alors, donne-moi au moins quelque avantage dans la carrière civile.

Le Lare. Tu es donc disposé à tout percevoir, à tout rembourser?

Quérolus. Hé là! voilà qui m’échappe encore. Je ne veux pas plus l’un que l’autre. — 16. Tiens, si tu as quelque pouvoir, ô mon Lare, accorde-moi d’être un simple particulier et en môme temps un homme puissant.

Le Lare. Cette puissance, de quelle sorte la veux-tu?

Quérolus. Je voudrais pouvoir dépouiller ceux qui ne me doivent point, battre ceux qui ne sont point mes gens; et quant à mes voisins, je voudrais à la fois les dépouiller et les battre.

Le Lare, riant. Ha! ha! ha! c’est le brigandage, ce n’est pas la puissance, que tu demandes ainsi. Par ma foi, je ne sais de quelle façon l’on pourrait te faire ce plaisir. (Il réfléchit.) — Voici pourtant; j’ai trouvé; tu as ton affaire. Va-t-en vivre aux bords de la Loire.

Quérolus. Et après?

Le Lare. Là vivent des gens qui suivent le droit naturel. Là il n’y a point de grimace, là on rend des sentences capitales sur un tronc de chêne, et on en écrit le texte sur les os du patient; là les paysans sont avocats et les particuliers sont juges; là tout est permis. Si tu es riche … [lacune], On l’appellera Patus: ainsi parlent les Athéniens de ce pays-ci. O forêts, ô solitudes! qui n’a point prétendu que vous étiez libres? il y a bien d’autres choses que je ne te dis pas: mais en voilà assez pour Le renseigner.

Quérolus. Je ne suis point riche, et je n’ai que faire des troncs de chêne. Je ne me soucie pas de cette juridiction dans les bois.

Le Lare. Hé bien, choisis quelque chose de plus innocent et de plus honorable, si ces procès-là te font peur.

Quérolus. — 17. Donne-moi la considération de cet officier public que tu sais bien, celui que tu combles de faveurs.

Le Lare. Tu me demandes la chose la plus aisée du monde. Cela, quand même je ne le pourrais pas, je le pourrais encore. — Ainsi, c’est bien là la condition que tu désires?

Quérolus. Rien ne pourrait me plaire davantage.

Le Lare. Je laisse de côté les grands inconvénients. Va donc, prends des vêtements trop courts en hiver et doubles en été ; prends des cothurnes de laine, des souliers qui retombent sans cesse, qui soient toujours détrempés de pluie, chargés de poussière, gluants de crotte et de sueur; prends des bottines minces et molles, toujours adhérentes à la terre, mal distinctes de la boue qui les souille ; passe les grandes chaleurs les genoux couverts, les grands froids les jambes nues; l’hiver en escarpins, et l’été dans des bottes étroites. Résigne-toi au travail décousu, aux rendez-vous fixés au petit jour ; sois prêt à traiter le juge tantôt à déjeuner et tantôt à dîner, tantôt par la chaleur et tantôt par le froid, tantôt pour dire des folies et tantôt pour rester sérieux. Vends ta voix, vends ta langue, mets à bail ta colère et ta haine: après tout cela reste pauvre; et rentre au logis chargé d’un peu d’argent et de beaucoup de malveillance.... — J’en dirais bien davantage, mais avec ces gens là... Mieux vaut faire leur oraison funèbre que de les attaquer.

Quérolus. Je ne me soucie pas non plus de ce métier là. — 18. Donne-moi des richesses comme en amassent les paperassiers du fisc.

Le Lare. Alors accepte les veilles et les peines de ceux que tu envies. Sois en quête de l’or pendant ta jeunesse, et une fois vieux cherche une patrie...; vise à débuter en conscrit dans ton lopin de terre, après avoir été un vétéran du forum. O calculateur consommé, mais propriétaire novice, sois connu familièrement des étrangers, et inconnu de tes voisins; passe ta vie entière en butte à la haine, pour gagner de belles funérailles. Quant à des héritiers, le ciel t’en pourvoira: arrange-toi pour ne pas les désappointer. Quérolus, souvent la réserve du loup devient le butin du renard.

Quérolus. 19. Bon, bon: je renonce aussi aux paperasses. — Tu sais cet étranger, qui est venu d’outre-mer faire le commerce: je te demande simplement de m’accorder sa bourse.

Le Lare. Hé bien, courage: embarque-toi sur mer, prends les tiens avec toi, confiez-vous tous aux flots et aux vents.

Quérolus. C’est une idée à laquelle je n’ai jamais pu me faire. —Tiens, donne-moi au moins la cassette de Titus.

Le Lare. Reçois donc aussi la goutte de Titus.

Quérolus. Point du tout.

Le Lare. Alors tu n’auras pas la cassette de Titus.

Quérolus. J’y renonce encore. Donne-moi des musiciennes, de jolies maîtresses, comme en a ce vieil avare d’usurier étranger.

Le Lare. C’est chose faite: ce que tu désires de toute ton âme est à toi. Prends ce que tu souhaites ; prends toute la bande; prends Paphié, Cythéré, Brésidé. Mais d’abord aie la virilité de Nestor.

Quérolus, riant. Ha! ha! ha! et pourquoi donc?

Le Lare. Vois comme est bâti celui dont tu demandes le sort. Hé quoi, Quérolus, n’as-tu jamais entendu le proverbe : On n’est pas galant sans frais : il faut ou avoir ceci avec cela, ou avec ceci laisser cela.

Quérolus. 20. Il me vient encore une idée. Donne-moi du moins de l’effronterie.

Le Lare. Parfait, en vérité t tu désires justement tout ce qui devrait t’être refusé. — Soit, si tu veux faire ta main partout, sois effronté. Seulement il te faut désormais renoncer au bon sens.

Quérolus. Pourquoi ?

Le Lare. Parce qu’aucun homme dans son bon sens n’est effronté.

Quérolus. Va te promener, Lare domestique, avec ton argumentation.

Le Lare. Va te promener, Quérolus, avec ta lamentation.

Quérolus. 21. Ne changeras-tu donc jamais, ô mauvaise fortune?

Le Lare. Jamais de ton vivant.

Quérolus. Il n’y a donc pas d’heureux?

Le Lare. Il y a un petit nombre de gens heureux. Mais ce ne sont pas ceux que tu penses.

Quérolus. Comment? si je te désigne sur-le-champ quelqu’un qui se porte bien, et qui en même temps est riche, tu ne voudras pas le reconnaître pour un heureux?

Le Lare. Un homme qui est riche.., tu peux le reconnaître. Mais un homme qui se porte bien, qu’entends-tu par là?

Quérolus. Un homme dont le corps est sain.

Le Lare. Et si son âme est malade?

Quérolus. Pour cela, je n’en sais rien.

Le Lare. O Quérolus, vous ne savez voir que les faiblesses des corps: combien les âmes sont encore plus faibles! L’attente, la crainte, le désir, l’avidité, le désespoir n’y laissent pas de place au bonheur, Et si cet heureux que tu veux dire n’est pas le même en son cœur qu’en son visage? s’il est gai en public et pleure chez lui? Sans parler des ennuis plus graves, peut-être qu’iL n’aime pas sa femme, peut-être qu’il aime trop sa femme.

Quérolus. S’il n’est pas d’heureux, c’est donc qu’il n’est pas de justes?

Le Lare. Là-dessus encore je puis te répondre. Oui, il y a quelques hommes qui sont presque des justes; mais ceux là sont les plus malheureux de tous. — As-tu autre chose à me demander?

Quérolus. Ma foi, absolument rien. Accorde-moi ma propre condition, puisque je n’ai rien trouvé de mieux.

22. Le Lare. Il a été établi que tu es heureux. Mais n’importe: maintenant je veux te faire savoir que ton bonheur va être encore plus grand. L’or aujourd’hui te sera donné en abondance.

Quérolus. Tu te moques de moi : cela ne se peut.

Le Lare. Et pour quelle raison?

Quérolus. Parce qu’il n’y a pas moyen.

Le Lare. Bien sûr, c’est chose difficile à nous autres de faire et d’inventer des choses qui t’échappent.

Quérolus, ironiquement. Dis donc, est-ce que quelque roi doit me faire une libéralité?

Le Lare. Pas le moins du monde.

Quérolus. Est-ce que quelqu’un de mes amis doit me donner quelque cadeau?

Le Lare. Pas le moins du monde.

Quérolus. Est-ce que par surprise quelqu’un m’a institué son héritier?

Le Lare. Encore moins.

Quérolus. Est-ce que quelque trésor enfoui paraîtra tout à coup à mes yeux?

Le Lare. Sache que s’il y avait chez toi un trésor caché, c’est à un autre qu’il devrait être montré d’abord.

Quérolus. Et de quelle façon dois-je donc avoir ce que personne ne doit me donner?

23. Le Lare. Va en paix maintenant; et, tout ce qui sera contre ton intérêt, fais-le.

Quérolus. Pourquoi donc?

Le Lare. C’est ce qu’il faut. Si on te trompe, aie confiance; si on te tend des pièges, donnes-y de bonne volonté; s’il vient à toi des voleurs, accueille-les avec empressement.

Quérolus. Alors, si quelqu’un mettait le feu à ma maison, tu me dirais d’y verser de l’huile?

Le Lare. J’étais sûr que tu ne me croirais pas.

Quérolus. Des voleurs et des pillards chez moi! et pourquoi faire?

Le Lare. Pour que, si tu as encore quelque espérance ou quelque ressource, ils t’en dépouillent complètement.

Quérolus. Pourquoi cela?

Le Lare. Pour que tu sois riche.

Quérolus. Comment cela?

Le Lare. En perdant tes biens.

Quérolus. Pourquoi les perdre?

Le Lare. Pour être heureux.

Quérolus. De quelle façon?

Le Lare. Par le malheur.

Quérolus, à part. Voilà bien ce qu’on dit souvent, envelopper la vérité dans les ténèbres. (Au Lare:) Mais enfin que veux-tu que je fasse?

Le Lare. Tout ce que tu te croiras contraire.

Quérolus. Dis-moi quoi, alors; car je serais exposé à faire ce qui me serait favorable, sans le savoir.

Le Lare. Quoi que tu fasses aujourd’hui, tu y trouveras ton profit.

Quérolus. Et si moi-même je ne le veux pas?

Le Lare. Bon gré mal gré, aujourd’hui la bonne fortune entrera dans ta demeure.

Quérolus. Et si je ferme la maison à clé?

Le Lare. Elle se coulera par la fenêtre.

Quérolus. Et si je ferme aussi les fenêtres?

Le Lare. O homme, être borné! tes fenêtres s’ouvriront plutôt toutes seules, et la terre se fendra plutôt soudainement, avant que tu écartes ou que tu repousses l’immuable destinée.

24. Quérolus. En somme, autant que je puis comprendre, ce n’est pas à moi que cette faveur est donnée, puisque bon gré mal gré elle m’arrivera?

Le Lare. Va, je ne comptais point sur tes remercîments: je comptais que tu te montrerais un vrai Quérolus jusqu’au bout. (Le Lare s’éloigne et entre dans la maison de Quérolus.)

Quérolus. Hé bien, où donc vas-tu ainsi?

Le Lare. Je rentre chez toi, ou plutôt chez nous; de là j’irai où il me convient. Toutefois j’aurai soin, dans mes courses, de ne jamais Le perdre de vue.

Quérolus, seul.

25. Me voici plus embarrassé aujourd’hui que je ne l’ai jamais été. Que faire d’une pareille réponse? Jamais personne a-t-il reçu d’un oracle quelconque l’avis de courir après ses propres maux, au lieu d’écarter dans la mesure du possible les menaces de la misère? « Perds, me dit-il, tout ce que tu as chez toi: c’est le moyen de gagner beaucoup. » Mais si l’on m’ôte ce qui est à moi, qui donc jamais me donnera ce qui est aux autres? « Va, me dit-il, recherche les voleurs, fais entrer chez toi les pillards. Et supposons d’abord que cette complaisance soit connue et prouvée: est-ce que quand j’aurai porté plainte le juge ne me condamnera pas très justement comme complice des larrons? 26. Mais eux-mêmes, où les trouver, les voleurs? je ne sais où me tourner. Où es-tu, bataillon noir de suie et de fumée, qui le jour habites sous terre et la nuit te promènes par les toits? où êtes-vous, habiles gens qui savez décrocher les agrafes et couper les ceintures? (Il l’arrête soudain.) — Si je ne me trompe, en voici un là-bas, et justement il s’apprête à faire son coup. (Il crie:) Ohé! à toi, filou! Hé là-bas, gare à toi! (Avec satisfaction:) A la bonne heure: voilà une agrafe de sauvée. (Avec désappointement:) Ah! ciel, je suis perdu: j’ai oublié mes instructions. Il m’était défendu de contrarier les voleurs. — (Après un silence:) Il m’était défendu aussi de leur fermer ma porte : ma foi voilà qui est un peu sot, et qui ne me va pas le moins du monde. (Nouveau silence.) — 27. Au fait, j’y songe: vraiment ce personnage qui a causé avec moi est un habile homme! Avais-je mérité par ma piété cette faveur particulière de voir, moi, une apparition divine? Il y a quelque chose là-dessous. — Ma foi j’ai peur que le vol qu’il m’a prédit ne soit déjà consommé par lui-même. Je rentre, et, si je trouve mon homme, tout de suite je le tramerai à la porte.

ACTE II

Scène I

Mandrogéronte, Sycophante, Sardanapale.

(Ils traversent la scène EN observant l’aspect des lieux.)

28. Mandrogéronte. Il y a des gens qui vantent beaucoup leurs prouesses contre des bêtes féroces ou contre des animaux prompts à fuir, parce qu’ils savent les suivre à la trace, ou les surprendre dans leurs retraites, ou s’en rendre maîtres par hasard. Et moi, combien mon talent et mon profit surpassent les leurs! ce sont des hommes que je chasse, cela au vu et au su de tous; et quels hommes? les riches, les puissants, et de préférence les hommes les plus cultivés. Je suis Mandrogéronte, de tous les parasites de beaucoup le plus éminent. — Il y a par ici une certaine marmite dont l’odeur m’est venue au delà des mers, portée par les vents. Arrière les créateurs de sauces! arrière tous les génies de la cuisine t arrière les recettes d’Apicius! pour bien accommoder une pareille soupe il n’y a jamais eu qu’Euclion. — (Aux spectateurs :) Vous vous étonnez? c’est de l’or que je poursuis à la piste; de l’or, dont l’odeur traverse la mer et la terre. — (A ses compagnons:) Quand apprendrez-vous ce grand art, mes petits novices, mes simples commençants? Quand saurez-vous ainsi deviner, et ainsi enseigner?

29. Sycophante. Si tu savais, ami Mandrogéronte, le songe que j’ai fait cette nuit!

Mandrogéronte. Dis-le donc vite, je t’en conjure, si c’est quelque chose de bon.

Sycophante. Je voyais le trésor convoité, déjà rendu entre nos mains.

Mandrogéronte. Et puis après?

Sycophante. Tout n’était pas en sous d’or.

Mandrogéronte. Bon! voici qui ne me va pas.

Svcoiu.ru. Il y avait aussi de petits crochets bien piquants, des colliers, des chainettes.

Mandrogéronte. Dis donc un peu pendant que tu y étais, tu n’as pas vu aussi des entraves et des coups de bâton?

Sardanapale. (A Mandrogéronte:) Voilà ma foi un songeur malchanceux il ne lui manquait plus que de voir une prison. — (A Sycophante:) Hé songeur de malheur! à la porte toi et tes récits! — (A tous deux:) Moi, j’ai vu en songe les cendres d’un mort....

Mandrogéronte (A Sardanapale;) Que les dieux veillent sur toi! — (A Sycophante:) Lui, à la bonne heure!

Sardanapale, continuant. Et nous, nous allions quelque part, porter ces cendres

Mandrogéronte. Parfait!

Sardanapale. Et ce n’est pas tout : nous versions des larmes sur l’homme. Pourtant il semblait qu’il nous fût étranger.

Mandrogéronte, à Sycophante. Entends-tu cela, imbécile? J’aime mieux ces visions-là, fussent-elles réelles, que les songes de ta façon. Objet funèbre, signe de joie; larmes, signe de rires. Nous portions un mort: signe éclatant de réjouissance. — 30. (A tous deux:) A mon tour, je m’en vais vous raconter le songe le plus clair du monde. Quelqu’un me disait en rêve, cette nuit, qu’une heureuse fortune était en réserve pour moi, dans une cachette sûre, et que personne, excepté moi, n’aurait la chance de mettre la main sur notre trésor. —Il ajoutait, il est vrai, que de tant de richesses je ne tirerais rien, sauf ce que j’aurais avalé.

Sycophante. Voilà ma foi, un songe excellent. Que cherchons-nous, en effet, si ce n’est de quoi engloutir et avaler?

Sardanapale. Tu fais vraiment de beaux songes! Heureux toi-même, Mandrogéronte, et heureux nous autres, qui t’accompagnons.

31. Mandrogéronte, s’arrêtant tout à coup. Hé mais, dis donc, l’ami, si je n’ai pas été induit en erreur, nous sommes arrivés.

Sardanapale. C’est justement la place que tu demandais.

Sycophante. Rouvre donc vite ton aide-mémoire.

Mandrogéronte, lisant. « Une chapelle d’un côté, un banquier en face.»

Sycophante. Voici bien l’un et l’autre.

Sardanapale. Nous y voilà. — Et ensuite?

Mandrogéronte, lisant. « Une maison haute »

Sycophante. Elle est aisée à voir.

Mandrogéronte, lisant : «... avec une porte de chêne. »

Sardanapale. C’est cela même.

Mandrogéronte, refermant l’écrit et inspectant les dehors de la maison. Oh! oh! comme elles sont basses, les fenêtres de par ici! A la bonne heure! ici il ne sert à rien de fermer les portes. Et les barreaux, comme ils sont peu résistants! comme ils sont écartés les uns des autres! (Ironiquement :) Oh! nous avons ici un quartier sûr, où les voleurs ne sont pas à craindre! — Je la sens là-dedans, l’odeur de l’or. Mais il nous faut essayer d’un moyen plus doux. Allons, maintenant, l’ami; allons, Sardanapale: si vous avez un peu de talent, un peu de gentillesse, un peu de courage, c’est le moment ou jamais de le faire voir. Moi, comme le maître de la meute, je vous livre la proie prisonnière : vous, vous n’avez qu’à veiller sur les rêts tandis que je bats le gîte. Voyons, avez-vous bien présent à l’esprit tout ce que nous avons dit jadis, et que depuis nous repassons nuit et jour?

Sycophante, récitant. « En sortant de la cour, une galerie. »

Mandrogéronte. Tu sais ton affaire.

Sardanapale. « Dans l’oratoire, trois statuettes. »

Mandrogéronte. Exact.

Sycophante. « Au milieu, un petit autel. »

Mandrogéronte. Parfait de tous points.

Sardanapale. « L’or, devant l’autel. »

Mandrogéronte. L’or? il est à nous. — Voyons maintenant, pourriez-vous dire le signalement de Quérolus lui-même?

Sycophante. Mieux que ton signalement à toi. A ton tour de voir si tu feras bien le devin; pour nous, nous mentirons en gens experts.

Mandrogéronte. Hé bien, je m’en vais un peu de ce côté : de là, j’observerai tout, et dès qu’il en sera besoin je serai ici tout de suite.

Sycophante. Nous aussi, retirons-nous un peu par ici, pour qu’on ne soupçonne pas nos desseins perfides.

(Mandrogéronte quitte la scène; Sycophante et Sardanapale se retirent dans un coin; un instant après, la porte de la maison s’ouvre et Quérolus en sort)

Scène II

Quérolus, Sycophante et Sardanapale.

32. Quérolus se croyant seul. Mon causeur est introuvable. Il n’a rien volé dans la maison: bien sr ce n’était pas un homme.

Sardanapale, bas à Sycophante. Pst! voici notre homme. (Très haut, pour être entendu de Quérolus:) J’aurais grande envie, vraiment, d’aller entendre l’homme de tout à l’heure. Des magiciens, j’en connais; mais un pareil, je ne sais où on le trouverait. Voilà prédire l’avenir! ce n’est pas comme certains farceurs...

Quérolus, à lui-même. Hein? quel est ce devin dont ils parlent?

Sardanapale. Mais quelque chose d’inouï, c’est ce que j’ai vu dernièrement. Dès qu’il te voit, d’abord il t’appelle par ton nom; ensuite ce sont les père et mère, les esclaves, toute la maisonnée; il les cite comme s’il les connaissait. Tout ce qu’on a fait dans toute sa vie, et ce qu’on doit faire plus tard, il l’explique d’un bout à l’autre.

Quérolus, à lui-même. En vérité c’est quelque galant homme. Je serais fâché de manquer cette conversation-là.

Sycophante. Maladroit que je suis! Imbécile! J’aurais dû le consulter tout de suite.

Sardanapale. Écoute: si tu veux, allons le trouver sous n’importe quel prétexte.

Sycophante. C’est bien ce que je voudrais; seulement tu sais: je n’ai pas le temps.

33. Quérolus, à lui-même. Ce serait dommage de ne pas m’informer de tout. — (Il fait quelques pas et aborde les deux fourbes.) Bonjour, mes amis.

Sycophante. Bonjour à qui nous dit bonjour.

Quérolus. Vous parliez, là? Un secret, peut-être?

Sardanapale. Un secret.... pour tout le monde, mais non pas pour les gens d’esprit.

Quérolus. C’est un magicien, dont tout à l’heure...

Sardanapale. Oui, nous parlions de quelqu’un, qui devine toutes choses. Mais je ne sais pas du tout quel homme c’est.

Quérolus. Y a-t-il vraiment des gens comme cela?

Sardanapale. Ecoute donc, Sycophante, comme je te le disais, au nom de toi-même, au nom des tiens, je t’en conjure: viens là avec moi.

Sycophante Je te l’ai déjà dit, je le ferais de moi-même et avec empressement, si j’en avais le loisir. (Il fait mine de s’en aller.)

Sardanapale. Attends un instant.

Quérolus, à Sycophante. Cher ami, je t’en prie, né nous quitte pas si vite. Moi aussi, j’ai envie de savoir qui est ce magicien dont vous parliez.

Sycophante. Non, je ne puis: j’ai autre chose à faire. J’ai des parents et des amis, qui doivent être depuis longtemps à m’attendre à la maison.

Sardanapale. (A Quérolus) En vérité c’est un homme peu maniable, et dur à persuader. (A Sycophante:) Hé non, tu n’as ni amis qui t’attendent, ni parents; reste un moment.

Quérolus. Si ma compagnie ne vous gêne pas, j’ai envie de consulter avec vous.

Sardanapale. C’est que je doute qu’il se montre bien disposé, s’il voit plusieurs personnes.

Sycophante à Sardanapale. Ceci vient pour toi bien à propos. Voici un compagnon; tu en voulais un, tu l’as. Laisse-moi donc en repos.

Quérolus, à Sardanapale. Écoute, cher ami, si c’est son idée, laissons-le partir, et nous deux allons là-bas ensemble.

Sardanapale. Mais c’est que nous avons besoin de lui. (Ironiquement:) Il a vu le magicien; il le connaît bien.

Quérolus, à Sycophante. C’est justice de nous rendre ce service, puisque c’est de toi que la chose dépend.

Sycophante, ironiquement. Bah! voici un homme qui le connait bien mieux que moi; et le magicien aussi le connait familièrement.

Quérolus. Mais, je vous le demande en grâce, quel homme est-ce ? et d’où vient-il?

Sycophante. Son nom, autant que j’ai pu me renseigner, est Mandrogéronte: c’est tout ce que je sais.

Quérolus. Ah bah! c’est un beau nom: c’en est assez pour que je le croie un magicien.

Sycophante, Il commence par exposer le passé. Ensuite seulement, si l’on reconnait que tout est exact, il raisonne sur l’avenir.

Quérolus. Voilà un grand homme, en vérité. Et tu n’as pas envie de le consulter?

Sycophante. Ce n’est pas l’envie qui me manque; mais pour l’instant je n’ai pas le loisir.

Quérolus. Voyons, sois complaisant pour des amis. A ton tour, à l’occasion, tu nous demanderas ce que tu voudras.

Sycophante, à Quérolus. Bien obligé. — (A Sardanapale:) Tu le veux, hé bien soit. Mais d’abord écoute ce que je dis: les hommes de cette espèce-là sont des charlatans.

Quérolus. C’est justement ce que j’allais demander. Bien sur il n’a pas de baguette? il ne se promène pas avec un entourage de compères?

Sycophante, riant et montrant Sardanapale. Ha! ha! ha! voilà vraiment le genre de devins à consulter, pour le curieux que voici.

Sardanapale. Tant qu’il ne s’agira que de paroles, il peut me tromper autant qu’il lui plaira; de moi, il n’a